‹ Colonisation de l'AlgérieChapitre 16 sur 53 · X. - — En Algérie surtout, les villes ne sont occupées · texte numérisé non relu

X. - — En Algérie surtout, les villes ne sont occupées

que par des commerçants, et par des bourgeois, propriétaires des maisons occupées par ces commerçants et des capitaux employés par ces mêmes commerçants ; ces bourgeois vivent du loyer de ces maisons et de l'intérêt de ces capitaux. Je ne parle pas de la population militaire et administrative, qui est étrangère à la question. Les villes ne renferment pas d'agriculteurs proprement dits, quoiqu'il y ait quelques bourgeois amateurs d'agriculture. Il est donc naturel que la propriété des villes ait le caractère d'une richesse commerciale ou mobilière, tandis qu'au contraire le sol , cultivé ou cultivable, doit avoir le caractère de richesse immobilière.

Malgré la confusion que notre législation française établit entre ces deux propriétés, urbaine et rurale, en leur attribuant le nom commun de propriété foncière, il est évident qu'il existe une différence radicale entre l'habitation d'un citadin et la terre d'un cultivateur, quand bien même il y aurait, sur cette terre, une habitation pour le cultivateur , ou quand bien même il y aurait, près de la maison du citadin , un jardin pour prendre le frais, ou cueillir des oranges ou des fleurs. Pour le citadin , l'habitation est le principal , et le sol l'accessoire ; pour l'agriculteur, c'est le contraire. Appliquer absolument les mêmes principes à deux choses si complètement différentes, c'est une erreur qui peut ne pas choquer en France , vu la longue habitude, quoiqu'elle soit la cause de tous les inconvénients que nous

avons signalés et que d'autres ont signalés dans notre constitution de la propriété ; c'est cette cause qui a engendré, par l'influence des citadins, le régime hypothécaire, et, par l'influence des campagnards, la division excessive du sol.

J'espère que cette erreur choquera en Algérie, parce que les conditions dans lesquelles les agriculteurs peuvent vivre et prospérer sont très-différentes de celles que Ton rencontre dans les villes, et parce qu'on devra naturellement rechercher quelle est la forme qu'il faut donner à la propriété , pour que les agriculteurs soient constitués en un corps vigoureux , en association vraiment communale , et pour ainsi dire en tribu , capable de se mesurer avec les tribus indigènes.

XI. — Et en effet, combien de personnes, parce motif, ont songé à fonder des colonies militaires! Ov, tous ceux qui pensent que des colonies militaires comporteraient notre droit individuel, absolu, direct, de propriété, commettent une erreur des plus grossières. Qu'ils jettent les yeux sur nos villages de France , même en supposant que chaque paysan sache faire l'exercice, ait un fusil , s'appelle soldat , et que les adjoints et le maire s'appellent lieutenants et capitaine ; je leur défie de concevoir une discipline vigoureuse , une autorité forte et prompte, dans cet assemblage anarchique d'intérêts égoïstes, que l'on a tant de peine à réunir pour des travaux d'une utilité générale , et qui résistent à toute

mesure collective, pour s'occuper uniquement de leur bien-être individuel.

Ainsi donc, que l'on forme des colonies militaires ou des colonies civiles, la question est toujours la même : il faut constituer la propriété, de sorte que les agriculteurs qui occuperont et cultiveront le sol, forment une société forte et productive.

Ceci me fait presque toucher l'objet que j'ai spécialement en vue dans ce chapitre, la constitution de la propriété coloniale ; mais avant de le traiter directement et d'exposer les moyens qui me paraissent propres à assurer, sous ce rapport, un heureux avenir pour l'Algérie, j'ai besoin de jeter un nouveau coup d'œil sur l'état actuel de la propriété du sol occupé par les tribus indigènes.

XII. — J'ai lu dans plusieurs ouvrages, où d'ailleurs n'était pas signalée l'absence d'appropriation individuelle, en droit comme en fait, dans les tribus, que les efforts du Gouvernement français de l'Algérie devaient tendre à encourager les Arabes à planter et à bâtir, parce que, disait-on, cela leur inspirerait l'amour de la propriété.

Je suis complètement de cet avis , pourvu toutefois que l'on définisse ce qu'on entend par l'amour de la propriété. Or, les personnes qui ont émis cette opinion entendent toutes par ces mots , l'amour de la propriété telle que nous l'entendons en France, de la propriété individuelle, pouvant être achetée, vendue, échangée,

transmise, cultivée même, selon la volonté absolue et unique du propriétaire, lequel propriétaire peut même ne pas cultiver, être tout-à-fait étranger à la culture , vivre à la ville, n'avoir aucune autre relation avec la terre et ses cultivateurs que celle du fermage qu'il perçoit. Certes, il serait fort heureux que les Arabes fissent des maisons et des plantations , qui leur donneraient l'amour du sol, leur feraient perdre leur caractère nomade et augmenteraient les produits de la terre. S'ils ne plantent pas et ne bâtissent pas , c'est même , en grande partie et dans plusieurs lieux, parce qu'ils n'ont pas été gouvernés par un pouvoir qui leur inspirât confiance et leur garantît la sécurité ; c'est , en d'autres termes , parce qu'on transporte facilement sa tente et ses bestiaux , c'est-à-dire toute la fortune de l'Arabe , tandis qu'on ne transporte pas les maisons et les plantations. Il est donc certain qu'avec un gouvernement régulier, équitable et non spoliateur, et avec une force publique qui maintiendrait l'ordre et la paix entre les tribus, les Arabes, qui sont fort intéressés d'ailleurs, et qui aiment leurs aises, planteraient et bâtiraient. Estce à dire, pour cela, qu'ils parviendraient ainsi à concevoir la propriété comme l'a décrétée l'Assemblée Constituante, en haine de la propriété féodale, comme l'a organisée notre code civil , en vue de la division des grandes propriétés, et par conséquent en contradiction avec les exigences de la grande culture? — Je ne le pense pas.

XIII. — Le beau nom de commune convient infiniment mieux à une tribu arabe qu'à un village français; si nos paysans vivent entre eux d'une manière plus sociable que les Arabes d'une même tribu, ce qui est fort contestable sous bien des rapports, ce n'est certes pas par suite de la manière dont la propriété est constituée en France, car c'est précisément la propriété qui engendre parmi eux les procès , les haines , le vol et même les crimes contre les personnes ; nos villages sont des égoïsmes rapprochés , mais non associés, et par conséquent toujours prêts à entrer en lutte les uns contre les autres, et très-peu disposés à se donner généreusement, socialement, aide et secours. D'autres causes , morales et intellectuelles , contribuent sans doute à produire cet effet ; mais il est impossible de ne pas en attribuer une bonne partie à cette cause purement matérielle , la propriété individuelle ; et , quelqu'effort que l'on fasse pour élever la moralité et développer l'intelligence de nos paysans, je défie de réussir à perfectionner leur association communale, si l'on ne modifie pas aussi la constitution de la propriété , qui est la représentation matérielle très -exacte de leur égoïsme et de leur inintelligence.

Cette nécessité est bien plus évidente encore, s'il s'agit de constituer la propriété dans des villages de Français en Algérie , c'est-à-dire à côté de tribus prétendues barbares. D'un autre côté, il est évident aussi que ces tribus doivent posséder, dans leurs vieilles

coutumes , le principe communal le plus conforme aux nécessités de culture et aux exigences du sol et du climat de l'Algérie, et à la civilisation que la religion et les mœurs musulmanes ont établie et maintiendront encore longtemps.

XIV. — Nous devons, dit-on, exciter ces tribus à bâtir et planter , afin de leur donner l'amour du sol , le besoin de la paix entre elles , et pour améliorer la culture de la terre et le sort du cultivateur. Mais faut-il pour cela que la propriété devienne individuelle , absolue , elle qui est aujourd'hui collective , sociale , communale?

En France nous avons aussi des biens communaux , c'est l'exception; le cas général est celui de la propriété individuelle; en Algérie, n'est-ce pas précisément le contraire qu'il faudrait chercher à établir, si déjà il n'existait pas? Que les Arabes bâtissent des maisons et construisent des villages ; qu'ils entourent ces maisons ou ces villages de jardins bien plantés, comme ceux de Blida; que ces maisons et ces jardins soient alors considérés de la même manière que les maisons et les jardins des villes , c'est-à-dire soient propriétés individuelles, il n'y aurait rien là d'étonnant, ni même de nouveau , puisque les choses se passaient ainsi , avant nous , en Algérie, lorsque se fondait une ville, là où vivait précédemment une tribu. Mais faut-il en conclure qu'il soit utile de faire perdre au reste du territoire de la tribu son caractère communal , son gouver-

nement et son administration unitaires, les grands avantages de Y association pour la grande culture, et que nous devions livrer son agriculture , sa sécurité , sa moralité même à toute V anarchie des intérêts individuels ?

Je le dis encore, la France n'a pas tout à enseigner en Algérie , elle a quelque chose à apprendre des Arabes , au moins pour l'Algérie. Il y a de belles et bonnes choses dans le gouvernement et l'administration des tribus : elles attendent de nous une vigoureuse police qui les maintienne en paix , une administration probe et vigilante qui ne les spolie pas , et qui les excite au travail ; mais si nous donnons aux Arabes , avec notre propriété individuelle de maisons et de jardins , une partie dé l'égoïsme qui nous ronge, pour Dieu ! ne forçons pas la dose, et respectons ce sentiment communal que nous avons perdu et que l'Algérie est peut-être destinée à nous rendre.

Non-seulement nous devons encourager les Arabes à bâtir et à planter , mais , dans certaines limites , nous pouvons et devons progressivement les y contraindre. Ainsi, lorsque déjà nous avons institué desKalifats, des Raids et des Cheiks , nous aurions dû , si cette institution n'avait pas été jusqu'ici à peu près illusoire , nous aurions dû leur imposer l'obligation d'avoir une habitation fixe , pouvant être défendue , placée au centre du district dont nous les chargions, lieu de justice et de prière , source abondante.

Quand nous aurons le castel du Cheik , le tribunal

du Cadi , la mosquée et la fontaine , nous ne tarderons pas à avoir le village; et le peuple nomade et pasteur sera transformé en peuple agriculteur.

C'est là le progrès que nous devons faire faire aux Arabes, et certainement c'est l'un des deux motifs providentiels qui peuvent expliquer et légitimer notre occupation de l'Agérie et tout le sang arabe que nous y avons versé. L'autre motif providentiel est le progrès que nous devons faire nous-mêmes, par le contact avec ces populations énergiques ; car il faut bien que nous ayons , nous aussi , le prix de notre sang. Ce serait à désespérer presque de Dieu , et surtout à désespérer tout-à-fait de la France , si nous ne devions ou ne savions pas trouver ici une compensation de nos immenses sacrifices.

Rome n'a connu la poésie et les arts que lorsqu'elle a pu s'y essayer dans la Grèce conquise par ses armes ; nous-mêmes, nous ne sommes sortis du mutisme du moyen âge, qu'après avoir essayé de parler enlta-r lie et d'y préparer notre renaissance. Aujourd'hui , après les immenses progrès que nous avons faits dans l'industrie , le commerce , les manufactures , après les prodigieux accroissements de la population et de la richesse de nos villes , songeons à la campagne , sonr geons au labourage et surtout au pâturage , ces deux mamelles de l'État, selon Sully. Nous les laissons s'épuiser et tarir ; nos paysans se font ouvriers citadins , et notre agriculture devient horticulture ; nous n'avons

plus de bestiaux, et nous élevons des chevaux de course, non pas pour des tournois, mais pour les jeux et les paris de bourgeois ennuyés. — Homère inspira l'Italie , et Dante la France ; or l'Algérie possède le grand poème du pasteur , la poésie du plus ardent amant de la nature , du plus brillant peintre des richesses et des splendeurs de la terre. Chateaubriand et Lamartine , depuis longtemps , sont allés lire , en Orient , ce grand livre qu'avant eux Napoléon avait ouvert pour finir le xvnie siècle et commencer le nouveau ; Hugo s'en est inspiré ; et tous les peuples d'Europe , écoutant la voix de ces grands prophètes , ont marché , les uns vers la Perse , d'autres vers la Syrie , nous vers l'Afrique, où nous nous sommes établis ; tous vers les peuples enfantés par un chef de tribu, par un pasteur ; et qui portent son nom , le nom de Mahomet.

XV. — J'ai indiqué, mais seulement indiqué ma pensée sur les modifications à introduire dans la constitution de la propriété des tribus arabes ; j'aurai besoin d'y revenir et de développer cette pensée, en l'appuyant de considérations sur le gouvernement et l'administration des tribus : je ne pourrai le faire qu'après avoir parlé de l'établissement de nos villages européens et de la propriété coloniale ; ce que je viens de dire sur les tribus m'y conduit.

J'ai posé , en tête de ce chapitre , trois règles générales qui s'appliquent au sujet qui m'occupe en ce

moment, et aussi à toutes les institutions que nous voulons fonder en Algérie. Conserver les principes communs aux indigènes et aux Européens; détruire les principes contraires à l'union et à la prospérité de ces deux populations ; introduire et développer les principes avantageux à toutes deux et qui sont déjà en germe chez l'une et chez l'autre ; telles sont les lois qui nous sont imposées , la première par la raison , la seconde par la nécessité , la troisième par l'humanité.

Appliquons-les à la constitution de la propriété dans les villages coloniaux, civils ou militaires, qu'on se proposerait de fonder.

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