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LA COLONISATION, ANARCHIQUE JUSQU'ICI, DOIT ETRE RÉGULIÈRE

I. — Depuis la frontière de Maroc jusqu'à celle de Tunis, sur une longueur de deux cent cinquante lieues et une profondeur de vingt-cinq à trente, nous avons , depuis douze ans, déterminé successivement les points dont nous devions nous emparer et qu'il fallait occuper militairement. Ce fut d'abord Alger , puis Oran, puis Bône et Bougie ; ensuite Constantine , Jigelli et Cherchel ; quelque temps après , Médéa et Miliana , et en dernier lieu Mascara et Tlemcen. Je n'ai pas à examiner si cette succession d'entreprises et d'établissements militaires a été l'effet d'un système bien médité ; il me suffit de faire remarquer que cette occupation de T Algérie n'a pas été simultanée , et que l'on n'a pas cru indifférent de commencer par tel point plutôt que par tel autre.

Et lorsque chacune de ces villes a été prise , on a immédiatement arrêté et exécute un système de défense de ces villes, on a fixé le nombre des troupes qu'on y laisserait , on a vite entrepris la construction de redoutes , de forts , de blockhaus , dans les points jugés les meilleurs pour en assurer la sécurité.

Je crois qu'il serait prudent d'employer des mesures analogues à ces procédés de conquête et d'occupation , quand nous songerons réellement à coloniser.

Nous ne pouvons pas coloniser d'un seul coup toute l'Algérie; nous devons donc décider par quels points il est bien de commencer ; il faut aussi déterminer le chiffre et la nature de la population coloniale que nous devons appeler sur ces points; il faut arrêter comment nous devons la placer, l'organiser , et quels sont les travaux qu'elle doit entreprendre , pour que cette population soit, s'il est possible, une nouvelle condition de force et de richesse pour nous, et non pas une cause d'affaiblissement et de ruine.

Nous sommes loin d'avoir eu jusqu'ici cette prévoyance générale ; aussi tout le monde sait le résultat des tentatives coloniales que nous avons laissé faire, au hasard , en désordre, ici, là, dans des lieux malsains, sur des points sans cesse menacés, par des hommes qui n'avaient aucun lien entre eux , et qui se perdaient à l'aventure ou nous imposaient d'immenses sacrifices pour protéger leur folle entreprise et sauver leur propre personne.

II. — Nous avons cru , nous qui éprouvions pourtant de si grandes difficultés, pour nous établir en Algérie militairement, avec l'ordre et la discipline qui régnent dans l'armée , avec la force dont elle dispose , nous avons cru qu'en disant aux colons : Placez-vous où vous voudrez, comme vous voudrez , isolés si cela vous plaît, réunis si cela vous arrange ; allez en liberté cultiver un pays où nous ne pouvons nous maintenir, nous autres soldats, qu'en rangs serrés et l'arme au bras; nous avons cru, dis-je, que nous formerions ainsi une colonie!

Un de nos gouverneurs, M. le maréchal Valée, qui avait été frappé , à ce qu'il paraît , des tristes résultats obtenus par cette absence de principe d'ordre, ou mieux encore par ce principe de désordre , réagit , dès qu'il prit le gouvernement de l'Algérie, contre cette colonisation désordonnée ; la réaction alla même jusqu'à défendre absolument la vente de la terre dans la province de Constantine ; plus tard , dans la province d'Alger, lorsque la guerre recommença, le Gouverneur prévint les colons aventurés dans la plaine qu'ils ne devaient pas compter sur lui pour défendre leurs propriétés; et cependant , plus tard" encore , forcé de songer à la colonisation, autrement que pour Y empêcher dans la province de Constantine et ne pas la protéger dans la province d'Alger, il s'occupa lui-même de colonisation, mais voulut y apporter des principes d'ordre et de prévoyance; il fixa les points qu'il voulait coloniser, le nombre de familles qui y seraient appelées, et imposa

quelques conditions à' appropriation individuelle et de services communs, qui annonçaient que lepoque de la colonisation anar chique était finie. Je n'examine pas maintenant si ces points étaient bien choisis , si c'est par Blida , Koléa et Cherchel qu'il est le plus utile de commencer à coloniser, si les conditions imposées aux colons étaient celles qui conviennent ; je remarque seulement que , par cette mesure, le Gouvernement a commencé à remplir son rôle, qu'il a commencé à gouverner la colonisation.

III. — Je le répète, c'est à ces derniers actes du gouvernement de M. le maréchal Valée , que se termine réellement une longue période d'anarchie coloniale, et que commence pour l'Algérie une ère nouvelle. Jusqu'à cette époque, tout le monde a fait de la colonisation où il a voulu et. comme il l'a voulu ; une seule personne n'en avait pas fait, et n'avait pas même dit comment elle voulait la faire ; cette personne , c'était le Gouverneur général de l'Algérie.

M. le maréchal Clauzel a fait, il est vrai, de la colonisation, et a montré comment il voulait la faire ; mais il ne l'a pas faite en sa qualité de Gouverneur, et n'a pas dit qu'elle dût être faite sous la direction éclairée et prévoyante du Gouvernement ; il a professé et pratiqué le système de colonisation libre, individuelle, ce fameux système du laissez- faire qui a été inventé à l'usage des peuples qui ont un Gouvernement incapable et corrompu. Ce système est inapplicable à la colonisation

de l'Algérie, et cela par une raison fort simple; c'est que cette colonisation est impossible, tout-à-fait impossible, avec un Gouvernement incapable et corrompu.

A ce titre, félicitons-nous encore de l'admirable instinct qui nous a fait prendre et conserver l'Algérie , puisque l'indispensable nécessité d'apporter, dans notre gouvernement d'Afrique, capacité et moralité, contribuera certainement à donner au gouvernement de la France elle-même ces deux conditions de force et de durée.

IV. — Les idées que je vais émettre sur la colonisation de l'Algérie supposent donc, j'en conviens à l'avance, que le gouvernement de l'Algérie, et pour parler sans figure, que le Gouverneur et les hommes qui l'entourent, ont un système de colonisation étudié et réfléchi ; que leur position les met à même de savoir, mieux que tous, comment doit être dirigée cette colonisation ; et que cette même position leur donne , plus qu'à tous, le pouvoir de la bien diriger. Je suppose , en outre , qu'ils sont pénétrés, plus que tous, de l'importance française de cette grande entreprise, et que l'intérêt de leur propre réputation , de leur gloire , de leur fortune même , les sollicite , plus encore que tous les colons , à contribuer au succès général de la colonie.

Peut-être dira-t-on que toutes ces hypothèses sont des utopies, et qu'en réalité les choses ne se passent pas et ne sauraient se passer ainsi. A cela je répondrai

que si toutes mes suppositions ne deviennent pas des réalités , c'est-à-dire si nous avons un gouvernement sans système , une administration qui sache moins et qui puisse moins que les administrés, une autorité moins soucieuse que les colons du succès de la colonie, nous ne fonderons rien en Algérie, et nous continuerons à y prodiguer inutilement et puérilement notre argent et notre sang.

J'admets très-bien qu'une vieille société puisse vivoter au jour le jour un certain espace de temps, quand bien même les hommes qui savent et qui peuvent seraient gouvernés, tandis que Y ignorance et Y impuissance trôneraient ; mais avec de pareilles conditions , il est impossible de rien fonder, de rien entreprendre de neuf; c'est l'anarchie , c'est le monde renversé ; ce qui est en haut devrait être en bas, ce qui est en bas en haut ; c'est, en un mot, l'âge social où se font les révolutions qui détruisent, mais non pas celles qui créent; c'est la France de 1780 à 1793.

Or, longtemps encore après que ce renversement inévitable est opéré, et que la société s'est, pour ainsi dire, retournée, beaucoup d'hommes conservent, par éducation et par habitude, le principe qui a très-légitimement provoqué et favorisé ce bouleversement. Bien des gouvernés prétendent savoir et pouvoir plus que les gouvernants, et quelques gouvernants eux-mêmes sont souvent disposés à croire qu'en effet il doit en être ainsi ; c'est ce qui s'appelle, dans l'histoire des nations,

l'époque de la souveraineté du peuple, pendant laquelle, en effet, les gouvernants marchent à là remorque des gouvernés, ou du moins sont obligés d'employer des moyens détournés ! pour les entraîner, et, s'il faut le dire, de paraître vouloir le contraire de ce qu'ils désirent leur faire faire 2.

En pareille circonstance , la société est divisée en deux parties à peu près égales, qui se font contre-poids ; le gouvernement à bascule est inventé, on cherche entre le parti du pouvoir et celui de Y opposition, entre le oui et le non, un certain équilibre impossible, puisqu'il n'est ni oui ni non ; on oscille , mais on ne marche pas ; on hésite, on doute , on ne fait rien , mais l'on parle beaucoup. Cette époque est nommée par lementaire.

' Ainsi , les fortifications de Paris ont été votées par l'opposition , non pas pour elles-mêmes, mais parce que l'opposition a pu espérer que le Gouvernement était prêt à déclarer et faire la guerre que demandait l'opposition.

J Je demande , par exemple , si la conservation de l'Algérie , depuis 1830, n'est pas due , en grande partie, à ce que l'opposition a cru que l'intention du Gouvernement était de l'abandonner. Ce fut une réaction contre l'opinion supposée au pouvoir, et contre les intentions connues d'une nation rivale ; ce n'était pas, pour l'opposition, une conviction motivée. L'Algérie , d'ailleurs , était un legs de la Restauration, dont bien des gens n'auraient pas voulu se charger, s'ils avaient cru que la dynastie nouvelle voulût sincèrement l'accepter.

Enfin il arrive un moment où l'on commence généralement à rougir de l'impuissance d'un grand peuple qui ne peut plus rien faire de grand ; où l'on réfléchit, en bas comme en haut, à la cause réelle de cette impuissance ; où l'on s'aperçoit que les gouvernants n'osent pas gouverner, et que les gouvernés ne veulent pas obéir, parce que, des deux côtés, on ignore également ce que X intérêt de tous réclame ; et alors les hommes qui brûlent de rendre à leur patrie sa grandeur perdue, qui souffrent de la voir s'épuiser dans des luttes intestines, dans des entreprises mesquines ou entravées si elles sont capitales , qui sont ennuyés de son vain parlage , et honteux de la voir déchue du rang qu'elle occupait dans l'assemblée des peuples ; ces hommes appellent de tous leurs vœux le moment où un gouvernement , digne représentant des destinées sociales , osera commander, et où le peuple s'empressera et se glorifiera d'obéir.

Pour l'Algérie en particulier, j'espère qu'il en sera ainsi, sans cela je ne prendrais pas la plume; j'espère que le Gouvernement saura ce qu'il faut faire pour coloniser, qu'il osera l'ordonner avec vigueur et l'accomplir avec persévérance, et qu'il inspirera ainsi Y obéissance; parce que, pour une pareille œuvre, pour fonder une société nouvelle, et surtout une société composée de deux populations très-différentes, il faut, plus que dans toute autre circonstance, j'en ai la conviction profonde, il faut à un très-haut degré un pouvoir intelligent, vigoureux ,

unitaire , despotique même , et non pas un gouvernement parlementaire.

Cet avant-propos m'a paru nécessaire , parce qu'il marrivera sans doute plus d'une fois de blesser ce que je ne crains pas d'appeler les préjugés des hommes qui pensent que, partout et toujours, il est bien d'entourer le pouvoir d'une surveillante défiance , de le con^ trôler, de lui lier les bras, enfin d'empêcher le pouvoir de pouvoir; ces mêmes personnes veillent avec un soin extrême à Y indépendance presque absolue du citoyen, c'est-à-dire de l'homme qui doit être dépendant , par définition et par position, puisque ce n'est pas lui qui gouverne et commande, mais, au contraire, lui qui est gouverné et doit obéir.

Pour l'Algérie, et en présence d'un peuple qui sait très-bien commander et très-bien obéir, mais qui attend, lui aussi, qu'on lui dise ce qu'il faut commander et à qui il doit obéir, il est indispensable que lau-r torité française sache commander, car elle n'inspire^rait pas sans cela le respect aux Arabes ; et que la population européenne sache obéir, car les Arabes sentent très-bien ce que donne de force l'obéissance, et il faut qu'ils nous sentent forts comme peuple, aussi bien qu'ils nous ont senti forts comme soldats disciplinés et obéissants. Il faut que nos villages en imposent à leurs tribus, et, je le répéterai à satiété, il n'y a pas un village de France qui ne parût et qui ne fût une proie facile pour la moindre tribu arabe.

Je serais donc tenté de solliciter l'indulgence des hommes auxquels le pouvoir , quel qu'il soit , inspire la défiance ; leur indulgence pour le pouvoir français, en Algérie. Je voudrais qu'ils consentissent, au moins comme à une nécessité temporaire, mais enfin une nécessité, à l'établissement d'une autorité coloniale, qui ne serait pas calquée sur la pâle autorité que nous possédons en France, quitte à limiter, balancer, contrôler, enchaîner ce pouvoir, lorsque les fondations de la colonie seront largement creusées et solidement bâties, ou bien dès que les Arabes seront convertis à la foi parlementaire; nous aurions du temps devant nous.

Mais c'est assez et peut-être trop de préambules, arrivons à la question.

V. — L'établissement de la colonie européenne, ai-je dit, ne peut pas être instantané ; nous ne pouvons pas transporter immédiatement en Algérie la population qui devra successivement s'y fixer ; il faut donc, avant toutes choses, déterminer les points par lesquels il convient de commencer, et indiquer progressivement, à mesure que ces premiers points seront solidement occupés , quels sont ceux qui doivent , à leur tour, être livrés à la colonisation.

Cette question préalable une fois résolue, le Gouvernement devra fixer lui-même la position des villages , leur forme, le nombre des familles et des maisons qu'ils doivent renfermer, l'étendue des terres qui composeront le territoire de la commune , la division de ces

terres, conformément aux. besoins de sécurité, de salubrité, de communications, d'irrigations et de culture ; il déterminera le nombre et la nature des édifices publics, les routes et canaux, les travaux généraux d'assainissement , de défense et de défrichement ; il fera dresser le plan de cette commune, avec toutes les indications ci-dessus.

S'il procède ensuite à la concession des territoires cadastrés et préparés par lui, il aura dû publier à l'avance ses intentions sur la manière dont le village sera non-seulement administré mars gouverné, sur les obligations communales imposées à tous les habitants, pour la garde des terres , la défense du village et les travaux d'intérêt général ; enfin sur la nature du droit qu'il concède et des obligations que contractent les concessionnaires, soit pour l'espèce et l'étendue de la culture, soit pour la durée de la concession et les conditions de résiliation ou d'annulation, soit pour la conservation et l'observation des formes administratives et directrices qu'il établira.

Les conditions qui précèdent peuvent être résumées de la manière suivante :

Dans quels lieux et dans quel ordre faut-il procéder à la fondation des colonies ?

Quel sera le personnel et le matériel de ces établissements civils ou militaires ?

L'examen de ces deux questions fait l'objet des deux chapitres de cette seconde partie.

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