INTRODUCTION
I. — Cet ouvrage suppose résolue, théoriquement du moins , une question capitale de politique intérieure et extérieure , dont la solution dépend , d'une part , de la sagesse des Chambres et de l'énergique volonté du Gouvernement , de l'autre , de la sagesse des Cabinets européens et de l'habileté de notre diplomatie. La discussion de cette question serait ici déplacée ; je la suppose résolue.
Je suppose qu'en France , aussi bien qu'en Europe, notre possession de l'Algérie est considérée comme légitime et irrévocable, et qu'on est enfin arrivé au point de ne pas discuter ou contester davantage, çn France et à l'étranger, la conservation de nos provinces d'Afrique , que celle de l'Alsace ou de la Lorraine.
Nous n'en sommes pas encore là sans doute ; mais si, comme je le pense, le moyen le plus puissant d'obtenir ce double résultat, est d'agir, dès à présent, comme
s'il était déjà obtenu , ou du moins comme s'il était inévitable ; si les résistances françaises ou étrangères doivent cesser d'autant plus vite qu'on nous verra faire œuvre de possession , d'établissement et de conservation en Algérie , il est évident alors que , sous le rapport pratique , c'est la Colonisation qui est la question capitale, et que c'est par elle uniquement que l'on pourra convaincre les opposants, français ou étrangers, de l'utilité et de la légitimité de notre prétention à remplacer les Turcs sur la côte africaine.
Chaque année la conservation de l'Algérie est remise en question , dans les débats de la tribune et de la presse, et sans doute aussi dans quelques notes diplomatiques, et une discussion de plus sur ce sujet ne m'a semblé d'aucune utilité. D'ailleurs , comme il faudrait en effet abandonner tôt ou tard l'Algérie , si elle continuait à être uniquement un gouffre où s'engloutissent la richesse et le sang de la France, il me paraît plus important de rechercher comment cette conquête , déjà si chèrement payée , pourrait devenir moins coûteuse et bientôt même productive. Nous avons délivré l'Europe de la piraterie, à nos risques et périls ; nous avons dispensé presque toute la chrétienté du honteux subside qu'elle consentait à payer aux successeurs de Barberousse ; mais vraiment la chrétienté pourrait, sans injustice, nous refuser son approbation et ses louanges , si nous nous bornions à faire un désert de l'Algérie, si nous ne savions pas rendre
cette côte hospitalière , si nous nous montrions plus inhabiles que les Turcs à cultiver le sol et la population dont nous nous prétendons les maîtres.
Depuis douze ans l'on discute en France sur la conservation de l'Algérie , et avec les Cabinets européens , y compris la Porte , sur la reconnaissance de notre droit de conquête. La discussion est épuisée ; il faut qu'un élément nouveau vienne présenter les choses sous un nouvel aspect ; il faut , à nos efforts d'occupation , joindre des efforts de colonisation , et accompagner nos actes inévitables de destruction de puissantes tentatives de production.
J'ai donc jugé utile de me renfermer dans la question pratique de Colonisation , et d'éviter de toucher à des questions politiques qui changeront complètement de nature , du jour où la France réalisera en fait une volonté qu'elle a déjà souvent exprimée, mais qui n'est encore qu'en parole , du jour où elle colonisera l'Algérie.
IL —J'ai besoin de définir à l'avance ce que j'entends par ce mot Coloniser.
Le système d'occupation de nos possessions d'Afrique est encore aujourd'hui le sujet de nombreuses discussions. Les uns veulent l'occupation plus ou moins restreinte, d'autres la veulent illimitée, d'autres encore veulent une occupation purement militaire , comme l'était celle des Turcs, gouvernant et administrant une population indigène; d'autres enfin espèrent une fïi.
sion ou du moins un contact des deux populations , indigène et européenne , ou bien veulent le refoulement complet des indigènes par les Européens. Il me serait facile d'ajouter à ces divers systèmes une foule d'autres systèmes, si je voulais rappeler tous ceux qui , depuis douze ans, ont été soulevés, indiqués, effleurés : aucun d'eux, j'ose le dire, n'a été complètement développé, raisonné, démontré, et surtout aucun d'eux n'a été positivement indiqué comme étant celui que le Gouvernement voulait réaliser.
Je crois encore que sur ce sujet la discussion est épuisée ; il est temps de passer, comme on doit le faire après toute discussion , à une résolution.
Je me suis donc dispensé de faire l'examen critique de toutes ces opinions, et j'ai préféré exposer directement et complètement la mienne.
Je crois que la colonisation de l'Algérie n'est possible qu'à la condition d'y transporter une population européenne assez considérable; je crois même que la pacification entière et définitive n'est possible qu'à cette condition. C'est ce transport d'une population civile considérable, d'une population agricole, commerçante et industrielle, et des arts et des sciences qu'une semblable population apporte ou attire nécessairement , c'est cette transplantation d'une population mâle et femelle, formant familles, villages et villes, que j'appelle la colonisation de l'Algérie. Mais ce mot comprend aussi l'organisation par la France, c'est-à-dire leGou-
vernement et l'administration, par des Français, de la population indigène , dans les villes et dans les campagnes.
Arrêtons-nous sur ce mot de colonisation, très-souvent appliqué à des choses fort diverses.
III. — Les Romains, en s'emparant de cette partie de l'Afrique, l'ont-ils colonisée ou simplement gouvernée et administrée? — L'opinion générale est qu'ils l'ont d'abord gouvernée politiquement , qu'ils l'ont ensuite administrée et enfin colonisée : c'est cette dernière phase de leur conquête qu'il m'importe d'examiner.
Les Romains ont-ils transporté sur le sol africain des familles romaines, pour la culture, ou bien ont-ils formé des familles avec des femmes indigènes, pour constituer des établissements agricoles ; ou bien, enfin, se sont-ils bornés à quelques cultures locales et pour ainsi dire modèles, faites par des colons militaires (célibataires), autour des points occupés, intéressants pour la défense du pays? — L'examen de ces questions aidera à déterminer la valeur que doit avoir, au xixe siècle, ce mot de Colonisation.
Lorsque, dans deux mille ans, des archéologues et des ethnographes visiteront les États-Unis et l'Inde, les premiers trouveront bien, dans ces deux contrées, des traces matérielles de la domination anglaise ; mais les seconds retrouveront aux États-Unis la race anglaise elle-même, tandis que, dans l'Inde, elle n'aura pas laissé de trace sensible.
IV. — En Algérie, il me paraît évident que la race romaine ne se retrouve nulle part, malgré sept siècles d'occupation, malgré les ruines géantes de monuments et de routes qu'elle y a laissées.
Peut-être n'en pourrait-on pas dire autant de l'invasion de Vandales l , quoiqu'elle ait été de courte durée , comparée à celle des Romains , et quoique les pierres ne parlent pas pour eux comme pour Rome ; mais les Vandales , comme les Arabes , traînaient la famille 2 à leur suite , et alors cela s'explique.
Certainement les Romains n'ont transporté, en Afrique comme en Asie , la famille que par exception , et principalement pour fonder la villa du patricien et établir la maison des fonctionnaires , administrateurs ou propriétaires de ces provinces5; et ils n'ont pas agi ni pu agir autrement dans leurs innombrables conquêtes. En général , les Romains n'ont pas détruit ou refoulé les populations vaincues, comme les Anglais aux États-Unis, pour y porter un peuple tout nouveau de colons, et ils ont bien plus ressemblé aux Anglais de l'Inde, avec la
1 Schaw, et la plupart des voyageurs après lui , ont cru recon naître, dans certaines tribus blondes de l'Auress, des traces do l'invasion vandale.
3 «Vandali omnes eorumque f 'amiliœ. » Idat. chron.; Lebeau , xxxi , xvn , il" 3.
s Voir à l'Appendice la note A sur ce sujet,
différence qu'il y a entre un but et des moyens particulièrement militaires, ou un but et des moyens particulièrement commerciaux .
Les Romains donnaient place aux dieux des vaincus dans leur Panthéon ; ainsi la religion ne mettait aucun obstacle, du moins de leur côté, à ce qu'ils s'alliassent, par un concubinage d'ailleurs très-légal ' , avec les femmes des nations soumises ; mais ces unions formèrentelles familles, et surtout familles de cultivateurs ? — Évidemment non; les citations suivantes suffiront pour s'en convaincre.
V. — Ecoutons d' abord cette belle parole de Tertullien, pleine de patriotisme africain, et adressée à ses compatriotes de Carthage, de Carthage qui pourtant était le Jieu où Rome avait envoyé le plus de colons. Qu'on me pardonne la longueur de cette citation, Tertullien m'y paraît sublime.
il dit 2 : « De tout temps vous avez été les maîtres de l'Afrique ; l'empire que vous y avez tenu, et qui a eu la même étendue que cette vaste et admirable partie
1 Claude fut le premier qui accorda aux soldats les droits de citoyens mariés , parce que les lois leur défendaient d'avoir des femmes légitimes. Ce sont les propres termes de Dion, lx, c. 24; Dureau delà Malle , Écon. pol. des Romains. Ce fut sous Septime- Sévère qu'il fut permis aux soldats de se marier.
2 Traité du Manteau. Panthéon littéraire, Monuments de l'Église chrétienne, p. 108.
de la terre, est de tant de siècles qu'à peine en saiton les commencements ; votre nom et votre puissance sont du même âge; on n'a pas plus tôt connu l'un qu'on a redouté l'autre : il faut que les autres nations vous cèdent en ce point, et que les plus puissantes reconnaissent que si un peuple est illustré à proportion qu'il est ancien, il n'en est pas qui le soit davantage que le Carthaginois.
« Le présent ne contribue pas moins à votre félicité que le passé à votre noblesse. Il semblait que Carthage, après de si grandes ruines , ne dût être désormais qu'une triste et affreuse solitude, et néanmoins le vainqueur qui l'avait détruite l'a rebâtie , les Romains qui l'avaient rendue déserte l'ont repeuplée et ont laissé à Carthage son nom ; ce ne sont pas tant les Carthaginois qui sont devenus Romains, que les Romains qui sont devenus Carthaginois.
« Je confesse que tous ces favorables retours de la fortune me touchent beaucoup, autrement je ne serais pas Carthaginois ; mais ce qui excite encore dans mon cœur de plus grandes émotions de joie , c'est la prospérité dont vous jouissez aujourd'hui ; elle est si grande que vous n'êtes plus en peine que de chercher des divertissements... La paix et le repos dont vous jouissez, et la fertilité de cette terre qui produit tout à souhait, sont cause sans doute de cet amusement ; l'empire et le ciel même vous favorisent : si l'un vous conserve cette tranquillité en laquelle il vous a mis, par le moyen de
tant de victoires signalées qui le rendent puissant et redoutable, l'autre accroît sans cesse ses largesses : celuici vous donne beaucoup, et celui-là fait qu'on ne vous peut rien ôter. -
«... .Dieu de qui dépend la fortune a voulu que Rome trouvât dans Carthage la même obéissance que Carthage trouvait autrefois en Afrique et dans l'Espagne ; cette obéissance est un effet de la victoire que les Romains ont remportée sur vous. En l'état où vous êtes, vous ne leur pouvez plus disputer les palmes qu'ils ont cueillies dans Carthage même , sans achever de vous perdre entièrement. Il fallait donc, pour plaire à votre vainqueur et rendre le joug qu'il vous a imposé plus doux et plus facile , vous vêtir à la romaine. Ce n'est pas assez, il le fallait faire sans y être ouvertement contraints , afin de lui témoigner combien sa domination vous était agréable , et mériter ainsi quelque sorte d'honnête liberté, dans la servitude où vous étiez, à l'heure que Carthage fumait encore et qu'on triomphait de vous à Rome.
« Tu avoueras, Carthage, qu'Utique ta sœur raisonnait ainsi, quand on lui vit prendre la robe en un moment. Scipion était encore bien éloigné de ses murs, et elle eût peut-être rompu et arrêté le cours de ses victoires ; néanmoins elle voulut saluer ce capitaine romain, habillée de ses livrées, longtemps avant qu'il fût arrivé, et le faire triompher dans un lieu où il ne devait mettre le pied que deux ans après. Cet artifice lui
réussit si bien qu'elle devint aussitôt une colonie • du peuple romain ; elle était alors ta rivale, et sa grande précipitation à se soumettre à la puissance romaine était un désir d'irriter contre toi cette formidable république, et de voir, en sûreté, fondre ses aigles sur ta tête....
« Mais encore, quand as-tu changé le manteau pour la robe? — Quand tu t'es changée toi-même. C'est après avoir succombé sous les forces romaines, cédé à ton vainqueur ce qui te faisait craindre et honorer, et reçu la grâce que tu faisais autrefois à ceux que tu avais vaincus. Ce changement est arrivé après que tu te fus rendue la risée et la fable de ceux que tu croyais t'avoir obligée de te faire subsister encore, malgré le feu et la cendre, et qui ont feint néanmoins, pour te reprocher très-assurément ta lâcheté, qu'une femme était ta fondatrice, et qu'elle s'était tuée pour avoir aimé un Troyen qui allait jeter en Italie les premiers fondements de l'empire romain. . . .
« Mais encore, quand as-tu pris cette robe? — Après les sinistres et infâmes augures de Gracchus. Il fut envoyé d'Italie en Afrique avec une colonie romaine, pour rebâtir et repeupler Carthage, vingt-huit ans après son embrasement ; des loups enragés et furieux arrachè-
1 Plutarque nous dira tout— à— l'heure ce que c'était que cette colonie, au temps de César.
rent de nuit les bornes qu'il avait plantées le jour précédent1....
« Tu l'as prise après les extrêmes violences de Lepidus, et après avoir vu couler les torrents de sang que ce partisan de Marius répandait dans ton sein , égorgeant à plaisir la moitié des habitants qu'on t'avait envoyés de Rome ; après les sanglantes victoires de Pompée, un des chefs du parti de Sylla...; après que Jules César eut été, depuis le mois de janvier jusqu'au mois de juillet, à faire la guerre en Afrique, à Juba , roi de Numidie, et à Caton, qui s'était retiré dans Carthage 2
avec quantité de factieux et de rebelles lorsque
Statilius Taurus eut réparé les murs, du côté où Lepidus avait fait brèche et était entré d'assaut ; lorsque Sentius Saturninus, qui présidait aux augures, eut fait les cérémonies de l'inauguration et prononcé solennellement les paroles dont la superstition se servait d'ordinaire à l'établissement d'une colonie.
« En un mot, on t'offrit la robe et tu devins Romaine, quand on commença à s'ennuyer de la guerre, à goûter la paix et à expérimenter combien c'était un bien utile et délectable ; quand les Romains mêmes , qui avaient eu tous les avantages, se trouvèrent las depor-
' Il est probable que si des loups comblaient le fossé d'enceinte d'Alger, ils seraient de la même espèce que ceux qui ont arraché les bornes de Caius Gracchus à Carthage.
3 C'est Utique que Tertullien devait dire.
ter les armes et pensèrent à d'autres exercices \ nonseulement à Rome , mais partout ailleurs où ils étaient obéis.
« Mon Dieu! quand j'y pense, que cette robe a fait un grand tour ! Quel chemin a-t-elle fait? d'où est-elle partie? où est-elle venue? — De Grèce en Lydie, de Lydie à Rome ; c'était pour passer enfin des épaules de la plus grande nation du monde sur les vôtres, et, comme elle est fort ample, pour embrasser en un seul peuple deux peuples , dont le Romain fût maître du Carthaginois. »
Cette sublime ironie ne prouve-t-elle pas évidemment que, dans le me siècle de l'ère chrétienne, c'està-dire près de quatre siècles après la prise de Carthage , la population de Carthage même était généralement d'origine africaine? Tertullien exprimait et cherchait à réveiller un sentiment de nationalité qui n'aurait eu ni motif ni influence , et qui devait blesser des hommes d'origine romaine.
VI. — Écoutons maintenant Plutarque sur Utique, cette colonie romaine , rivale de Carthage 2.
« Caton fit publier que les trois cents citoyens qui
1 La guerre en Algérie commence à ennuyer un peu la France; il est temps de songer à d'autres exercices , puisque c'est le moyen de faire endosser aux Africains la robe du vainqueur.