‹ Colonisation de l'AlgérieChapitre 32 sur 53 · XII. — Parlons d'abord des indigènes · texte numérisé non relu

XII. — Parlons d'abord des indigènes

La première condition, la condition absolue d'organisation des indigènes musulmans, est de les séparer de nous; c'est l'opinion de M. le général Bugeaud , exprimée dans une note publiée par M. E. Buret * ; je la crois parfaitement juste. M. le général Bugeaud applique spécialement cette idée à la colonisation des campagnes , elle est juste aussi à l'égard des villes ; M. le général Létang l'avait déjà très-formellement exprimée.

Beaucoup d'administrateurs français, au contraire, ont été séduits par l'idée de gouverner des musulmans, de les administrer immédiatement , sous leurs yeux , de faire leur police intérieure , de se mêler même de leurs mosquées et de leurs fêtes religieuses. — Ce serait assez bien, si nous devions nous faire musulmans ; mais ce n'est pas le moyen de rendre les musulmans trèsamis des Français.

Comme le dit fort bien M. le général Bugeaud : « Nous devons former à côté d'eux tin peuple nouveau ; nous ne devons pas nous mêler avec eux ; mais,

Question d'Afrique, p. 287.

en même temps que nous les tiendrons séparés des Européens , nous devrons travailler avec activité à les modifier l. » Le premier moyen pour les modifier, c'est, en effet, de les mettre dans la seule position où ils peuvent être modifiés avantageusement pour nous et pour eux , c'est-à-dire à côté de nous et non mêlés avec nous.

Toutefois , la population indigène des villes se compose de trois classes très-distinctes, qui ne doivent pas être placées, toutes les trois, à la même distance de nous. Ces trois classes sont : 1° les Maures, qui sont, à proprement parler, les bourgeois et artisans ; 2° les Juifs, qui sont les négociants ; 3° enfin les indigènes forains et les Nègres, qui sont les ouvriers, les journaliers.

Les Maures et les indigènes forains , qui sont musulmans, présentent néanmoins cette grande différence : que les premiers sont des familles musulmanes, et que les autres sont généralement des célibataires , ou tout au plus des familles voyageuses et non sédentaires, comme celles des Maures. Les Maures doivent

1 M. le général Bugeaud continue et dit : « Le meilleur moyen de les modifier, c'est de les fixer, de les rendre plus riches et plus nécessiteux ; ce qui paraît un paradoxe et n'est qu'une profonde vérité. » En effet, ce triple moyen modificateur correspond à bâtir des villages , perfectionner l'agriculture, créer des relations de commerce. Le militaire qui conçoit aussi bien une œuvre ci vile , doit être bien capable de la réaliser.

donc être plus complètement séparés de nous et de nos habitudes ; les autres peuvent être plus rapprochés , d'autant mieux qu'ils sont aussi laborieux que les Maures sont généralement oisifs , et que leurs travaux sont des travaux de force ou des industries communes, qui s'appliquent aussi bien au service de nos besoins qu'à celui des besoins des Maures ; le peu de travail que font ces derniers n'est, en général, applicable qu'à leurs propres besoins.

Quant aux Juifs , nous n'avons pas , sous ce rapport, à changer la destinée éternelle du peuple de Dieu, qui habile au milieu de tous les peuples. Ils pourraient habiter nos villes , et pourraient habiter aussi les villes des musulmans ; le commerce est un lien puissant entre les peuples ; or, les Juifs, je le répète, c'est le commerce.

Un exemple rendra ma pensée sensible aux personnes qui connaissent Alger. Toute la population maure, qui occupe la haute ville, le quartier de la Kasba, devrait être la base de la population des villages indigènes, que l'on établira à côté de nos colonies civiles , c'est-à-dire sur la ligne extérieure du fossé d'enceinte ; elle serait le cadre administratif, le noyau industriel, la base de la bourgeoisie de ces villages. — Les Biskris , les Mzabites , les Nègres , devraient être réunis dans des faubourgs spéciaux , établis hors de Bab-Azoun , entre la nouvelle enceinte que l'on construit et l'ancienne. — Enfin les Juifs habiteraient la

ville européenne, ou les faubourgs des Arabes forains, ou les villages des indigènes , selon la nature de leur commerce.

Ces faubourgs seraient naturellement les caravansérails des voyageurs musulmans en Algérie.

A la confusion monstrueuse que nous avons faite, succéderait une division naturelle ; au chaos , l'ordre ; à notre panthéisme politique très-impolitique, un éclectisme très-sociable de christianisme, d'islamisme et de mosaïsme , rapprochés mais distincts , ayant chacun leur sphère d'activité dans la sphère commune.

Mais cette séparation ne suffirait pas ; il faut que ces diverses parties de la population soient unies par une même autorité , celle de la France ; les Maures , les Arabes, les Juifs, ne sauraient être abandonnés à euxmêmes, et Ion ne doit pas leur dire : gouvernez-vous comme vous voudrez , dans vos villages et vos faubourgs, et dans les quartiers de nos villes. Il leur faut, à tous, une autorité française. La grande division que j'ai établie pour l'organisation civile des campagnes se retrouve donc ici ; d'une part , organisation des indigènes ; de l'autre, organisation des Européens ; telle est la première division de l'autorité civile de l'Algérie.

Le Gouverneur de la zone maritime doit donc avoir, sous ses ordres immédiats et dans ses bureaux, ces deux directions spéciales , celle des Européens et celle des indigènes; la première, embrassant les cités et les

colonies françaises ; la seconde, embrassant les villages et les tribus indigènes. Et toutes les branches de l'administration, divisées également en deux parties, correspondraient à ces deux directions ; par exemple , la gendarmerie maure à la direction des indigènes , et la gendarmerie française à celle des Européens.

Je cite exprès cet exemple des deux gendarmeries qui sont déjà des corps organisés, et dont l'organisation paraît naturelle et facile , parce que ce sont des institutions militaires ; tandis que nous sommes si peu habitués à organiser l'ordre civil, qu'on se serait étonné si, au lieu de gendarmerie maure et gendarmerie française, j'avais dit : artisans ou cultivateurs indigènes, artisans ou cultivateurs français. Il faut pourtant organiser l'industrie, c'est-à-dire les artisans, le peuple des villes; et l'agriculture, c'est-à-dire les paysans, le peuple des campagnes, si nous voulons faire quelque chose de productif en Algérie * .

■ Un prêtre dont le cœur est rempli d'excellentes intentions , M. Landmann , ancien curé de Constantine, a écrit sur la colonisation de l'Algérie et s'en occupe avec un zèle apostolique. Prêtre chrétien , il voudrait voir le christianisme , par son clergé même, jouer en Algérie le rôle civilisateur qu'il a joué jadis dans toute l'Europe ; ce serait , en effet , un bien beau réveil , après un long sommeil. Est-ce possible? — Dieu le sait; mais pour que cela fut possible, il faudrait, avant tout, que le clergé chrétien de l'Algérie se proposât directement autre chose que les pratiques religieuses de l'Église, et qu'il fût cultivateur, directeur- modèle du

Oui , il faut que les tribus forment corps , que les colonies forment corps ; il faut aussi que les indigènes forment corps , et , Dieu merci ! ils sont déjà presque organisés ; ils sont plus avancés que nous sous ce rapport. Enfin, il faut que l'industrie des villes européennes de l'Algérie forme aussi un corps; en un mot , il faut organiser les communes rurales et urbaines, indigènes et françaises de l'Algérie.

La gendarmerie maure actuelle a quelques officiers et sous-officiers français ; tout le reste est indigène ; et pourtant ce corps est armé ! On ne s'étonnera donc pas, si je dis que les corps civils administratifs des indigènes doivent renfermer quelques chefs français et quelques sous-officiers civils ou employés français, mais que tout le reste doit être indigène. Ici, c'est uniquement la direction politique qu'il importe de rendre française ; mais pour que cette direction politique soit efficace sur les indigènes, il faut que ces indigènes

travail colonial , qu'il fût un ordre de prêtres laboureurs ( comme l'ordre de Malte était un ordre de prêtres soldats) , comme plusieurs ordres religieux qui ont défriché l'Europe. Cette condition est difficile à remplir aujourd'hui, mais tout ce qui s'en rapprocherait serait excellent; il vaudrait mieux copier, en Algérie, l'ordre de Malle, les Chartreux, les Bénédictins, que d'y transporter une copie exacte de nos évéchés de France, qui ne possèdent plus ce qui faisait autrefois la gloire, là force et la lumière tuurestkes du christianisme.

soient organisés, qu'ils aient une hiérarchie et une règle d'autorité et d'obéissance, analogues à celles qui font, de la gendarmerie maure, un corps.

Ceci existe presque , ai-je dit , pour les artisans arabes et pour les paysans : les artisans sont généralement groupés en corporations de métiers , et les paysans, c'est-à-dire les hommes des tribus, ont, dans leur vieille organisation de la famille , du douar, de la tribu , une autorité constituée , pour la tribu entière dans le Cheik , pour le douar dans le chef du douar , pour la tente dans le père de famille. Mais nous qui ne savons pas ce que c'est que l'autorité , dans une ville , dans un village, dans la famille ; nous qui prétendons être tous de petites libertés individuelles, sans chefs et sans obéissance, nous avons tout à faire pour nous organiser.

Pour les indigènes, nous n'avons plus qu'à constituer un état-major civil français , mêlé d'employés indigènes , dans les rangs inférieurs , qui n'ont pas d'influence politique. Pour les Européens , sauf pour la gendarmerie, nous avons tout à organiser , état-major et troupe , gouvernants et gouvernés.

XIII. — J'ai commencé par le corps des travaux publics , parce que c'est évidemment ce corps qui aura l'importance capitale , quand il s'agira de fonder des colonies; j'ai fait sentir également combien il serait facile , lorsque chaque colonie , chaque village , serait une entreprise par association, de rattacher toutes ces

petites sociétés en un faisceau administratif commun ; mais il me reste à montrer comment la population européenne des villes peut également et doit être divisée en un certain nombre d'associations, et, pour ainsi dire, de tribus urbaines, ayant leurs chefs. Alors elle serait en état d'être vraiment administrée; sa situation actuelle ne le permet pas , parce que tous les citadins sont des individualités, qui n'ont d'autre lien entre eHes que celui de l'habitation commune dans une même enceinte , ce qui ne suffit pas pour former une commune, une société.

Il y a pourtant, dans l'ordre civil des cités, quelque chose qui est organisé ; il y a une institution hiérarchisée, qui a ses règlements et sa discipline. Mais pourquoi ce quelque chose est-il organisé? — C'est qu'il sent un peu la poudre et frise le militaire ; c'est la garde nationale. La milice civique, voilà tout ce que l'administration sait organiser, parce qu'elle copie tout bonnement ici l'organisation militaire ; elle enrégimente le bourgeois citoyen , pour Y ordre de la place publique ; mais elle croit que la liberté s'oppose à ce qu'elle enrégimente Y ouvrier citoyen , pour le travailde l'atelier; et cependant l'atelier a autant besoin d'ordre que la place publique et la rue.

Qu'on ne se méprenne pas sur ce mot enrégimenter; je sais fort bien qu'on ne peut pas traiter l'industrie privée comme un service public ; j'ai même déjà montré combien j'établissais de différence entre le corps des

travaux publics, composé d'hommes ayant famille et devant conserver une assez forte part d'individualité , et l'armée, composée de célibataires qui font à l'État le sacrifice continuel le plus grand que V individualité puisse faire, celui de la vie. Dans l'industrie privée, la liberté individuelle réclame, sans doute, une large part ; mais le défaut de direction et de surveillance, le manque d'ordre et de hiérarchie, dans l'industrie, compromettent cruellement la liberté de l'ouvrier, celle des chefs d'ateliers et celle du consommateur. Ceci est un point sur lequel , fort heureusement , on commence à être d'accord ; mais on ne sait en quoi peuvent consister cette direction et cette surveillance de l'autorité publique sur l'industrie, ni quel est l'ordre, la hiérarchie qu'elle doit chercher à établir, dans l'atelier général, dans les rapports du maître qui commande le travail avec l'ouvrier qui l'exécute, et dans ceux du producteur avec le consommateur.

Je l'ai déjà dit, l'Algérie est un excellent lieu d'essai, pour plusieurs grandes questions sociales qui agitent la France ; I'organisation du travail est , de toutes ces questions, la plus importante, celle dont la solution presse le plus. L'Algérie nous offre aussi, dans la population indigène elle-même , sinon des modèles à copier, au moins des exemples dont nous pouvons profiter.

Nous avons sagement conservé , pour la population indigène, plusieurs des moyens d'ordre qu'elle possé-

dait autrefois ; mais, comme ces moyens sont étrangers à ce que nous nommons administration, en France, et comme ils ne s'appliquent pas , d'ailleurs , à la population européenne de l'Algérie, il résulte de ces deux motifs, que ces moyens d'ordre n'ont plus , sur les indigènes, la même puissance qu'ils avaient autrefois; d'abord, parce qu'il y a une lacune entre les habitudes de l'administration supérieure française et celle des indigènes; ensuite, parce que l'absence de semblables moyens, pour la population européenne, annule en partie , pour les indigènes, le bénéfice de leur organisation.

Ainsi , tous les corps de métier, en Algérie , avaient des chefs (Amiri), chargés de surveiller les membres de ces corporations, de régler leurs contestations, d'autoriser leurs établissements, de percevoir leurs contributions, d'en tenir compte à l'État. Ces chefs avaient donc, par rapport à l'industrie, une importance politique et industrielle toute autre que celle de nos inspecteurs de police ou nos percepteurs d'impôt , qui sont les seuls employés par lesquels l'industrie européenne est rattachée à l'administration française ; on a bien conservé des Amin aux corporations indigènes ; mais, peu à peu , ces Amin n'ont plus été eux-mêmes que des inspecteurs de police et des percepteurs, seulement avec des droits et des formes un peu plus arbitraires que ceux des inspecteurs de police et percepteurs français ; ils ne sont plus ce qu'ils étaient autrefois, les véritables chefs directeurs de l'industrie, par la raison toute simple que

490 — l'autorité de laquelle ils dépendent n'a aucune prétention à diriger l'industrie , et aucune habitude ni connaissance pour le bien faire.

Sous les Turcs , au contraire , le Dey lui - même était le premier directeur de l'industrie et du commerce. Sans doute l'intervention du pouvoir turc, dans ces choses , devait être souvent fort arbitraire , despotique et plus que fiscale; mais ceci tenait à ce que les formes de son intervention gouvernementale , en toutes choses , étaient telles. Au contraire , dans tous les cas où le pouvoir français intervient , ce n'est jamais comme directeur et inspirateur, ni même comme surveillant du travail ; mais comme imposant les travailleurs, et faisant la police de leurs mauvaises œuvres , non de leurs chefs-d'œuvre; et lorsqu'il interviendra enfin directement dans l'industrie, on peut être certain qu'il ne s'y aventurera qu'avec une réserve, une timidité, avec des précautions de conseils, de comités, de commissions, de représentation, d'élections , qui permettent à ceux qui le provoquent à prendre cette voie , d'exagérer un peu le principe d'autorité.

En Algérie surtout , le principe d'autorité a besoin d'être un peu exagéré ; tout le monde en convient ; personne ne s'oppose à ce que le pouvoir y prenne certaines allures qu'on ne lui permettrait pas en France. Il ne s'agit donc pas d'établir , pour l'industrie algérienne, seulement nos prud'hommes de France; parce que cette institution, très-précieuse d'ailleurs pour les

objets qu'elle embrasse, n'a aucune valeur politique et administrative, et que son importance industrielle est même très-restreinte , car elle se réduit à celle d'un tribunal pour les contestations, ce qui est, heureusement, le cas exceptionnel, dans l'industrie comme ailleurs.

Toutefois, en combinant les fonctions de police, d'impôt et de justice, qui s'appliquent à l'industrie, avec une légère dose d'autorité directrice du travail et des travailleurs , c'est-à-dire en réunissant dans une seule institution administrative de l'industrie , et en attribuant à des administrateurs industriels, à un syndicat industriel , les pouvoirs que 1 inspecteur de police, le percepteur et les prud'hommes exercent sur l'industrie ; enfin, en rattachant ce syndicat, non pas nominalement mais effectivement, à Y administration ( particulièrement à ce que nous nommons la mairie, qui n'administre rien de ce qui est privé , mais seulement quelques établissements publics ), on obtiendrait quelque chose qui se rapprocherait de l'ancienne institution des Amin des indigènes, et, il faut bien le dire, de nos vieilles corporations industrielles, qui avaient leur bon côté.

Ce que nous nommons les notables industriels en France , ceux qui élisent les membres des tribunaux et chambres du commerce, n'ont d'ailleurs entre eux , aussi bien qu'avec tout le reste de la population industrielle , aucun devoir public qui les unisse: Les tribunaux et chambres de commerce , malgré l'importance

de la fonction qu'ils remplissent, sont tout-à-fait en dehors de l'administration supérieure proprement dite , qui se compose , par conséquent, d'hommes étrangers à l'industrie. Il en résulte que la masse industrielle, l'ouvrier, le peuple, qui n'a d'autre lien avec l'autorité que l'impôt, la police et la justice, ne voit trop souvent en elle qu'un instrument de ruine, d'espionnage et de torture ; et comme il n'est lié avec ses chefs directs , qui lui commandent le travail , que par le salaire , il ne voit en eux que des égoïstes , s'efforçant de réduire le prix du travail , et s 'inquiétant fort peu de savoir si l'ouvrier pourra mettre la poule au pot.

Que tous nos corps de métier européens aient donc, par quartier, un Amin ; ces Amin formeront, par leur réunion , le conseil du corps. Selon l'importance de la profession, un ou plusieurs délégués de chacun de ces conseils, formeraient le syndicat industriel , véritables notables de l'industrie ; car la patente ne prouve pas la notabilité, ni la moralité, ni la capacité; et de plus, elle n'indique aucun lien entre les gros et les petits patentés , ni entre tous les patentés et leurs ouvriers.

Ce syndicat constituerait, dans son propre sein, la justice commerciale générale (tribunal de commerce) ; de même que les conseils spéciaux des corps de métier formeraient, parmi eux, la justice spéciale des prud'hommes.

L'autorité supérieure administrative choisirait , dans le syndicat , sur candidats présentés par les syndics ,

le personnel vraiment administratif de l'industrie , c'est-à-dire les hommes qui représenteraient et connaîtraient réellement les besoins généraux de la population industrielle.

Ces administrateurs, chargés de la police et de X impôt, par l'intermédiaire des Amin ou chefs de quartier , seraient en même temps les directeurs de toutes les mesures & ordre relatives au peuple industriel ; ils auraient la surveillance et la haute direction des relations de l'ouvrier avec les chefs d'atelier , passeraient des inspections régulières de ces ateliers , tiendraient registre des états de situation des corps ; ils seraient les seuls intermédiaires entre la population industrielle et l'autorité supérieure , car eux - mêmes feraient partie de l'administration ; enfin , osons dire le mot , puisque nous avons déjà osé dire corporations et syndics , ils seraient échevins.

Tous ces mots sont fort mauvais , en pratique , je n'en disconviens pas ; mais les noms de maire , de commissaire de police et même de juge -de- paix , que j'aurais pu donner, pour éluder une difficulté, seraient fort mauvais ici ( en théorie), parce qu'ils n'impliquent aucune idée d'influence sur le travail, sur les relations des travailleurs, maîtres et ouvriers, entre eux. Ces derniers mots ne représentent , quant à l'influence sur les personnes, le premier, qu'un enregistrement du nom et du domicile; le second , que l'amende et la prison ; le troisième, que des conciliations entre individus

quelconques. L'ouvrier ne connaît habituellement la mairie que pour son permis de séjour ; la police , que parce qu'elle lui fait balayer le devant de sa porte et fait fermer les cabarets le soir ; et l'administration supérieure, le Gouvernement, que pour payer l'impôt et tirer à la conscription ; comment s'étonner, s'il n'aime ni le Gouvernement, ni la police, ni la mairie?

Aujourd'hui, ce que nous avons à craindre, en voulant organiser l'industrie , ce n'est pas du tout l'objection que faisaient aux corporations les économistes, et qui a fait détruire les maîtrises et jurandes par Turgot1. On ne craint pas, même dans le libéralisme le plus radical , que ce puisse être aujourd'hui une arme, dans les mains du pouvoir , pour opprimer et pressurer le peuple ; c'est tout le contraire ; les conservateurs exagérés craignent, et les radicaux exagérés désirent, que cette organisation du peuple favorise l'oppression du Gouvernement par le peuple, de ceux qui possèdent par ceux qui ne possèdent pas. Sans doute cela serait , si ceux qui possèdent et ceux qui gouvernent ne se hâtaient pas ( et fort heureusement ils le font) de connaître mieux les besoins généraux de 1 industrie , que ne les connaissent ceux qui sont

1 M. Arago lui-même a blâmé publiquement la suppression faite par Turgot ; du moins en co sens que Turgot n'avait rien mis à la place de ce moyen d'ordre qu'il supprimait.

gouvernés et ne possèdent rien ; cela serait , s'ils ne se mettaient pas, eux-mêmes, à la tête de cette organisation , s'ils la laissaient faire en dehors d'eux , comme les gouvernants et les nobles d'autrefois , qui auraient cru déroger en se mêlant d'industrie. Enfin , ce résultat aurait même lieu, si l'on tardait trop longtemps, parce que le manque d'organisation du peuple, l'anarchie industrielle , entretient et favorise le développement de tous les sentiments révolutionnaires.

En Algérie, heureusement, aucune révolution n'esta craindre, de la part de la population civile européenne ; elle est peu nombreuse , l'armée est considérable , et nous sommes en présence d'Arabes qui feraient un fort mauvais parti à des révolutionnaires victorieux. Si donc nous devons un jour commencer l'organisation industrielle , en France , et cela est inévitable, l'Algérie , p le dis encore , est un excellent lieu d'essai ; cet essai nous évitera de faire , plus tard , des écoles qu'il faut toujours prévoir, et qui seraient très-dangereuses en France , mais sans inconvénients graves en Algérie.

La création du ministère des travaux publics et de celui du commerce; la haute importance que viennent de prendre la question des chemins de fer dans notre politique intérieure, celle des sucres dans notre politique coloniale, celle des douanes dans notre politique étrangère avec l'Allemagne, la Belgique et l'Angleterre ; le rôle que remplissent, dans notre politique générale, dune façon exagérée selon quelques esprits, mais enfin

dune manière incontestable , les intérêts matériels ; le nombre considérable de banquiers , négociants , fabricants , ingénieurs, qui paraissent et s'élèvent , de plus en plus, sur l'horizon politique, à mesure que s'abaissent et s'éclipsent la politique orageuse de l'Empire et la politique nuageuse et nébuleuse des métaphysiciens légistes ou mystiques de la Restauration , tout annonce que nous approchons du moment où nous organiserons l'industrie en France. En même temps, la plus grande, la plus belle œuvre industrielle qu'un peuple puisse entreprendre, la colonisation de l'Algérie, nous presse.

XIV. — Quelques mots encore sur le ministère des colonies, que j'ai prétendu être une troisième création ministérielle , indispensable aux besoins de notre époque.

J'ai supposé qu'il embrasserait toutes les affaires de l'Algérie, qui sont aujourd'hui au ministère de la guerre ; toutes celles des colonies , qui dépendent du ministère de la marine ; celles des consulats commerciaux , qui dépendent du ministère des relations extérieures ; enfin les paquebots à vapeur de l'administration des postes, dépendant du ministère des finances.

Le budget de ce nouveau ministère serait donc un des plus considérables ; or, quand bien même ce budget ne se composerait que des réductions opérées sur les autres ministères, pour les parties qui seraient retirées de leurs attributions , son élévation seule, qui paraîtrait naturellement un signe de son importance,

serait aussi la source de beaucoup d'obstacles que rencontrerait sa création.

« Sommes-nous donc une puissance maritime et coloniale si puissante, dira-t-on, que nous devions avoir un ministère de la marine et un ministère des colonies ? Napoléon avait deux ou trois ministères de la guerre1, parce qu'il voulait être le maître de la terre; prétendons-nous, aujourd'hui, à la souveraineté de la mer et à l'empire d'Asie , d'Afrique et d'Amérique ? »

Non , sans doute , mais Napoléon n'avait pas sur les bras la question d'Orient, celle de l'affranchissement des Noirs et celle de l'Algérie ; de son temps, les Anglais ne songeaient pas à la route de la Chine par Suez et par l'Euphrate , et les Russes à la route de la Perse par Constantinople , et à celle de toute la côte occidentale d'Amérique par le grand Océan Boréal ; les Américains n'avaient pas la moindre idée de réunir les deux Océans et toutes les parties du monde par l'isthme de Panama ; de son temps , l'Autriche n'avait pas plus de vaisseaux que la Prusse ; tandis que l'Espagne , le Portugal , la Hollande , au contraire , avaient encore

1 Sous l'Empire, outre les Ministères que j'ai déjà désignés , il y avait la maison militaire de l'Empereur, dont l'état -major se composait de quatre maréchaux et douze généraux, et qui était une véritable armée, la garde impériale , forte de trente-sept régiments d'infanterie et sept de cavalerie ; avec artillerie , génie et toutes les dépendances d'une armée.

une marine et des colonies, auxiliaires et presque succursales de la marine et des colonies de la France. Aujourd'hui nous sommes seuls, seuls sur la mer comme sur la terre , seuls dans la question du droit de visite sous M. Guizot, comme dans la question d'Orient sous M. Thiers ; songeons donc à trouver, en nous seuls , la force qui pourra donner quelque dignité à notre solitude. Et surtout, que notre attitude ne soit pas une simple bravade ; les Chambres, contre le ministère luimême , ont voté naguère l'armement de dix vaisseaux de plus : le ministère n'avait pas grand tort ; ce ne sont pas des vaisseaux de plus et des canons qu'il nous faut, en cet état d'isolement où nous sommes ; quoi que nous fassions , sous ce rapport , seuls, nous ne nous défendrions pas contre tous. C'est notre puissance pacifique qui doit se montrer forte , là où elle se montre d'une faiblesse extrême ; en Algérie d'abord , et aussi en Orient , et sur toutes les mers , où nous rencontrons , non pas l'artillerie anglaise , mais quelque chose de plus formidable encore, le commerce foudroyant des Anglais et des Américains.

C'est donc précisément parce que le ministère de la marine est et doit être militaire, qu'il faut un ministère des colonies qui puisse organiser notre puissance productive et commerciale , notre puissance pacifique audelà des mers.

Mais alors, dira-t-on encore, puisqu'il s'agit de commerce , d'industrie et d'agriculture , au-delà des

mers , pourquoi ue pas réunir tout ceci au ministère du commerce qui existe , et qui a déjà la direction du commerce , de l'industrie et de l'agriculture à l'intérieur?

Parce que l'intérieur et l'extérieur sont deux choses fort différentes, même quand cet extérieur appartient à la France; parce que si, dans une époque guerrière, Napoléon a eu deux ministères de la guerre, ce n'est pas trop de deux ministères industriels, à une époque industrielle comme la nôtre ; enfin, et par-dessus tout, parce qu'il ne s'agit pas ici seulement de la spécialité industrie , il s'agit de gouverner, et ce mot embrasse la guerre , la justice , le culte , l'instruction , les travaux publics , la police, l'administration civile; toutes choses qui sont en dehors du ministère du commerce.

Le ministère des colonies serait donc un gouverne-^ ment y et c'est là l'objection capitale , dans une société où beaucoup de gens ne veulent pas de gouvernement, et où bien des gouvernants n'osent pas gouverner. En effet, ce ministère renfermerait un jour, dans son sein, les hommes qui auraient pacifié et colonisé l'Algérie, ceux qui auraient accompli l'œuvre si difficile de l'abolition de la traite et de l'affranchissement des Noirs, et qui, par conséquent, auraient résolu les questions trèsdélicates du droit de visite et des sucres; il renfermerait encore ceux qui nous auraient rendu, en Orient, la part d'influence civilisatrice que nous devons y avoir*

ceux qui auraient ouvert et garanti au commerce du monde entier les voies nouvelles, convoitées par les Anglais, les Russes et les Américains, mais convoitées pour eux seuls, l'isthme de Suez, les Dardanelles et l'isthme de Panama ; ceux enfin qui auraient fait, pour le commerce maritime, ce que la France commence par son réseau de chemins de fer, c'est-à-dire qui auraient tracé les grandes voies de communication par la vapeur que suivra notre commerce.

Tous ces hommes, qui auront accompli ces grandes choses, ressortiraient, dépendraient directement du ministère des colonies, et je conçois qu'il y ait là de quoi piquer l'amour- propre de quelque autre ministère; mais, il n'y a pas à dire, les grands hommes de l'Empire étaient des maréchaux , parce que l'Empire était guerrier \- les grands hommes, sous Louis XVI. étaient des philosophes, parce qu'il s'agissait alors de faire la guerre aux idées et aux croyances, et de mettre dans le domaine commun l'arme la plus puissante de la pensée, la Presse; ceux qui ont brillé sous la Restauration étaient des avocats, parce que la Restauration était une chicane faite à la France, et que la France rendait chicane pour chicane; enfin, ceux qui tendent à grandir de nos jours , sont ceux qui savent le mieux faire la guerre à la nature, la soumettre à l'homme ; ce sont

Voir la note C.

les maréchaux* les philosophes et les avocats delà paix, de T industrie et du commerce, les hommes qui mettront dans le domaine commun l'arme la plus puissante de la richesse, la vapeur.

Les temps où Voltaire et Rousseau , d'Alembert et Diderot avaient des autels, ne sont plus ; ceux où Bernadotte et Murât montaient sur des trônes ; ceux où M. Laine prenait la couronne sur le front de César, et rendait aux Bourbons cette couronne que M. Peyronnet leur faisait perdre, ces temps sont passés et ne reviendront pas ; la plume, Yépée ou la parole ne commandent plus ; elles font place à la vapeur, qui entraîne la science , la force et la justice de la France sur la voie de la Paix.

Montesquieu remarque * que la capacité des vaisseaux, qui se mesurait yarmuids de blé, s'est mesurée ensuite par tonneaux de liqueur. En ce moment, la contenance intéresse moins, quant aux choses; on s'occupe beaucoup des personnes, et c'est la rapidité surtout que l'on apprécie : on mesure les navires par chevaux de vapeur.

Ainsi, pour sortir de sa condition toute matérielle de chose , et acquérir la qualité de personne, le commerce maritime, partant des solides, est passé par les liquides et enfin arrive aux gaz; après avoir pourvu

Esprit des lois , liv. xxi , ch. iv

à la nutrition t il s'est occupé de la circulation et parvient à la respiration ; sa vie physique et physiologique se complète ; 1 industrie tout entière fait de même ; ses poumons étaient faibles, voilà pourquoi la politique la croyait muette et bonne pour garder la maison, avec les eunuques et les femmes. Aujourd'hui elle parle haut, quelques uns même trouvent quelle crie un peu fort; près de ceux dont elle blesse les oreilles, je réclame au moins 1 indulgence : un muet qui trouve la parole est excusable d'en abuser, et même de croire ses auditeurs un peu sourds ; on ne le corrigerait pas en criant plus haut que lui.

Prouvons que nous avons entendu et compris cette voix qui domine toutes les voix, et qui crie à la France, au monde : Paix et travail ! Organisons la paix, organisons le travail, ce sera coloniser l'Algérie et sauver la France.

Sauvons-la, délivrons-la des hommes de guerre, quelles que soient leurs armes, la plume, l'épée ou la parole; transformons ces armes révolutionnaires, meurtrières ou tracassières, en instruments pacifiques d'ordre, de protection et de commandement dans l'atelier ; changeons l'épée en soc de charrue ! Que les philosophes , si habiles autrefois à renverser l'autel du Dieu des armées , emploient toute leur science à faire le plan du temple du Dieu du travail; que les guerriers, si forts pour discipliner les hommes qui doivent combattre les hommes, emploient toute leur force à disci-

pliner les hommes qui doivent triompher de la nature! Enfin, que les avocats qui ont si bien défendu la France contre les chicanes de 1 ancien régime, prennent la noble cause du régime nouveau et ne chicanent pas l'avenir!

Mais quand de pareils événements sont prochains , lorsque les signes des temps se montrent , Dieu , dirat-on, désigne toujours aussi l'homme qui doit présider à l'œuvre annoncée. Or , où donc est aujourd'hui cet homme, auquel son ardent amour pour la paix , pour les sciences et les arts de la paix , ferait tout entreprendre , et qui serait prêt à braver , pour elle , des dangers mille fois plus terribles que les dangers des champs de bataille, à braver journellement l'assassinat et jusqu'aux plus ignobles injures?

Cet homme n'est-il donc pas sur le trône de France ?

Page 1