‹ Colonisation de l'AlgérieChapitre 31 sur 53 · VIII. — Le ministère de \a guerre devait sentir que · texte numérisé non relu

VIII. — Le ministère de \a guerre devait sentir que

pour les besoins de la guerre d -Afrique, dune guerre toute particulière et longtemps prolongée, il fallait des corps militaires spéciaux. Un ministère des colonies sentira également que, pour coloniser un pays très-différent de la France , pour le coloniser d'une manière durable, il faut non-seulement des corps militaires spéciaux, mais une organisation complète, spéciale à l'Algérie. Cette spécialisation ne doit pas être, il est vrai, une séparation absolue des institutions analogues de la métropole; et de même que les corps français d'Afrique ne cessent pas de faire partie de l'armée française, les autres corps administratifs, judiciaires , de marine ou autres, ne cesseraient pas de faire partie des mêmes institutions françaises ; mais les individus qui les composeraient seraient considérés comme détachés momentanément de l'institution mère à laquelle ils appartiendraient, et comme étant mis à la disposition immédiate du ministre des colonies, pour le service des corps spéciaux de l'Algérie; de sorte que le ministre des colonies aurait, sous sa dépendance directe, des corps coloniaux, qui, en tant que corps, ne ressortiraient que de lui et auraient une organisation propre à l'Algérie , mais dont les membres conserveraient un lien d'affiliation avec l'institution générale de la métropole, en cas de leur retrait du service colonial.

Le ministère des colonies ne sera donc lui-même organisé définitivement , que lorsqu'il aura organisé l'armée, la justice, la marine, les travaux publics,

l'instruction et le commerce des colonies, et qu'il aura relié ces différentes branches de services au tronc de la métropole.

On doit comprendre que je ne présente pas une organisation aussi vaste comme un but à réaliser immédiatement ; le temps , un long temps y est indispensable ; mais c'est une limite qu'on doit avoir en vue , c'est un principe à suivre.

IX. — Maintenant, si l'on se rappelle ce que j'ai dit sur l'organisation des colonies civiles et des colonies militaires , on embrassera facilement le cadre hiérarchique que je vais tracer , pour l'organisation du gouvernement colonial de l'Algérie.

Le Gouverneur général , nommé par le Roi , sur ordonnance contresignée par le ministre des colonies , a sa résidence à Alger.

Il a sous ses ordres immédiats le General en chef de l'armée active , Gouverneur de la zone intérieure, Directeur général des colonies militaires, dont la résidence est à Médéa (ou Miliana, ou Blida) , et le Directeur général des colonies civiles, Gouverneur de la zone maritime, dont la résidence est à Bône.

Toutes les autorités civiles ou militaires de la province de Constantine sont sous les ordres du Gouverneur de la zone maritime.

Toutes les autorités militaires ou civiles de la province d'Oran ( ou plutôt de Mascara ) sont sous les ordres du Gouverneur de la zone intérieure.

Le délégué du Gouverneur de la zone militaire, dans la province de Constantine , est donc soumis à l'autorité supérieure du Gouverneur de la zone maritime ; et le délégué du Gouverneur de la zone maritime, ûànsldi province d'Or an, est soumis à l'autorité supérieure du Gouverneur de la zone militaire.

Cette subordination est purement politique, et non administrative; des règlements fixeront les cas où cette autorité pourra s'exercer.

Le Gouverneur général conserve , dans la province d'Alger , le gouvernement direct de la partie de cette province , comprise dans la zone maritime , et qui constitue le département principal, capital, de la colonisation de l'Algérie.

Cette partie de la zone maritime est administrée , sous la direction politique du Gouverneur général, par le délégué du Gouverneur de la zone maritime.

V état-major du Gouverneur général devra donc se composer de deux parties distinctes :

Affaires de la zone intérieure , — d'où ressortiront les colonies militaires, l'armée active et les tribus de cette zone ;

Affaires de la zone maritime , — d'où ressortiront les colonies civiles, les corps militaires fixés ou en passage dans cette zone , et les tribus du littoral.

Les personnes qui font partie de ce double étatmajor sont , les premières , détachées de l'armée active, les secondes, détachées de l'administration civile

de la colonie ; mais les deux parties de cet état-major sont attachées, à titre égal , à la fonction du Gouverneur général , et donnent à son entourage habituel , continuel, le double caractère qui lui convient.

Le Gouverneur général ne fera pas personnellement la guerre, à moins d'autorisation spéciale du ministre.

Dans aucun cas, il ne dirigera personnellement l'organisation intérieure d'une colonie civile.

Il fera faire la guerre'1 et fera établir des colonies civiles , quand il voudra et où il le jugera convenable, par le General en chef de l'armée ac-

• Les exigences de la guerre incessante à laquelle les Gouverneurs généraux de l'Algérie se sont tous personnellement livrés, privent, en ce moment, l'Algérie de toute la puissance colonisatrice que possède certainement le Gouverneur général actuel , aussi habile agriculteur qu'il est bon général , mais qui doit être absorbé par les soins d'une guerre qui accablerait tout autre que lui. — En supposant que la paix fût obtenue et que le Gouverneur général pût s'occuper de la colonisation , malgré toutes les qualités que possède M. le général Bugeaud pour accomplir cette œuvre, la colonisation se ferait mal, s'il la faisait 'personnellement, parce que la mission d'un gouvernant n'est pas de faire, mais de faire faire , et que les soins qu'il donnerait au point de l'Algérie où il ferait personnellement de la colonisation, lui feraient nécessairement perdre de vue les autres points et négliger même le côté militaire , comme il néglige forcément aujourd'hui le côté colonial , comme il a perdu de vue, depuis deux ans, la province de Constantine, qui a bien besoin de lui.

tive , et par le Gouverneur des colonies civiles ; en un mot, il gouverne , et n'est pas plus militaire ou administrateur qu'il n'est juge, quand bien même il appartiendrait à l'armée , à l'administration ou à la magistrature.

Le fonctionnaire que j'ai nommé directeur général des travaux publics d'Algérie , lorsque je m'occupais de l'organisation des colonies civiles, est le même que je désigne ici sous le nom de Directeur général des colonies civiles, Gouverneur de la zone maritime; de même que le général en chef de l'année active serait le Directeur général des colonies militaires , Gouverneur de la zone intérieure. Le premier nom que je lui avais donné avait pour but de mieux faire concevoir la nature du personnel administratif et civil de l'Algérie.

Ainsi , le corps des travaux publics serait , par rapport aux colonies civiles , ce que serait l'armée active par rapport aux colonies militaires ; il aurait le caractère politique d'un corps constitué par l'autorité publique ; il serait, en un mot, le gouvernement dans la zone maritime, comme l'armée active serait le gouvernement dans la zone intérieure.

Toutes les spécialités nécessaires au gouvernement civil de l'Algérie , en y comprenant même les troupes chargées de la police et de la protection de la zone maritime, c'est-à-dire la gendarmerie indigène et la gendarmerie française d'Afrique, seraient, par con-

séquent , des dépendances du corps général des Travaux publics ; de même que les spécialités , telles que le génie, l'artillerie, l'administration militaire, qui n'ont jamais le gouvernement dune armée , sont des dépendances de ce grand corps qui porte le nom d1 armée.

Le corps des travaux publics d'Algérie serait 1' armée active des travailleurs , l'armée pacifique d'Algérie ; ou mieux encore , il serait , dans l'ordre civil , ce que sont , dans l'armée , l'infanterie et la cavalerie; il serait la base de l'ordre civil, comme l'infanterie et la cavalerie sont la base de l'ordre militaire.

Le Gouverneur général qui aurait le commandement en chef de ces deux armées de soldats et de travailleurs, qui réunirait en lui les attributions du gouvernement militaire et du gouvernement civil , aurait donc ainsi, au-dessous et au-dessus de lui , en Algérie comme en France , dans la constitution de son gouvernement , comme dans celle du ministère dont il dépendrait , un rappel constant au principe de sa mission. Elle consisterait à gouverner l'ordre civil et l'ordre militaire , et à leur donner respectivement l'importance à laquelle l'un et l'autre doivent prétendre , selon les lieux et selon les moments; il serait lui-même militaire, dans ses relations avec la zone intérieure, par l'intermédiaire de son étatmajor militaire ; et il serait civil , dans ses relations avec la zone maritime , par l'intermédiaire de son étatmajor civil.

Est-il possible de trouver, dans un chef , cette haute impartialité et cette égale aptitude à la double fonction? — C'est difficile , sans contredit ; mais cela est d'autant plus difficile, que l'on prend moins de soins pour prévenir la partialité de profession spéciale i , et pour favoriser, au contraire, le développement simultané de cette double faculté d'un vrai chef politique. Il serait toujours impossible d'avoir de véritables Gouverneurs généraux de colonies, si, d'une part, les colonies dépendaient d'un ministère spécial ( guerre ou marine ) , et si, d'une autre part, l'organisation coloniale ne constituait pas l'ordre civil à l'égal de l'ordre militaire ; c'est-à-dire si elle n'attribuait pas, habilement et équitablement , à l'un et à l'autre , les fonctions qui leur appartiennent et l'importance dont ils doivent jouir , selon les lieux et selon les temps.

Jusqu'ici , l'ordre civil a été , en Algérie , dans une subalternité et une impuissance parfaites ; cela est explicable, puisque l'on faisait presque exclusivement

> Une mesure qui ne serait pas aussi puérile qu'elle peut le paraître, serait d'attribuer un uniforme particulier aux Gouverneurs des colonies ; de même que les ministres , les Pairs et les Députés ont un costume propre à ces fonctions, quelle que soit d'ailleurs leur position en dehors de ces fonctions. Les fonctions politiques, qui ont un caractère de généralité , doivent perdre le caractère extérieur de spécialité, sous peine de n'être qu'à moitié générales.

la guerre ; toutefois, le gouvernement très-militaire de l'Algérie s'est bien souvent ressenti lui-même, douloureusement , de la faiblesse , de la nullité de l'autorité civile. M. E. Buret affirme1 que le Gouverneur actuel de l'Algérie sent le besoin d'un puissant auxiliaire pour les affaires civiles. Je le crois sans peine ; mais il ne suffira pas, pour cela, de changer une ou quelques personnes. Il n'y a pas d' organisation civile en Algérie ; le vice est radical, il n'est pas seulement en quelques points supérieurs, il est partout; et si M. le général Bugeaud sent aujourd'hui le besoin d'un auxiliaire dans l'ordre civil , que serait-ce donc si l'on commençait réellement l'œuvre colonisatrice !

X. — C'est particulièrement l'organisation de l'ordre civil que j'avais en vue, lorsque j'examinais, dans la deuxième partie, l'établissement des colonies civiles. Le même motif qui m'avait fait commencer cet ouvrage par la constitution de la propriété, afin de poser d'avance la base matérielle de la colonisation , m'a porté à parler d'abord du corps des travaux publics , base du personnel de l'ordre civil colonial ; et voilà pourquoi je réservais aussi , pour la conclusion, ce que j'avais à dire sur le gouvernement des indigènes et des Européens habitant les villes ; c'est en effet à propos de ces derniers que je puis compléter le plan administratif

Question d'Afrique, p. 336.

et civil de 1 Algérie , et dessiner le sommet de l'édifice colonial.

Qu'est-ce que les populations indigènes et européennes des villes de l'Algérie ; comment seront -elles modifiées quand on s'occupera de coloniser ; comment faudra-t-il les gouverner et les administrer? — Telles sont les questions que je vais examiner.

Quoique les villes de l'Algérie soient fort peu nombreuses , elles le sont plus que les villages coloniaux , puisque ceux-ci n'existent réellement pas encore ; et quoique la population indigène des villes soit fort peu de chose , en nombre , comparée à celle des tribus , nous administrons plus d'indigènes citadins que d'indigènes des tribus. Evidemment ceci tient au passé et au présent , et non pas à l'avenir ; ceci peut justifier ce que nous avons fait ou faisons encore , mais n'indique pas ce que nous aurons à faire quand nous ferons de la colonisation ; on aurait donc grand tort de conclure , de l'aspect que présente aujourd'hui la double population des villes de l'Algérie , celui qu'elle présentera plus tard.

Dans l'opinion de presque tous les écrivains qui se sont occupés de ce sujet, surtout dans l'opinion générale des écrivains militaires , la population européenne des villes se compose d'un rebut d'aventuriers des côtes de la Méditerranée, qui viennent exploiter les Français, et d'un rebut d'aventuriers français qui viennent s'exploiter entre eux et exploiter l'armée. Quant à la

population indigène , ce sont de sales et ignobles Juifs , exploitant les Européens et les Maures ; et de misérables Maures qui diminuent , s'appauvrissent et se démoralisent chaque jour, et qui vendent leur ame et leur corps au premier exploitant, pour un peu de pain *.

Ce jugement , un peu exagéré dans sa forme et fort injuste au fond , repose cependant sur des faits qui ne manquent pas de vérité ; mais il y a ici plus que des circonstances atténuantes. D'abord, les Européens qui viennent en Algérie, n'y viennent pas seulement pour admirer les combats qui s'y livrent, et pour battre des mains au vainqueur ; ils ne sont pas assez riches pour cela. Ils viennent pour vivre, pour gagner de l'argent; ils sont très-pauvres. Ils sont donc, par nécessité et par habitude, exploitants; les Maltais et les Mahonnais, et tous les colons qui viennent des côtes d'Italie et d'Espagne, exploitent les jardins; ils tiennent les boutiques de fruits , de légumes ; ils sont porte-faix , domestiques , élèvent des chèvres , des cochons et des poules , font des cigarres et vendent du tabac ; ils sont pêcheurs et tiennent le marché au poisson ; et pour toutes ces

» J'ai entendu M. le Gouverneur général exprimer, avec une verve toute militaire, son opinion sur les Maltais et les Mahonnais ; et un soir qu'il recevait une députation des rabbins juifs qui le saluaient profondément, il me dit : « Ils sont bien heureux que je ne sache pas leur langue, je leur rendrais d'une rude manière ïeur compliment. »

choses , ils sont beaucoup plus habiles que nos colons français. Il est vrai qu'ils n'ont pas le cœur très-français; car ils sont fort intéressés, et j'ai vu même les Maltais de Philippeville refuser de porter secours , sauf paiement , dans le grand désastre de Stora , en 4 841.

Les Français colons ne sont pas venus non plus en Algérie pour leur plaisir ; eux aussi , ils y viennent gagner de V argent; ils sont cafetiers, cabaretiers, épiciers, bouchers, boulangers, tailleurs, bottiers, en un mot , boutiquiers ; ils sont aussi maçons , charpentiers, terrassiers, en un mot, ouvriers; du moins telle est l'immense majorité des colons français. Ceux qui sont propriétaires ou spéculateurs sont en fort petit nombre ; et si , parmi ces derniers , il en est qui sont des joueurs et des agioteurs, ce que je ne nie pas, vraiment on a fait trop grand bruit de leurs prouesses en ce genre , et l'on aurait mieux fait de ne pas leur fournir les cartes et la table de jeu ; on aurait mieux fait d'organiser la propriété et le travail, tandis qu'on les leur a livrés , sans règle et sans protection , et qu'ils jouent sur l'une et font l'usure sur l'autre.

Quant à la population indigène , c'est un fait , elle diminue , s'appauvrit et se démoralise chaque jour davantage ; mais à qui la faute ? — Elle diminue, parce que nos mœurs la blessent et la chassent *; elle s'ap-

J « Les Français ont été chassés neuf fois de Htalic , à cause,

pauvrit, parce que nous avons augmenté considérablement la valeur de ce qu'elle consomme , et diminué infiniment le prix de ce qu'elle sait produire ; enfin, elle se démoralise , parce que , étant pauvres , ceux qui ne peuvent pas fuir nos mœurs les prennent , ou en prennent ce qui peut leur procurer du pain. Ceci concerne surtout les Maures.

Pour les Juifs, c'est comme partout une race à part ; elle a , en Algérie comme ailleurs , son cachet , frappé à la double empreinte de l'orgueil biblique et de la bassesse du servage. En France , où elle est délivrée , depuis assez longtemps , de la servitude , et où le peuple de Dieu fait réellement partie du peuple français et reçoit le commun baptême de sang , par la conscription , cette race perd , peu à peu , une partie des défauts qu'elle devait à sa position de servitude , et même de ceux qu'elle tenait de l'aveuglement de son orgueil religieux ; en même temps , elle légitime et développe puissamment les qualités qui lui sont propres ; elle en manifeste même dont on ne se doutait pas. La banque et le commerce s'honorent de quelques

disent les historiens , de leur insolence à l'égard des femmes et des filles.» Montesq., Esp. des lois, liv. x , ch. xi.)— Voltaire conteste la chose {Commentaires) , et la nomme un préjugé populaire; mais d'où serait né ce préjugé , et pourquoi pas le préjugé contraire? — Voltaire n'aimait pas les préjugés, mais il n'a jamais su d'où venait aucune croyance.

grands noms juifs , et les arts , la musique surtout , nous font comprendre pourquoi la Bible est un si grand poème, et pourquoi ce poème abonde en psaumes et en cantiques.

En Algérie, nous n'en sommes pas encore là ; les Juifs y étaient, sous les Turcs et les Maures, à peu près ce qu'ils étaient chez nous au moyen âge, sous les nobles Francs et les bourgeois Gaulois. Nous leur avons presque donné en un jour, à Alger, ce qu'ils n'ont conquis en France qu'avec des siècles ; cette révolution était un peu brusque ; elle est faite , il n'y a plus à y revenir ; mais si nous devons en supporter les conséquences fâcheuses , nous devons faire beaucoup pour les prévenir ; d'ailleurs, toutes ces conséquences ne sont pas fâcheuses. On a dit, par exemple, que nous avions mal fait de traiter les Juifs et les Maures sur le pied d'égalité : ce procédé a blessé, il est vrai , les Maures; les Juifs en ont souvent profité pour prendre des revanches d' amour-propre , à l'égard de leurs anciens maîtres; mais comme, en réalité, les Juifs ne sont pas plus éloignés que les Maures de notre civilisation, il était juste et naturel de tenir les uns et les autres à la même distance de nous, et, par conséquent, de les placer sur le même degré social. En définitive, le résultat est plutôt bon que mauvais ; car cette égalité civile contribuait à éloigner d'Alger ceux des Maures que, par aucun moyen , nous n'aurions pu soumettre et attacher à notre cause; en même temps , elle attachait à nous ceux

des Juifs qui souffraient le plus de la servitude musulmane, et qui doivent être les principaux initiateurs de tous les Juifs d'Algérie, et peut-être un jour de tous les Juifs d'Afrique1.

En résumé, le caractère moral des deux populations, indigène et européenne, est celui qui existe toujours, là où il n'y a pas encore société, c'est Yégoïsme; mais tous ces éléments, égoïstes aujourd'hui , le sont-ils absolument par nature? — Non, sans doute , et les Maltais , qui sont peut-être les plus égoïstes de tous, les plus intéressés, les plus cupides, à l'égard de ce qui n'est pas Maltais, sont très-sociables et même dévoués entre eux; ils forment vraiment tribu , ils ont les vertus de ces petites sociétés; c'est déjà quelque chose. J'en dirais presque autant de toutes les autres fractions de population que je viens de passer en revue, sauf cependant la population française; celle-ci ne forme pas même tribu, et c'est tout au plus si une très-faible partie, au milieu d'elle, connaît et pratique le plus petit état social, celui de la famille; ce sont des individus par conséquent très-individuels.

1 On doit comprendre que, par ce mot d'initiateur, je n'entends pas désigner particulièrement les rabbins juifs. MM. de Rothschild, Aggermann, Fould, d'Eichthal, Péreire;MM. Meyerbeer, Ha- Iévy,Moschelès, Hertz, ne sont pas rabbins; Mmc Pasta et Mlle Rachel ne le sont pas non plus.

C'est qu'en effet les Juifs, les Maures , les Mahonnais et les Maltais sont relativement mieux organisés ou moins désorganisés, comme société , que ne le sont les Français ; ils forment corporations, ayant légalement, ou seulement par le fait de leur condition d'étrangers, des chefs et des principes communs, qui les dirigent et les unissent. Les Français ont bien des commissaires de police, des gendarmes, des juges, des percepteurs de contributions ; mais ce n'est pas là ce qui constitue une société , ce qui la gouverne comme un seul corps, ce qui unit tous ses membres.

Considérons , au contraire, les Français militaires de l'Algérie ; ils forment corps , sont organisés, gouvernés. Je ne prétends pas que tous les militaires de l'Algérie soient parfaits de dévouement et d'abnégation ; mais je conçois l'impression qu'ils éprouvent, en voyant des hommes qui n'ont d'autre soin et d'autre pensée que de gagner de l'argent. Délivrés personnellement de ce soin et de ces pensées, par leur organisation qui assure à chacun son travail et sa ration , qui promet à tous que le blessé ou le malade sera pansé et traité, que le vieux serviteur aura une retraite, que le bon militaire aura un avancement certain, et que le brave soldat aura la gloire , ils doivent être froissés par les habitudes et la moralité de tous ces individus isolés, qu'on appelle ouvriers, négociants, industriels, qui n'ont d'autre providence qu'eux-mêmes, qui ne paient pas de leur sang, comme le soldat, leur pain quotidien, leur médecin, leur

avancement, la retraite de leurs vieux jours , la nourriture et l'éducation de leur famille; mais qui doivent acheter tout cela avec de l'or, et qui amassent cuivre sur cuivre, argent sur argent, pour avoir de l'or.

XI. — Organisons donc au plus vite la société coloniale, et que les militaires prêtent secours et apportent indulgence dans cette œuvre civile. Les colons, même les plus avides , sont des hommes comme les soldats ; beaucoup d'entre eux sont même d'anciens soldats; quand ils seront organisés, ils auront la dignité personnelle et l'esprit de corps que leurs frères conscrits ont acquis sous les drapeaux. La vertu des hommes qui manient Yépée , c'est le courage ; celle des hommes qui manient Y argent , c'est la probité ; lorsqu'une armée est désorganisée, elle devient lâche; que devient donc l'industrie sans organisation ? — Ce qu'elle est aujourd'hui.

Mais est-ce donc une œuvre si grande, que d'organiser les indigènes et les colons européens de l'Algérie, et surtout les Français? — Les Européens ne s'élèvent pas à plus de 40,000, dont 15,000 Français ; les indigènes des villes à 32,000 ; ensemble 72,000 hommes; et notre armée d'Algérie a 80,000 hommes qui sont très-bien organisés ! Et même , dans cette armée , il y a déjà un nombre d'indigènes , organisés militairement ( chose neuve pour eux ) , presque égal à toute la population civile française de l'Algérie !

A l'œuvre , les organisateurs civils ! la tâche n'est

pas si lourde que vous le croyez ; commencez avec ce germe informe de la société coloniale future ; formez les cadres des bataillons civils , colonisateurs de cette terre que nos bataillons militaires ont conquise et que nos colons organisés cultiveront ; enrégimentez civilement tous ces éléments humains de la richesse ; formez les corps spéciaux d'une armée qui trouverait l'avancement et la gloire dans ses victoires contre le sol inculte mais fertile de l'Algérie, contre son climat aussi perfide que l'Arabe , mais aussi énergique que lui.

La population des villes de l'Algérie est, en effet, le cadre de l'organisation civile future de l'Algérie entière. C'est ainsi qu'elle doit être considérée. — Sans doute cette population se modifiera, à mesure que nous nous occuperons de travaux coloniaux , et que nous serons moins exclusivement militaires; d'une part, la population européenne se grossira de travailleurs plus aptes aux travaux de la terre , et les villes perdront un peu leur caractère de cantines militaires , pour prendre celui Râteliers commerciaux et d'arsenaux industriels ; d'un autre côté , la population indigène continuera à diminuer, à s'appauvrir, à se démoraliser , si nous ne trouvons pas moyen de la délivrer de notre contact, et de la réunir aux petites cités agricoles nouvelles que formeraient exclusivement des indigènes des campagnes. Posons donc, d'avance, les jalons indicateurs des rangs où viendront se placer les nouveaux colons européens ; et préparons aussi la

place des indigènes , près de nous , mais non pas sous nous , comme ils le sont dans nos villes , où nous les écrasons physiquement et moralement, et où ils nous gênent et nous nuisent.

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