‹ Colonisation et agriculture de l'AlgérieChapitre 1 sur 141 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Un cours complet d'agriculture à l'usage des colons de l'Alsérie est encore aujourd'hui une œuvre impos- 5 J | sible, non-seulement pour moi qui n'ai séjourné que peu de temps dans ce pays, mais mème pour ceux qui depuis plusieurs années y habitent et y cultivent. Les faits recueillis, les essais tentés sont en trop petit ) P I nombre pour qu'il en puisse être autrement.

L'asriculture aloérienne (je parle, bien entendu [e] fm 0 J ) po) II. Î

de celle des colons) en est encore à cette époque de première existence où elle a d’abord à créer péniblement les éléments d’une théorie locale.

Les hommes qui, comme moi, s'occupent moins de faire naïtre ces éléments que de les recueillir, de les coordonner et d’en déduire des principes généraux, des systèmes, ces hommes, dis-je, ne doivent pas encore aborder l'Algérie. Leur temps n’est pas venu ; ils doivent attendre qu'il y ait assez de faits, d’observations, de matériaux enfin, pour qu'ils puissent marcher avec quelque certitude, édifier avec quelques chances de succès, sans être au préalable obligés de créer ces matériaux de toutes pièces, ou du moins de glaner laborieusement le peu qui en existe, et de procéder par la voie des inductions et de la synthèse à la {âche difficile de compléter ce qui manque.

Mais si un pareil travail est hérissé de difficultés, . s'il est aujourd'hui plutôt dangereux qu’avantageux pour la réputation de celui qui l’entreprend, il n’en est pas moins d’une haute utilité, dût-il renfermer des erreurs et beaucoup de lacunes. N'est-ce pas, en effet, l'enfance qui a le plus besoin de guide, et ne sont-ce pas les cultivateurs des localités arriérées qui ont tiré le plus de profit des ouvrages publiés sur l’agriculture? Ce n’est pas en Alsace ou en Flandre que les écrits de Mathieu de Dombasle ont produit d’heureux résultats; c'est, avant tout, dans les contrées reculées du centre et de l’ouest.

J'ai donc accepté la tâche eu égard à cette utilité,

INTRODUCTION. 3 et je m'en félicite doublement, aujourd'hui qu'une mesure récen{e est venue accroitre encore l'importance déjà si grande des notions rationnelles d'agriculture en Algérie; aujourd’hui que, sous peine de lourds impôts, le possesseur du sol est forcé de le mettre en valeur dans un temps déterminé. Il ne faut pas se le dissimuler, s'il est vrai que la dernière ordonnance royale sur la propriété foncière mette un terme à cet agiotage des terres, à cette inculture qui, au grand détriment de la colonisation, frappent de stérilité une si vaste surface de sol productif, elle condamne impitoyablement à des revers tout propriétaire algérien dénué, comme ils le sont la plupart, de connaissances sérieuses en agriculture.

Ce livre, quoi qu'on en puisse dire, n’est done pas inutile; car, en faisant connaître le résultat de travaux jusque-là isolés et sans liens entre eux, les causes de succès et de revers jusqu’à présent restées étrangères à ceux qui ny étaient pas directement intéressés, il transforme l'expérience individuelle en une expérience commune. Sans doute il renferme beaucoup de lacunes, peut-être même des erreurs, malgré le soin que jai mis à puiser aux meilleures sources, malgré l'empressement avec lequel j'ai saisi, souvent au péril de ma vie, toutes les occasions de voir par moi-même. Mais, n'eût-il d’autreeffet que d'appeler l'attention des colons sur les difficultés si peu comprises de l’art agricole, difficultés plus nombreuses encore en Algérie qu'en France, et de détruire ainsi l’aveugle confiance qu'ont

la plupart de ées agriculteurs improvisés dans l'infaillibilité de leurs idées; n’eüt-il d'autres résultats que de convaincre les propriétaires algériens de la nécessilé d'étudier la matière, d'observer avec l’aide de la science, d'abandonner sans retour cet ensemble d'idées vieillies, de friperies agronomiques qui ontencore cours en France, malgré les nombreuses victimes qu'elles y ont faites; n’eût-il enfin d'autre avantage que d’indiquer les principaux points d'étude, je croirais avoir déjà rendu service à l'Algérie en le publiant.

Un mot encore : en Algérie comme en France et plus qu'en France, beaucoup de personnes, ayant ou non des notions d'agriculture, affectent un profond dédain pour la théorie, pour l'agriculture de livres, comme elles l’appellent. À les entendre, la pratique seule serait bonne; la théorie non-seulement ne serait pas utile, mais serait nuisible; et, pour appuyer cette opinion, elles ne manquent pas de citer grand nombre de théoriciens, de savants qui avaient essayé de faire de la culture, qui avaient eru pouvoir en remontrer aux autres, et ont fini par se ruiner là où de simples paysans s’en élaient tirés avec honneur.

On voudra bien me permettre, à moi praticien, qui avois longtemps tenu les mancherons de la charrue avant d'ouvrir un livre d'agriculture, de prendre iei la défense de la théorie. Certes, la science de l’agriculture a été longtemps incertaine; il est encore beaucoup de problèmes qu'elle n’a pu résoudre; elle a parfois poussé ses adeptes dans une voie fausse; mais, à ces divers

INTRODUCTION, à épards, elle ne diffère en rien de toutes les autres sciences d'observation, de la médecine, par exemple. La science agricole n'en a pas moins fait immensément de bien ; elle est appelée à en faire davantage encore, à mesure qu'elle se développera. Si elle a parfois induit en erreur, il ne faut pas oublier que la science est une arme dont l'effet dépend beaucoup de celui qui s’en sert; et, dans tous les cas, il faut se garder de lui attribuer, comme on le fait si souvent, des échees dont elle estinnocente, des revers qui sont, au contraire, le résullat de l'ignorance. Sait-on, en effet, ce qu'étaient la plupart de ces théoriciens qui avaient choisi l'Algérie pour théâtre de leurs prouesses culturales? Gens d’affaires sans spécialité, négociants ruinés, anciens fonelionnaires militaires ou civils, ils manquaient en effet de connaissances pratiques en agriculture, ils n'étaient pas praticiens, mais ils étaient encore bien moins théoriciens ; et, loin d'avoir péché par excès de science, ils ont düù les neuf dixièmes de leurs pertes à ce qu'ils étaient presque tous privés des notions les plus élémen- {aires d'agriculture. Voilà, en Algériecommeen France, les hommes que l’on appelle des théoriciens, et des bévues desquels la science est rendue responsable. Si lon admet (ce qui est fort honnète) qu’en France, sur einquante de ces savants agronomes, il y en a un qui ait une certaine instruction agricole, on peut hardiment réduire cette proportion de moitié pour l'Algérie.

Certes, il y a en Algérie des agriculteurs sérieux, instruifs : ce n'est pas ici le lieu de les citer. Toutes

ô COLONISATION ÊT AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE.

les personnes, d'ailleurs, qui connaissent le pays devinent sans peine de qui je veux parler. Si le résultat de leurs entreprises n’a pas été généralement heureux, cela tient avant tout aux circonstances politiques qui ont régné jusqu'en 1842. L'invasion de 1859 est venue, comme on sait, envelopper dans une même ruine toutes les exploitations des environs d’Alcer, celles des véritables agriculteurs comme celles des théoriciens dont je viens de parler; événement fatal pour les premiers, elle fut un événement heureux pour les seconds dont elle couvrait les fautes. Mais, encore une fois, ces agriculteurs instruits sont en bien petit nombre. Accroitre ce nombre, tel est le but de cet ouvrage. S'il est un lieu où les connaissances pratiques sont insuffisantes, où la théorie, j'entends la véritable, est utile, indispensable, où dès lors il est peu sensé d’affecter pour elle du mépris, c’est l'Algérie, car là tout est à créer, tout, y compris l'expérience.

Je dois, en terminant, payer iei un juste tribut aux auteurs dont j'ai utilisé les ouvrages, aux colons qui ont bien voulu me fournir des renseignements. Je ne puis les citer tous ; mais je dois mentionner parmi les premiers M. Vallier, auteur d’un fort bon calendrier agricole; M. Caussidou, qui a publié une feuille périodique d’une grande utilité, sous le titre de Manuel du cultivateur africain; M. Montagne, auteur d'un mémoire sur la campagne algérienne ; et divers articles du Moniteur algérien, et des tableaux des établissemen{s français en Algérie.

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