‹ Colonisation et agriculture de l'AlgérieChapitre 2 sur 141 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Grande et petite cultures.

Avant d'aborder le sujet de ce second volume, Pagriculture algérienne, il est une question que je crois devoir examiner, c’est celle de la grande et de la petite culture en Afrique.

Cette question offre, en Algérie, un tout autre intérêt qu’en France; car là il n’existe pas déjà, comme ici, un certain état de choses créé par la force des événements, et que, bon ou mauvais, l’on est obligé de subir. En Algérie, tout est encore à faire, et il dépend du gouvernement d’y donner la prépondérance à la grande ou à la petite culture.

Les considérations qui, en Europe, militent en faveur de l’une ou de l’autre, n’ont que peu de valeur pour le cas présent, Il importe fort peu, par exemple, que dans lune le travail des capitaux s'allie plus facilement avec le travail des hommes que dans l’autre ; que la grande culture fournisse, proportionnellement au nombre d'hommes qu’elle occupe, plus de produits à la société que la petite, et puisse ainsi alimenter, en dehors de l'agriculture, une population plus forte que celle-ci. Mais ce qui importe, c’est de savoir lequel des deux systèmes est le plus favorable à la prompte colonisation de l'Algérie.

à COLONISATION ET AGRICULTURE DE L'ALGÉRIE.

Excepté dans les environs immédiats d'Alger, de Bône et d'Oran, où règne l'industrie maraichère, c'est la grande culture, ou, pour mieux dire, la grande propriété qui la première s'est installée en Algérie pour y culliver ou pour y spéculer, et qui domine encore à l'heure qu'il est. Comme, après douze ans de cet état de choses, la colonisation n'avait fait, pour ainsi dire, aucun progrès, on s’en prit en partie à ce régime; on considéra la grande propriété nonseulement comme impuissaule à rien créer, mais encore comme un obstacle presque absolu à toute création.

Il y avait peut-être du vrai dans cetle opinion ; et on ne saurait nier que sans la loi d'expropriation pour cause d'utilité publique, il eût été difficile d'établir des villages aux environs d'Alger, de Philippeville ou de Bône. Néanmoins, je crois qu’on s’exagère les inconvénien(s de la grande culture et les avantages de la pelite.

«faut, avant tout, peupler l'Algérie, répète-t-on, y établir sur une surface donnée le plus de colons européens qu'on pourra. Or, la grande culture remplit mal ce but; il est possible qu’elle tire un bon parti du sol, mais elle ne saurait le couvrir d’une population dense. »

Ces assertions sont fondées à certains égards. H est incontestable qu'une ferme de 500 hectares, par exemple, sans arrosage, et soumise à un système raionnel de culture, pourrait ètre exploitée par une

PARTIE IV. — AGRICULTURE. 9 vingtaine de personnes, sauf à leur adjoindre un sup- : plément de bras à certaines époques; tandis que sur la même étendue on pourrait établir trente à trente-cinq familles de petits cultivateurs, ou environ cent cinquante personnes.

Mais s’ensuit-il qu'il faille exclure absolument la grande culture ? Je crois que ce serait une grave erreur. Il s’en faut que les questions de ce genre soient aussi simples qu’elles le paraissent ; 1l s’en faut que la looique rigoureuse soit constamment dans le vrai; que les moyens directs soient toujours les seuls ou Îles meilleurs. La ligne droite est le plus court chemin d’un point à un autre, ce qui n'empêche pas que fort peu de routes sont droites et peuvent l’être, malgré l'avantage incontestable qu'il y a de raccourcir les distances.

Il en est de mème pour la question présente : peu de mots suffiront pour le démontrer à quiconque n'a pas déjà un parti pris.

Tout le monde m'accordera, je pense, que ce n’est pas tout de jeter sur le territoire algérien un nombre plus ou moins considérable de familles de cultivateurs auxquelles on concéderait des terres : pour coloniser sérieusement, fructueusement, c'est-à-dire pour que ces familles s’établissent d’une manière définitive, s'implantent sur ce sol nouveau, en constituent la . population, et, loin de s’y amoindrir, s'y accroïissent et s'y développent, une condition est indispensable, cest que ces familles prospérent. Pour cela, il faut

qu'elles fassent de la culture, qu'elles produisent des denrées échangeables. Or, l’agriculture exige, comme toute autre branche de production, le concours des trois éléments suivants : travail, — capitaux, — intelligence.

Certes les bras sont indispensables pour exploiter le sol de l'Algérie; mais de mème que la machine à vapeur Ja plus puissante cesse absolument de fonctionner lorsqu'elle manque de combustible, et devient, non pas seulement inutile, mais dangereuse, lorsque, marchant, elle manque d’une direction intelligente, de mème les bras ne sont rien sans les capitaux pour les nourrir, l'intelligence pour les guider : ceci est l'as c de l'économie politique.

Or, les petits cultivateurs que le gouvernement place dans les nouveaux villages ont bien leurs bras, mais la plupart manquent de moyens pécuniaires, et tous, ou presque tous, des connaissances nécessaires pour réussir. Mais, dira-t-on, leurs connaissances pratiques, leur expérience en agriculture ! Leur expérience! saiton ce que c'est? C’est la connaissance d’un ensemble de faits non expliqués qui se rapportent exclusivement à la commune qu'ils habitaient, souvent même aux champs qu'ils cultivaient, connaissance toujours insuffisante, mème pour la localité où elle a pris naissance, à plus forte raison incomplète, défectueuse, fausse, pour toute autre contrée et surtout pour un pays aussi exceptionnel que l'Algérie. Avec cette expérience, le colon du nord fait du blé, de l'orge, de

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