NÉ A POITIERS LE 19 MARS 1867 MORT A PARIS LE 10 JUILLET
Mon fils! C'est à toi que je dédie et ce volume et les deux qui Vont précédé. Ce travail auquel ta piété filiale avait porté un intérêt si passionné, je n'ai pu l'achever dans ma douleur qu'en me souvenant à tout moment de ta fin courageuse et de la lucidité qui a ennobli tes derniers adieux. Puisse-t-il répondre aux exemples que tu nias laissés en retour de ceux que je m'étais efforcé de te donner ! Puisset-il être digne de ton bon sens précoce , de ton mépris pour l'injustice, de ton ironie légère et sans fiel, de ta foi chrétienne et de la tendresse profonde que tu nous as témoignée à moi et à ta mère, à ton frère et à tes sœurs bien aimés. Puisse-t-il associer ton souvenir au mien chez les amis que m'ont valus ces longues études ! J'ai le droit de l'espérer sans doute, puisque ceux qui relisent de tels livres sont ceux qui s' intéressent aux misères et aux douleurs humaines.
AVANT-PROPOS
Lorsqu’on achève un long ouvrage, il est rare qu’on respecte complètement le programme qu’on s’était tracé tout d’abord. Je n’ai cependant apporté au mien qu’une seule modification. J’avais cru que je ne pourrais me dispenser de reprendre, en mon troisième volume, les questions du libre arbitre et de la responsabilité, et de vérifier à nouveau les fondements du droit de punir. En avançant dans mon travail, il m’a semblé de plus en plus qu’à notre époque c’étaient là, suivant l’expression de Liebniz , des questions devenues « plus curieuses que nécessaires ». Quand la bataille est engagée, quand elle gronde, quand l’ennemi est en progrès et que la victoire est hésitante, on ne discute plus sur les principes métaphysiques du droit de la paix et de la guerre : on se bat du mieux qu’on peut, on évite les fautes ou on les répare, on redresse sa tactique et on se met en état d’imposer la paix la plus avantageuse. N’est-ce pas là que nous en sommes, puisque nous avons tant de motifs d’être alarmés par les progrès incessants du crime ?
AVANT-PROPOS
Ces questions « curieuses » ne sont d’ailleurs pas restées sans solutions. J’aurais pu renvoyer simplement à d’excellents ouvrages comme les Principes philosophiques du droit de punir , de M. Ad. Franck, ou comme les pages éloquentes de M. Caro dans ses Problèmes de morale sociale A Car eux ont fait aussi et bien fait le « nécessaire ». Mais qu'on me permette de dire que, pour ma part, je n’ai point trahi non plus mon devoir de philosophe.
S’il en est qui confondent les criminels avec des malades, avec des fous, avec des revenants inconscients des âges primitifs ou avec des êtres à part, à ceux-là répond suffisamment, je le crois, mon premier essai, Le Crime . Quant à ceux qui s’obstinent à rattacher les progrès du crime à l’action fatale et inévitable des causes physiques, ou même purement économiques, je leur ai offert ma seconde étude de psychologie sociale que j’ai intitulée : La France criminelle . Si je n’ai point disserté sur le libre arbitre et sur la responsabilité, je les ai montrées en action l’une et l’autre; du moins est-ce là ce que j’ai voulu faire, et, en conviant maintenant mes lecteurs au Combat contre le crime , ai-je la conscience de ne pas les conduire contre un ennemi méconnu ou ignoré.
Dans un premier écrit, j’ai fait voir que le crime
1 Je pourrais aussi renvoyer maintenant aux résultats plus récents de certains concours de l’Institut. Je louerais davantage et plus volontiers ces derniers travaux, si l’un d’eux n’avait pour auteur M. Louis Proal, auquel m’unissent des liens si étroits de parenté et d’amitié.
AVANT-PROPOS
est presque toujours un fait d’entraînement graduel, débutant par le vice, continuant par le délit, s’accroissant, s'accélérant, se répandant indéfiniment par l’association irrégulière et malfaisante.
J’ai montré dans mon second volume comment l’agent par excellence de l’association criminelle est le déclassement, qui fait sortir tant d’individus de la place qu’ils occupent ou auraient dû occuper dans l’organisation de la société stable et laborieuse.
C’est sur cette double base que repose toute la théorie qu'on va lire de la vie pénitentiaire.
Que ce mot de théorie n’effraie pas. Qu’on soit du moins convaincu qu’il s’agit d’une théorie embrassant des faits innombrables, vus sur place, dans des enquêtes variées, scrupuleuses, menées contradictoirement. Les systèmes de répression n’ont pas manqué parmi nous depuis cinquante ans, et la France a souvent mérité de servir de guide aux autres peuples en leur enseignant ce qu’il faudrait faire, en les charmant par l’ampleur ou la générosité de ses théories. Pourquoi faut-il ajouter que, dans l’action et dans la pratique, elle « mérite » aussi de les guider, mais en leur montrant, par ses incohérences et ses insuccès de l’heure actuelle, ce qu'il importe de ne pas faire, si l’on veut ménager à la société des chances meilleures dans son combat contre le crime?