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CHAPITRE XIV

LE BAGNE AGRICOLE

I. Point de départ et point de retour. — Un cercle à briser. — IL Expériences des travaux publics dans la métropole. — Les anciens bagnes. — Les rapports officiels. — Le bagne agricole. — Expériences faites en Corse. — Un rapport de M. Bérenger. — Un rapport d’un ancien directeur de l’administration pénitentiaire. — Statistiques probantes. — III. Ce qui est à donner aux excep-J tions. — Résumé.

L’éloquent professeur de droit criminel qui plaide chez nous, avec tant de persévérance, la cause de la transportation, félicitait un jour les Russes d’avoir été toujours en avant dans l’organisation du travail de leurs forçats, de les avoir conduits de la Russie dans la partie occidentale de la Sibérie, puis de l’Obi au lac Baïkal, puis du lac Baïkal à Sakhaline ... Un de ses auditeurs fit alors cette réflexion que la terre étant ronde, on ne pouvait s’éloigner indéfiniment sans revenir à son point de départ et qu’à envoyer ainsi ses condamnés de plus en plus loin, fatalement on les ramènerait chez soi. . .

Cette conclusion, du reste, n’était pas pour effrayer

LE COMBAT

M. Léveillé. Très loyalement, il reconnut dans une séance de la Société de législation comparée, que la transportation ne pouvait être qu’une « institution temporaire » ; mais tout en espérant qu’on enverrait encore au Sahara, sur le Niger ou ailleurs des escouades de forçats chargés de préparer l’action civilisatrice de la France, il concluait que l’idée mère de la transportation, c’était, en définitive, l’idée du travail en plein air, l’idée du travail de voirie, de construction et, par dessus tout, d’agriculture .

Ainsi, après beaucoup de voyages et d’essais lointains» nous sommes ramenés du bagne d’outre-mer au bagne métropolitain, et des essais de culture de la Guyane ou de la Nouvelle-Calédonie aux pénitenciers agricoles comme ceux que nous avons déjà fondés, soit dans la France continentale, soit en Corse ou en Algérie. Les travaux publics, on les avait dans les bagnes, puisque les forçats étaient censé y être mis au service de la marine. Ensuite, on inaugura des travaux agricoles. « On a, disait en 1857 le conseiller d’Etat Barbaroux1, essayé dans les maisons centrales d’Eysses et de Fontevrault du travail agricole des condamnés à l’extérieur. On a dû y renoncer : le système exigeait trop de surveillance et devenait trop coûteux. Il avait fallu demander des crédits supplémentaires. » — Puis, nous dit de son côf,é M. de Blosseville2, « un pas plus avancé dans les voies de la colonisation pénale a été fait en Corse. C’est là le point de départ pour la fondation des établissements lointains. » Ce qui a été le point de départ est donc maintenant le point de retour. Le rapporteur du

1 Barbaroux, De la transportation, Paris, 1857, p. 59.

* Ouvrage cité, p. 551.

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budget pénitentiaire pour 1892 ne manque pas de dire : « Il semble désirable que l’administration développe, pour les détenus à longues peines, le système des travaux en plein air, qui fonctionne depuis nombre d’années, dans les établissements de Corse et d'Algérie ; il aura le double avantage d’être plus moralisant, plus pénible et plus répressif, et en même temps de servir à l’accomplissement des grandes entreprises d’utilité publique. »

Ainsi, on a cru mieux organiser les travaux extérieurs des condamnés en faisant exécuter ces travaux aux colonies. L’insuccès de cette tentative est avéré : l’on imagine alors de retenir nos travailleurs forcés dans nos champs ou sur nos routes. Il serait cependant bon d’en finir avec ce cercle où l’on tourne depuis si longtemps sans savoir si on y trouve aucun avantage.

Toutes les fois qu’à des hommes soumis depuis longtemps à un régime dur et monotone on confiera quelque travail exceptionnel, dans des conditions inaccoutumées, réveillant leur imagination, l’on peut être sûr qu’ils y mettront beaucoup de zèle et qu’ils provoqueront beaucoup d’étonnement. Ouvrez tout d’un coup les portes d’une maison centrale et dites aux prisonniers : « Yoici une usine qui brûle, un fleuve qui déborde, un édifice qui s’écroule... Les secours manquent : vous êtes là, vous êtes nombreux ; montrez que vous êtes encore des gens de cœur; et que demain, après vous avoir félicités, j’aie à rendre compte à qui de droit de votre noble conduite... » Tous, on peut l’affirmer, rivaliseront d’ar-

deur, et on aura l’équivalent de ce qu’un procureur impérial et royal d’Autriche, M. Leitmeier, racontait dans un rapport adressé au Congrès de Saint-Pétersbourg.

« Lorsque, le 14 août 1886, un incendie éclata à Koetschach, les détenus demandèrent spontanément la permission de prendre part aux travaux de sauvetage ; et, cette permission accordée, ils se mirent à l’œuvre avec une telle bravoure et persévérance qu’ils excitèrent l’admiration de toute la population et que la sympathie de tous leur fut acquise désormais. Selon le témoignage unanime de la population, c’est aux prisonniers que Ton doit d’avoir sauvé le village d’une destruction complète et d’avoir entre autres soustrait à l’élément destructeur le château, l’église, la cure et le couvent. »

Nous, aussi, en France, nous avons des exemples analogues à citer. J’ai rappelé ailleurs, qu’en une année de choléra, les forçats du bagne de Toulon avaient rendu à la ville des services signalés. Par malheur, c’est ici plus que jamais le cas de répéter le mot de Pascal : « La vertu d'un homme ne se doit pas juger par ses efforts, mais par son ordinaire. » Les forçats ont, à un moment donné, enseveli héroïquement les cholériques que tout le monde fuyait ; est-ce une raison pour leur confier les charges ordinaires des pompes funèbres? Toute une maison centrale a éteint un incendie ; est-ce un motif pour supprimer les compagnies de pompiers et pour les remplacer définitivement par des brigades de galériens?

M. Leitmeier dit avoir, dans le district de Graz, employé avec succès des escouades de condamnés à des travaux de reboisement ou de corrections de torrents et rivières sur quelques montagnes élevées et isolées ; mais les détails précis qu’il nous donne permettent de relever

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l’importance de chacune de ces escouades. En général, elles étaient de trente à quarante-cinq détenus. Dans de telles conditions, je crois qu’il est, en effet, assez facile de trier les hommes, puis de les surveiller convenablement. Il est surtout facile de les traiter avec une douceur qui leur fait apprécier le bon exercice et l’air salubre de la montagne, dans l’espèce de villégiature qu’on leur réserve à la belle saison. Mais que le système s’étende, que le nombre s’accroisse, que le va et vient du régime hivernal et renfermé au travail estival en plein air rende plus sensible la difficulté de remplir les intervalles par un travail utile, productif et toujours prêt ; alors les désordres croîtront inévitablement et les dépenses perdues feront de même.

Installer des chantiers permanents de travaux publics, on le peut ; nous l’avons fait. Encore une fois, c’était là le bagne. La force des choses y avait aggravé peu à peu tous les inconvénients produits par la demi-liberté, par les difficultés ou par les frais très élevés de la surveillance, d’où résultait une promiscuité toujours facile et un relâchement graduel de la discipline. — Aussi toutes les formes de la répression morale et profitable allaientelles en s’affaiblissant, pendant que se développaient toutes les formes de la turpitude 1 (ce qui devait se renouveler, mais plus en grand, à la Nouvelle-Calédonie).

En 1838, un haut fonctionnaire qui fut député, conseiller d’Etat, directeur des ports au ministère de la marine, le baron Tupinier, était chargé d’une inspection spéciale dans les bagnes, et il écrivait : « A la manière dont les forçats sont traités, la loi pénale que les tribunaux ont voulu leur appliquer n’est pas exécutée. Au lieu des

1 Voyez Le Crime , p. 227 et suivantes, notes.

travaux forcés auxquels ils sont condamnés, on les voit se livrer, dans tous les recoins des arsenaux, aux occupations les plus faciles. La plupart du temps ils ne font que dormir ou causer ; on les voit, huit ou dix, suivre nonchalamment, à pas comptés, une petite charrette à peine chargée, que deux autres traînent sans la moindre fatigue et que chaque couple, à son tour, traîne de la même manière. Les hôpitaux maritimes en sont pleins : ils séjournent à titre d’infirmiers, de servants ; on les trouve dans les hôtels, dans les jardins, où ils remplissent les fonctions de domesticité 1 . Ils sont pour la marine une charge très lourde. »

Ce n’était pas là l’expression individuelle d'un mécontentement passager. Trois ans plus tard, le même fonctionnaire 2 motivait de nouveau son jugement. Il établissait, d’après un calcul minutieux, que 1,650 journaliers libres, payés, rendraient plus de services utiles que 6,500 condamnés non payés. Mais ces 6,500 forçats coûtaient à loger, à nourrir et surtout à surveiller. Ils coûtaient 1,830,927 francs, et donnaient un travail qui, payé à des ouvriers libres, n’eût coûté que 771,062 francs. D’où, concluait-on dans l’enquête, « sur 1,830,927 francs dépensés pour les chiourmes, il y a 1,059,365 francs de perdus pour la marine et pour le Trésor de l’État. »

Aux bagnes de Brest et de Toulon, que personne ne demande de rétablir, on oppose maintenant le bagne agricole et particulièrement les essais qu’on en fait en

1 Plus récemment, l’emploi des condamnés à des travaux publics, dans certaines villes suisses, avait donné lieu à des plaintes non moins vives. V. Congrès de Rome , I, 311.

2 Considérations sur la marine royale et sur son budget. Imprimerie royale, 1841 .

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Corse. Or, ces derniers ont été appréciés et jugés : 1° dans un rapport de M. Bérenger, en 1873 1 ; 2° dans un travail de M. Choppin, qui venait de quitter la direction de l’administration pénitentiaire et qui avait rédigé, pour le Congrès de Rome, un rapport dont les organisateurs français du Congrès semblent avoir jugé l’envoi « inopportun » 2.

M. Bérenger, dans son rapport, ne niait pas que certains coins de la Corse eussent été assainis, cultivés, embellis, percés de routes, enfin que de fort beaux travaux eussent été exécutés par cette main - d’œuvre pénale. La description qu’il donne des transformations dont il a été « émerveillé » à Casabianda est même, au premier abord, très tentante. A coup sûr il faut bien que les milliers d’hommes qui se succèdent dans un maquis à éclaircir, y transforment le paysage et y réalisent quelque chose valant mieux que ce qui s’y trouvait. Mais à Casabianda, par malheur, les merveilles étaient achetées cher et l’insalubrité ne put être vaincue. C’est cette colonie même, celle où le travail pénal avait donné le plus de résultats visibles, que l’administration dut se résoudre à fermer. On avait bien imaginé un ingénieux système de changements périodiques de résidence qui, en faisant abandonner pour un temps les lieux malsains, avait notablement abaissé la mortalité. Mais ces déplacements continuels avaient multiplié les frais, les cas d’indiscipline et les abus, non seulement, du personnel administré, mais du personnel administrant. C’est pourquoi on abandonna le pénitencier qui, par les frais antérieurs, représentait un capital de plus

1 Enquête parlementaire citée , tome II, p. 247 et suivantes.

2 II a été inséré dans le Bulletin de la Société des Prisons de mai

de deux millions et où l’on dépensait, en une seule année, plus de 355,000 francs pour en tirer un revenu de 57,000 francs.

Passons aux deux autres maisons qui, dans le langage administratif, ont « réussi », puisqu’on les a maintenues. M. Bérenger constatait en 1873 que dans l’une on devait faire venir du dehors le blé ou la farine et qu’avec une dépense de premier établissement de deux millions et un budget annuel de plus de 100,000 francs, on avait un capital irréalisable ; l’autre maison représentait un capital de trois millions et donnait un revenu de 20,000 francs, alors que les dépenses annuelles dépassaient 200,000. L’honorable sénateur observait, cependant, que tous les efforts de l’administration avaient en vùe l’œuvre colonisatrice ou agricole et qu’on négligeait absolument l’œuvre morale, il disait même l’œuvre répressive. Les condamnés étaient soumis à un régime qu’ils trouvaient fort à leur goût ; aussi les évasions étaient-elles très peu nombreuses. En revanche, le vol y était permanent, et pour les mœurs, voici le témoignage officiel1, dont la trop éloquente brièveté fait frémir : « La démoralisation est arrivée, au rapport du directeur, à un degré qui se voit rarement dans les maisons centrales. »

Dix ans plus tard, avait-on profité de ces critiques bienveillantes et pleines d’autorité ? « Il suffit, disait M. Choppin, d’avoir quelque expérience (et il en avait une, quant à lui, qu’on ne pouvait nier) des établissements analogues à ceux de la Corse, pour se rendre compte du gaspillage qui les grève. Dans les maisons centrales... les frais de détention s’élèvent, en moyenne,

* Voyez le Bulletin de la Société des prisons de mai 1883, p. 266.

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à 0,52 centimes par jour et par homme; ils s’élèvent à 1 fr. 60 dans les pénitenciers agricoles. » L’ancien Directeur donnait une statistique qui explique, en grande partie, ces résultats financiers : « Sur une moyenne de 15,322 condamnés à plus d’un an de prison ou à la réclusion, la statistique des prisons accuse une moyenne de 2,020 cultivateurs1. » En d’autres termes, vouloir faire de la culture avec les escrocs, les camelots, les souteneurs et les assassins de nos grandes villes, c’est courir au-devant d’échecs lamentables et coûteux. Après avoir ainsi apprécié les résultats financiers, M. Choppin passait aux résultats moraux, et il disait : « Nos statistiques accusent une proportion de vols, de voies de fait contre le personnel de surveillance et contre les autres détenus, de refus de travail, de contraventions aux règles sur l’usage du tabac, des jeux, des trafics et delà possession d’argent, bien supérieure à celle qui est observée dans les maisons centrales ordinaires. »

De temps à autre, cependant, des attestations plus favorables endorment l’opinion, et elles donnent des prétextes plausibles au maintien de ces établissements. L’adoucissement du régime et le peu d’exigence des surveillants font d’ailleurs qu’on s’y félicite d’une certaine tranquillité, du « bon esprit » des détenus et de la rareté des évasions. Quant au domaine, il faut bien qu’il vive, qu’il se développe : le nombre des travailleurs est toujours là pour suppléer à la qualité de chacun d’eux. Dirai-je que les bénéfices, directs ou indirects, de l’exploitation ne vont pas tous dans les recettes du trésor

1 II n’en est pas de même partout. En Italie, par exemple, les condamnés sortis de la vie rurale sont plus nombreux que les condamnés sortis de la vie industrielle — ce qui n’a rien de surprenant, vu le peu d’avancement de l’industrie dans la péninsule.

public et que ceux qui en jouissent, dans des proportions tolérées, mais encore très avantageuses, trouvent un intérêt personnel à ménager leurs pensionnaires ? Je ne crois rien dire ici qui ne soit notoire. Non moins avérée est la mollesse de ces travailleurs ; on a vu plus haut la déposition de M. Ch. Benoist sur l’Algérie : elle concorde parfaitement avec les propos que, dans un pénitencier agricole de la Corse, un gardien chef tenait l’année dernière à un professeur de l’Université : « Si un de mes hommes a la pioche en l’air et que je cesse de le regarder, il y a bien des chances pour que la pioche ne retombe pas jusque dans le sol U »

Condamnerons-nous absolument ces essais? Voudronsnous décidément imposer à tous les détenus la même cellule et le même mode de travail ? Non ; car, si le « monde » des prisons est, comme je l’ai tant de fois expliqué, un monde disparate, hétérogène,' incohérent, difficile à classer, rempli de ces mille contradictions que tout désordre, de quelque nature ou origine qu’il soit, rend fatales, il faut bien, dès lors, prévoir des excep-

1 Qu’on ne se hâte pas de trouver ces conclusions en désaccord avec le chapitre où j’ai apprécié le travail obtenu — en Belgique, par exemple, — de la main-d'œuvre des vagabonds. Il s’agissait là de gens qui passaient peu de temps à l’établissement et qui n’avaient généralement commis aucun acte de nature à les mettre au ban de la société. J’ai eu soin d’ajouter que lorsque cette existence peu régulière et cette intermittence dans le travail deviennent chez eux une habitude, il est nécessaire de leur appliquer un régime plus répressif pour un temps plus long.

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tions nécessaires à la loi commune qu’on lui applique.

A côté de leurs maisons cellulaires, les Belges ont établi quelques quartiers communs, peu étendus d’ailleurs ; ils ont bien fait. On a également bien fait en réservant partout, à quelques détenus exceptionnels, des occupations d’un ordre plus relevé où l’on essaie de leur restituer le bénéfice de leur éducation première et où, en attendant, ils rendent des services. Ainsi est-il peu de grandes prisons — qu’elles soient cellulaires ou qu’elles ne le soient pas — où l'on ne trouve a employer ici un dessinateur, là un peintre, là un comptable, là un bibliothécaire, ailleurs un infirmier ou un aide de pharmacie. De même encore, il en est peu où l’on ne puisse trouver quelque travailleur qui plante et qui arrose à souhait les légumes dans le jardin du directeur ou dans celui des surveillants. Qualifier ce dernier travail d’agricole est peut-être beaucoup dire. J’inclinerais cependant à croire qu’en France tout au moins, il suffirait à donner satisfaction aux rares exigences des véritables paysans qui se font condamner à de longues peines et qui méritent qu’on ait égard aux habitudes utiles de leur existence passée. Si, cependant, dans un grand pays, tel que le nôtre, on a deux ou trois de ces établissements dont la fermeture pourrait paraître un sacrifice, qu’on les garde, à titre d’exception et comme expérience ; mais qu’on s’occupe de les restreindre plus que de les surveiller, et qu’on n’y envoie que des hommes choisis, plus à titre de récompense qu’à titre de punition.

Deux choses, pour le répéter une dernière fois en finissant, importent par dessus tout dans la répression des condamnés : briser l’association relâchée, flottante, troublée, discordante, mais toujours immorale et toujours malfaisante, qu’ils tendent continuellement à former

entre eux, puis les mettre en état de retrouver dans la société régulière, aussi loin que possible les uns des autres, une petite place où soient rompus les liens, perdues les habitudes, effacés même, s’il est possible, les souvenirs des mauvaises années du passé. Entre cette dissolution de la première des deux sociétés et la reconstitution de la seconde est la vie pénitentiaire. Que cette vie s’assouplisse, qu’elle ait égard aux cas tout à fait particuliers, qu’elle s’individualise même, dans une certaine mesure, au prix de beaucoup de discernement, de vigilance et de dévouement! Mais qu’on ne perde jamais de vue que la séparation des détenus ést encore le meilleur moyen, je devrais dire le seul, de faire aux exceptions leur part légitime, et qu’on n’oublie jamais les deux grands modes d’intervention sociale que réclame, avant et après la peine, le salut public. Puisse bientôt venir le jour où l’on n’aura plus qu’à raconter un fait historique en disant : « Il fut un temps où, dans ses prisons, la société mettait tous ses soins à réaliser un type criminel que la nature n’avait pas fait. C’était là que, par elle et grâce à ses institutions, l’immoralité, l’abrutissement et la lâcheté de ses malfaiteurs étaient comme forcés d’aller jusqu’à leurs dernières limites ; c'était là surtout qu’elle réunissait, mêlait et poussait irrésistiblement les uns vers les autres tous ceux que ses intérêts et son devoir lui commandaient de séparer, comme un faisceau qu’on ne peut vaincre qu’en le désunissant. »

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