‹ Combat contre le crimeChapitre 8 sur 31 · L?ENTRÉE EN PRISON · texte numérisé non relu

L?ENTRÉE EN PRISON

les ans 300,000 détenus environ. Exemptez-en 100,000 de la prison par les mesures que nous venons d'étudier : voilà le plus grand retranchement que vous puissiez faire. Augmentez de quelques centaines le nombre de ceux qu’on exécute et de quelques milliers le nombre de ceux dont on croit se débarrasser en les envoyant aux colonies. Tenez, si vous le voulez, pour probable que la réforme des institutions fasse baisser le nombre des accusés1. Dans toutes ces hypothèses nous aurons bien de la peine à faire descendre, d'ici à longtemps, audessous de 150,000 le nombre des gens — voleurs, escrocs, faussaires, impudiques, violents, meurtriers — dont il faudra faire un jour ou l’autre des libérés.

En emprisonnant ces hommes, on fait cesser un danger et un scandale ; mais il faut penser à l’avenir et ne pas créer de périls nouveaux. Il faut songer aussi à la justice qui demande que chacun soit traité selon ses œuvres, c’est-à-dire proportionnellement à la gravité de sa faute.

A ces deux points de vue, il importe de ne pas jeter tous les prisonniers pêle-mêle en un même lieu de détention. La nécessité de séparer les prévenus des condamnés est universellement reconnue en théorie ; mais on s’est demandé plus d’une fois si, parmi les condamnés à l’emprisonnement, il fallait supprimer toute autre différence que la durée de la peine ; si les distinctions établies entre la prison, la réclusion, les travaux forcés n’étaient pas des distinctions toutes factices ; si enfin la véritable échelle des peines n’était pas dans la longueur

1 Si nous nous plaçons d’ailleurs dans l’hypothèse d’une réforme générale, et d’un projet universel, il faut compter aussi qu’une bonne partie des coupables qui échappent aujourd'hui aux poursuites (et on a vu quel en était le nombre) cesserait d’y échapper.

plus ou moins considérable du temps de la détention.

Il y a eu, en effet, et il y a encore chez les différents peuples d’Europe une tendance à effacer ces distinctions; mais cette tendance n’a pas eu partout les mêmes caractères. Là où l’on tenait beaucoup trop peu à séparer les détenus, elle n’a été que l’effet du désordre administratif. Ainsi en France, on a longtemps mis côte à côte dans une même maison centrale des hommes condamnés à l’emprisonnement et des hommes condamnés à la réclusion. Aujourd’hui encore nous mélangeons les femmes, comme si pour elles, plus que pour les hommes, le fait d’avoir subi une condamnation quelconque importait seul, et comme s’il était indifférent à leur avenir social qu’elles aient été incarcées sous une dénomination ou sous une autre.

Dans l'enquête de 1873, la plupart de nos Cours d’appel ont protesté contre ces négligences. « Il est inadmissible, dit la Cour de Limoges, que les magistrats aient à se préoccuper, comme ils le font, à juste titre, d’infliger l’une ou l'autre peine, si le sort des coupables est dans tous les cas le même. » Cela est en effet peu logique. L’objection ainsi présentée n’est peut-être cependant que de pure forme. On pourrait répondre : le sort de deux individus ne sera pas le même, si tout en les mettant dans une même prison, vous enfermez l’un pour six mois et l’autre pour six ans. La Cour d’Angers semble avoir mieux vu le point délicat : « La confusion des deux peines, disait-elle, adoucit l’une et aggrave l’autre, injustement. » Elle aurait pu ajouter : surtout si ceux qui la subissent la subissent ensemble et côte à côte. Placez dans un même atelier pénitentiaire un assassin qualifié par indulgence de meurtrier et un homme condamné à quelques mois pour coups et blés-

l’entrée en prison

sures donnés accidentellement dans une rixe, vous commettez une double faute ; car certainement la durée des peines ne suffira pas pour empêcher que, des deux compagnons de captivité, l’un ne se sente trop rabaissé, l’autre en quelque sorte trop relevé par cette communauté de vie et de châtiment. Vous donnez à croire au second qu’il a mérité la même flétrissure que le premier, et, en fait, vous la lui infligez. Quant au premier, il caressera de plus en plus cette illusion, à laquelle il est si enclin, que tous les coupables se ressemblent et qu’il n’y a entre eux que d’insignifiantes différences de degré. Libérez-les tous les deux, même à des intervalles éloignés, comment empêcherez-vous la confraternité de la prison de se continuer ou de reprendre dans la vie 1 libre ?

Dans les pays qui pratiquent plus largement le système de la cellule, ces difficultés s’atténuent, et le besoin d’avoir des établissements distincts devient beaucoup moins sensible. D’abord les prisonniers ne se voient ni ne se connaissent. Puis la nécessité de ne pas rendre la cellule intolérable fait qu’on en a éliminé peu à peu les châtiments accessoires pour ne laisser subsister que la condamnation publique et la peine du confinement. On en vient dès lors aisément à soutenir la thèse que voici : à quoi bon ajouter à ces deux châtiments autre chose que la durée plus longue dans tel cas, plus courte dans tel autre ? Quinze jours ou quinze ans, la différence en vaut la peine. En quoi aurez-vous aggravé la répression et quelle distinction aurez-vous consacrée, quand vous aurez permis à un voleur d’avoir la moitié du produit de son travail, tandis que l’assassin ne pourra disposer que du tiers ou du quart? Croirez-vous encore avoir donné à la justice distributive une satisfaction qui mérite qu’on

en parle, quand vous aurez laissé le premier écrire tous les huit jours à sa famille et que vous n’aurez donné la même permission au second que tous les mois ? C’est à peu près là la différence de traitement que réserve la Belgique à ceux qu’elle appelle encore les galériens. La disproportion de ces petites inégalités de traitement à l’inégalité des méfaits n’a-t-elle pas quelque chose de puéril? Encore une fois le temps ne suffit-il pas amplement pour graduer la peine jusqu’à ce maximum terrible de la perpétuité ? Et la séparation des détenus eneellulés ne prévient-elle pas tous les périls sociaux comme toutes les injustices de la promiscuité ?

— Oui! je reconnais qu’en ce cas comme en beaucoup d’autres le système de l’isolement lève bien des difficultés. Je ne crois pas cependant que la distinction nominale des peines ni celle des maisons où on les subit ne puisse être si complètement effacée dans la loi. Que la maison de réclusion absorbe les condamnés aux travaux forcés, on pourrait l’admettre aujourd’hui surtout que les travaux forcés paraissent et sont en effet moins durs que la réclusion : mais envoyer encore dans ces mêmes murs tous les auteurs des petits délits serait braver à la fois l’opinion et la justice.

Depuis qu’on a adouci la dureté des châtiments corporels, il ne faut pas oublier que la peine principale est dans la publicité de l’arrêt et dans le mouvement d’opinion qu’elle détermine : car c’est cette publicité qui, plus sûrement que les murs de la prison, prononce contre le coupable l’exclusion temporaire ou définitive de la société. Or, l’opinion publique entend faire des distinctions et créer des catégories. Que celles qu’on lui propose soient aussi simples que possibles, elle s’en contentera, car elle se charge d’en rectifier elle-même le sens

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et l’importance, de même qu’elle se charge de fixer à la longue, sans souci des étymologies, la valeur des mots dont on pare les institutions auxquelles on tient. Jugeons donc parfaitement sensée cette réponse d’une de nos Cours d’appel : « Il faut une échelle pénale, et alors même qu’il serait difficile de différencier le régime des maisons réservées aux uns et aux autres, le fait seul d’avoir des établissements pénitentiaires distincts où les différentes condamnations seraient exécutées, suffirait à justifier le maintien de l’échelle pénale. »

Ainsi, la distinction d’une maison d’emprisonnement simple et d’une maison de réclusion s’imposera toujours pour les condamnés qui doivent certainement rentrer dans la société. A ces pénalités faut-il en ajouter d’autres pour des crimes dits impardonnables ou pour des perversités réputées, incorrigibles? C’est là une question plus grave, mais que nous pouvons ajourner.

Ces distinctions entre les divers condamnés n’ont pas seulement l’avantage de satisfaire à l’esprit de justice : elles commencent l’émiettement de cette société criminelle dont il importe avant tout de briser les cadres. Mais pour chaque degré ou chaque genre d’incarcération pris à part, ce problème se pose de nouveau. Parmi les condamnés à l’emprisonnement comme parmi les condamnés à la réclusion, il y aura toujours des faiblesses ou des audaces très inégales. Que tel détenu risque d’entraîner les autres ou de se laisser entraîner par eux, le mal est le même. Celui qui corrompt quelqu’un accroît

sa propre perversité autant que celle de son complice, et la société a tout à craindre de l’un comme de l’autre . Supposez que ceux qui conversent ensemble se valent absolument tous : quel milieu de culture pour y faire pulluler et grandir les idées, les passions, les espérances et les habitudes criminelles !

On a été longtemps à se rendre compte de cette loi sociale. Ceux qui auraient le mieux analysé l’esprit de corps, ceux qui étaient les plus capables de disserter sur l’influence de l’éducation et sur les entraînements irrésistibles des foules, trouvaient bon d’agglomérer les malfaiteurs et de les livrer tous à leur mutuelle propagande . Il semblait qu’on eût à cœur de créer des foyers d’infection morale pour en lâcher ensuite un à un les produits contagieux dans la société à laquelle on les avait pris : on les lui rendait plus pernicieux qu’elle ne les avait donnés ; et en multipliant les petites peines qui donnaient sans cesse à ce foyer toujours actif des aliments nouveaux, on croyait faire une œuvre de défense et de salut.

« Pendant trente-cinq ans, écrit M. Charles Lucas 4, que j’ai appartenu au Conseil général des Prisons, que j’ai eu l’honneur de fonder et de présider, mes actifs et persévérants efforts pour obtenir la réduction des effectifs des maisons centrales à un maximum normal, n’ont pu triompher des résistances de la routine, qui ne cherchait que les économies de la construction sans faire entrer dans ses calculs celles de la récidive. »

L’agglomération seule, indépendamment de toute autre condition, exerce-t-elle une influence fâcheuse sur les dispositions des détenus ? Et peut-on donner ici des

1 De l’état anormal de la répression, Paris, 1885.

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preuves avec des faits positifs ? On se rappelle que pour les colonies d’enfants, la démonstration a été faite1. Elle me parait faite également pour les maisons de femmes. M. Lucas l’avait déjà observé dans le discours qu’il prononçait à l’inauguration de la Société des prisons2. « La maison centrale de Clermont-sur-Oise, disait-il, a 845 détenues : le rapport des récidivistes aux libérées y a été de 27, 25, 27, 30 0/0. La maison centrale de Cadillac n’a que 400 et quelques détenues : le rapport des récidives y est de 21, 18, 16, 17 0/0. » On put trouver à cette époque que la comparaison, ne portant que sur deux établissements, n’était pas probante. Les rapports de la Chancellerie avaient peut-être l’intention de répondre aux chiffres de M. Lucas, en expliquant que la maison de Clermont (comme celles de Doullens) ont toujours reçu des condamnées de Paris, tandis que Cadillac ne recevait que des condamnées de province. Mais huit ans plus tard (en 1845), cette même maison de Clermont, qui continue à recevoir des Parisiennes, n’a plus qu’un effectif de 408 prisonnières, et la proportion de ces récidivistes est tombée à 18 0/0. La hiérarchie morale des maisons centrales de femmes s’établit d’ailleurs ainsi qu’il suit 3 : La maison centrale de Rennes vient en tête pour le nombre de ses détenues et pour la proportion de ses récidivistes : 516 détenues et 20 0/0 de récidivistes. C’est de cette maison que la Cour d’appel de Rennes disait dans l’enquête de 1879 : « Construite pour 340 détenues, elle en contient actuellement 593. » Après ehe vient la maison de Clermont avec 408 déte-

1 Voyez plus haut pages 147 et 148.

2 Bulletin , 1871, p. 31.

3 Je prends une période où certaines maisons, supprimées depuis lors, comme celle de Cadillac, existaient encore.

nues et 18 0/0 de récidivistes. Les maisons de Cadillac et de Montpellier qui viennent ensuite, avaient, comme moyenne, les chiffres de 342 et de 6,50 0/0. Jusqu’ici, les deux séries descendantes se correspondent d’une façon remarquable. Vient enfin la maison de Doullens qui n’a que 268 détenues et une proportion de récidivistes de 11 0/0. Cette dernière proportion est donc supérieure à celles de Cadillac et de Montpellier : c’est le caractère spécial de sa population, venue de Paris, qui fait sentir son influence. Mais comparez ses chiffres à ceux de Clermont dont le recrutement est le même, et vous constaterez que, toutes choses égales d’ailleurs, la proportion des récidives est bien en raison de l’agglomération des détenues.

Les résultats obtenus par l’étude des maisons centrales d’hommes ne sont pas aussi saillants et aussi nets. Non seulement ces établissements sont plus nombreux, mais les conditions de la situation, du recrutement, de la surveillance et de l’organisation du travail y sont plus diverses ; et, de là, des influences qui se mêlent les unes aux autres et troublent les calculs. Cependant, lorsqu’on poursuit les comparaisons avec patience, la tendance fâcheuse de l’agglomération se fait bien sentir. Dans son grand rapport de 1860 % la Chancellerie classait ainsi les principales maisons centrales d’hommes : les cinq maisons de Poissy, Loos, Melun, Gaiilon et Ensisheim avaient donné de 40 a 45 0/0 de récidives, tandis que les cinq maisons de Nîmes, Aniane, le mont Saint-Michel, Riom et Embrun n’en avaient que de 26 à 32. Le savant rédacteur du rapport disait : « Cela ne tient pas au

1 L’un de ceux où périodiquement le service de la statistique embrasse rétrospectivement une série d'années. C’est pour cette raison que j’y cherche mon exemple.

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régime, il est le même. Cela tient à ce que les premières reçoivent les condamnés de Paris et autres grands centres. » Est-ce là l’unique explication? On en doute lorsqu’on se souvient que Clermont-sur-Oise, peuplé de femmes de Paris, devient meilleur que Rennes, peuplé de femmes de Bretagne, aussitôt que l’agglomération s’accroît dans l’une et diminue dans l’autre L Il y a donc lieu de prêter attention à cette différence, oubliée des rapports officiels, que les cinq premières maisons centrales avaient un effectif moyen de 1,157 détenus et que les cinq autres n’en avaient que 832.

Autre expérience : on a fondé en Corse des pénitenciers agricoles où les condamnés travaillent également en plein air, dans des milieux qui ne peuvent différer beaucoup. Dans la statistique rétrospective du Compte général de 1880, je vois que, parmi ces établissements, Chiavari et Casabianda 1 2 ont 44 0/0 de récidivistes, et que Castelluccio n’en donne que 29. Mais les deux premiers ont une population qui atteint ou dépasse 900 ; le troisième n’atteint pas 500. Les années suivantes donnent, de part et d’autre, les mêmes proportions.

La grande loi de psychologie sociale dont ces chiffres ne font que nous révéler les effets est bien connue. Il n’est pas nécessaire de parler ici d’entente explicite, de projets concertés et de complots : il n’est pas besoin non plus d’invoquer les difficultés de la discipline. Ne sont-ce pas les sentiments inexprimés qui se répandent le plus

1 D’ailleurs Melun, qui figure dans la première catégorie, aurait dû y faire baisser les proportions ; car la maison de Melun a toujours été favorisée, soit anciennement par le recrutement des condamnés réputés les plus amendables, soit, plus récemment, par une organisation exceptionnelle du travail.

2 Casabianda a été fermé depuis peu.

promptement dans les foules et qui s’y propagent avec la force la plus irrésistible ? Que douze hommes soient réunis pour une action quelconque, il faudra qu’ils discutent, et ce qu’ils feront en commun aura été convenu après examen. Dans une réunion de 500 ou de 1,000 hommes, c’est autre chose. Dès qu’une certaine impression y a développé, fût-ce instantanément, une imagination forte et dominante, la foule y cède sans raisonner. L’entraînement de la victoire est plus puissant dans un corps d’armée que dans une compagnie : mais la terreur panique y est aussi plus à craindre. (Je ne parle pas du sentiment religieux, ni des colères populaires et des violences inouïes des jours de grève.) Peut-être ici pensera -t-on que le nombre a ses avantages, capables de compenser les inconvénients, que, par exemple, il peut soit favoriser l’action d’un directeur ferme et habile, soit propager l’esprit de travail et l’amour de la machine et de l’atelier. Mais jamais l’action bienfaisante d’un excellent directeur de prison ne pourra se rendre assez visible (comme celle d’un général en chef) pour lui donner un tel prestige et ménager à son influence morale un tel rayonnement. N’oublions pas non plus que nous avons affaire à des condamnés, c’est-à-dire à des hommes dont les sentiments anti-sociaux ont été authentiquement éprouvés. La moitié peut-être est formée de gens faibles qui n’ont déjà pas su lutter contre eux-mêmes ; le reste se partage entre les révoltés et les tortueux. 11 est difficile que, dans un pareil milieu, souffle un autre esprit que l’esprit du mal, je ne dis pas du mal violent qui renverse les obstacles ou s’y brise, mais du mal obscur, honteux, qui se propage et qui se fixe insensiblement, qui énerve et qui désorganise.

LE PREMIER DÉLIT

anaérobies, principes essentiels, dit M. Pasteur, de la putréfaction des corps vivants. Tout le monde sait en ce moment qu’il y a des microbes aérobies vivant dans l’air atmosphérique et y puisant directement l’oxygène dont tout vivant a besoin. Les anaérobies, se développant dans un milieu privé d’air, cherchent leur oxygène dans les composés où il est engagé et, pour l’y prendre, ils décomposent ces corps. Les seconds vivent sur les débris que leur ont abandonnés les premiers. Mais souvent dans une plaie, les aérobies qui sont à la surface forment comme un rempart qui ne laisse pas arriver jusqu’à la plaie le contact de l’air : dès lors, les anaérobies pullulent dans l’organe malade et accomplissent plus sûrement, chez lui d’abord et ensuite ailleurs, leur oeuvre de destruction 1 . Ai-je donc tort de dire que nos prisons, telles que la France les conserve encore, sont des laboratoires où, à grands frais, on cultive les microbes anaérobies du corps social?

Je n’oublierai jamais l’impression pénible que j’ai ressentie dans la petite prison de Pont-Audemer. On m’ouvrit le quartier des femmes : elles étaient là une demi-douzaine, enfermées du matin au soir les unes avec les autres, sans surveillance et maîtresses de leurs propos. Parmi elles était une jeune fille de 17 ans, qui, quoique ayant un front un peu bas, était jolie: c’était une ouvrière qui, au sortir de l’atelier, s’était disputée avec une de ses camarades, en était venue avec elle à des voies de fait et, tout d’un coup, tirant ses ciseaux de sa poche, l’avait blessée assez gravement. Pour guérir cette jeune âme, on -l’avait donc enfermée dans ce lieu où prévenues et condamnées pouvaient faire longue-

1 C’est pourquoi on tient à faire arriver jusqu’à la plaie un air filtré.

LE COMBAT

ment connaissance. Or, il y avait là des femmes de tout âge et de toute expérience, mais entre autres une femme de 26 ou 28 ans, à la langue infatigable et venimeuse ; elle avait quitté son mari à Rouen et, en compagnie d’un autre homme non moins dangereux qu’elle, elle avait été arrêtée sur le chemin de Paris pour complicité de vol. Yoilà ce qui se passe journellement dans 350 environ de nos prisons départementales.

Est-il besoin maintenant de rappeler ce qui se passe à Paris et les abus dont on nous promet toujours la réforme 1 ? En attendant, ce que j’ai signalé 2 après tant d’autres subsiste encore. Un enfant, comme certains de de ceux que j’ai décrits, est arrêté pour une peccadille ; jugé et condamné, il aura passé par quatre ou cinq prisons, le poste, le Dépôt de la Préfecture de police, la maison d’arrêt, la maison de justice et enfin la maison de correction. Que de choses il aura vues 1 Que de paroles il aura retenues ! Que de moyens de faire le mal il aura appris, expérimentés et répétés ! Au Dépôt de la Préfecture de police, à l’heure où j’écris, il y a, je crois, quinze cellules pour les enfants ; mais comme on arrête à peu près autant d’enfants tous les jours et que chacun d’eux reste en moyenne trois jours, on voit qu’ils sont constamment par petits groupes 3. Quant aux hommes et aux femmes,

1 Un conseiller municipal du parti modéré, M. Duplan, s’est honoré dans le cours de cette année en réclamant la transformation, du Dépôt.

2 Voy. Le Crime , 1 , et surtout La France criminelle, ch. v.

3 Un jour un Directeur de Tadministrâticn pénitentiaire arrive et il est choqué de ce spectacle. Aussitôt on fait coucher les enfantsdans les corridors sur des paillasses qui se touchent ! Et quelques jours après, l’on revient à l'ancien système des cellules à plusieurs, comme étant encore moins défectueux !

LE PREMIER DÉLIT

quelques-uns sont en cellules : la plupart sont entassés les uns sur les autres. Entrez-vous dans l’espèce de cave où sont les femmes qu’on n’a pas pu séparer ; elles se taisent toutes, elles baissent ou tournent la tête, ce qui ne les empêche pas de vous dévorer de leurs regards. A peine êtes- vous sorti que vous entendez rouler le bruit canaille à travers lequel se laissent deviner toutes les injures, tous les quolibets et toutes les menaces. Faites attention à cette explosion de sentiments haineux ou immoraux. Si plus tard vous revoyez ces femmes sous le bonnet de linge de la prison, elles vous paraîtront bien apaisées. Mais au fond, ces sentiments subsisteront, parce que c’est au moment même où on aurait pu les étouffer qu’on leur a fait prendre racine dans l’ame, et pour la vie.

Il est évident que lorsque l’administration du Dépôt voit arriver une personne qu’elle estime être arrêtée pour la première fois, elle nè va pas la plonger dans cette fange ; car il y a là des hommes très humains et d’une haute intelligence ; mais que peuvent-ils contre l’organisation des locaux ? Que peuvent-ils surtout les jours de « rafle », dans ce tourbillon perpétuel où il faut recevoir les uns, remettre les autres en voiture, répondre aux appels du petit parquet, à ceux du juge d’instruction, du chef du bureau des moeurs. Puis pourquoi tant d’éléments divers dans les mêmes murs, enfants et vieillards, prévenus et condamnés de passage ? — « Est-ce que les simples prévenues voient les filles publiques qui sont à l’étage au-dessus d’elles ? » demandait-on un jour à la Supérieure de Saint-Lazare. Celle-ci répondit : « Non ! elles ne les voient pas, mais elles les sentent ! »

On commence, après l’avoir promis pendant trente ans,

à réformer cette maison de Saint-Lazare 1 ; mais on a résolu d’envoyer une partie de ses éléments et précisément les prévenues, à Nanterre. Or, qu’est-ce que Nanterre? Un prétendu lieu de débarras où viennent s’engouffrer à la fois des coupables et des non-coupables, des hospitalisés, des aliénés, de faux malades, des femmes sur le point d’accoucher, des récidivistes qu’on recherche et qui se cachent, des gens qui, après avoir un peu travaillé, obtiennent un congé pour aller dépenser leurs gains ailleurs, puis rentrent à peu près comme ils le veulent, des mendiants, de vieilles prostituées en retraite, des vagabonds ; bref, un immense pandémonium où l’on a dépensé des millions sans même y ménager une chapelle, sans y installer aucun service religieux, ni pour les vivants, ni pour les mourants, ni pour les morts2.

En présence de pareils désordres, il n’y a qu’un moyen d’atténuer le mal — je parle pour le moment des prévenus. — Toute personne arrêtée doit être séparée de tous ceux qui, soit également comme prévenus, soit comme condamnés, ont affaire à la justice. Si ce prévenu est encore bon, son isolement lui sera profitable à lui ; s’il est déjà mauvais, son isolement sera profitable à lui et aux autres. Etre ainsi séparé ne veut pas dire être « au secret » absolu. Il ne faut pas oublier que le prévenu supporte la détention plus difficilement que le con-

1 Admirablement gouvernée, horriblement aménagée.

2 C’est pire que si on l’avait oublié! « La chapelle et l’oratoire ont été convertis en ateliers (où on ne travaille guère], la synagogue en cantine et le cloître des sœurs en mess pour les surveillantes non mariées. » (Voy. le Bulletin de la, Société des Prisons , mai 1891, p. 592, et les détails que donne avec sa précision et son bon sens habituels M. A. Rivière. — Sur les Prisons de Paris , en général, je n’ai pas besoin de renvoyer au livre de M. Ad. Guillot, que k>ut le monde a lu.

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damné, qu’il est plus surexcité, que son imagination travaille plus fiévreusement et que les idées de suicide qui l’obsèdent le trouvent malheureusement plus disposé à y céder. Mais comme j’aurai à le répéter bien des fois, la séparation des détenus les uns d’avec les autres n’est pas leur isolement complet du reste de la société. Un tel problème, je le montrerai bientôt par les faits, n’a rien d’insoluble. Mais qu’il soit difficile ou non, c’est à ce problème qu’il faut s’appliquer. Chercher à abréger la procédure en multipliant les cas de flagrant délit et en les jugeant immédiatement, sous prétexte d’abréger la détention, c’est là le plus souvent un faux remède, plus commode pour le médecin que vraiment utile au malade. On est revenu d’ailleurs de plus d’une illusion 1 sur la justice prompte de ces flagrants délits, surtout quand il s’agit d’enfants dont la vie entière est en jeu, puis de vagabonds qu’une condamnation nouvelle peut accessoirement envoyer en rélégation. Le fait matériel peut être flagrant ; mais le point de droit est-il résolu par cela même? Et les circonstances qui ont précédé, accompagné, suivi le fait, ne demandent-elles pas à être connues ? Si c’est pour tempérer le mal de la promiscuité qu’on a eu recours à ces mesures très expéditives, l’intention a été louable ; mais on n’a fait que créer un argument de plus contre la honte et le danger de cette promiscuité.

Il m’est arrivé, dans les pages qui précèdent, de parler à la fois des prévenus et des hommes condamnés à des peines plus ou moins longues : c’est que précisément on a le tort de les mélanger. Mais je laisse maintenant

„ 1 Voyez les premiers travaux du Comité pour la défense des en- Tants traduits en justice.

tout à fait les premiers pour les seconds, et d’abord pour ceux qu’un premier délit a fait condamner à des peines légères.

L’abus des courtes peines est un des maux sur lesquels toutes les compagnies de magistrats, toutes les sociétés d’études pénitentiaires, tous les congrès, toutes les publications officielles dues aux fonctionnaires les plus compétents des Ministères de la Justice et de l’Intérieur, ont le plus souvent et le plus fortement insisté depuis quinze ans. « Il semble, écrit le Directeur d’un grand pénitencier prussien1, que la plupart des pays aient adopté pour principe d’envoyer en prison le plus grand nombre d’hommes possible, aussi souvent que possible, et pour une durée aussi restreinte que possible. » Il aurait pu ajouter : de manière à ce que la prison produise aussi peu de bien que possible et autant de mal que possible. On a calculé qu’il y avait presque toujours en France trois millions d'hommes ayant passé, ne fût-ce que vingt-quatre heures, à la prison. Chaque année plus de 100,000 individus viennent maintenir ou élever ce chiffre formidable en remplaçant ceux qui sont morts. Comme l’a dit un des meilleurs aumôniers de nos prisons 2, c'est la conscription judiciaire, et cette conscription là, à l’imitation de l’autre, a ses conscrits, ses chevronnés , ses réserves. N’y aurait-il pas intérêt à

1 M. Khrohne, directeur de la prison de Moabit, auteur estimé d’un Manuel de la science pénitentiaire.

2 M. l'abbé Fortier, dans des articles portant le titre significatif et juste : De la démoralisation sous l’action de la loi.

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en exempter beaucoup ? et comment pourrait-on les exempter ?

L’intérêt n’est pas douteux. Le problème en effet est celui-ci : empêcher un homme de se déclasser de la société régulière, l’empêcher de s’embrigader dans la société des malfaiteurs, et, s’il a passé par celle-ci, le reclasser dans la société des honnêtes gens. Or, que faisons-nous avec huit jours ou un mois de prison? Nous risquons beaucoup de déclasser le délinquant ou de consacrer son déclassement définitif. Quelques jours de détention peuvent faire perdre à un homme son ouvrage, sa clientèle, son emploi, ses chances de mariage, s’il est encore célibataire, la réputation de ses enfants, s’il est marié : il a son casier judiciaire, il est marqué. Mais quelques jours, vingt-quatre heures de prison, a-t-on dit, suffisent également pour l’encadrer dans l’armée des réfractaires : avec la prison commune il n’en faut certainement pas davantage. Si nous avions partout la cellule, le mal serait considérablement atténué : des trois parties du problème, la seconde serait heureusement résolue : mais ni la première ni la troisième ne le seraient. Comment amender un homme en huit jours, en quinze jours, en trente jours ? C’est assez pour exaspérer ses appétits autant que sa haine par la privation des plaisirs grossiers : ce n’est pas assez pour les calmer et lui faire contracter de nouvelles habitudes. Quelle instruction lui donner, s’il est ignorant ? Quel métier lui apprendre, s’il n’en a pas eu jusque-là? A-t-il le temps de rentrer en luimême ? Peut-il connaître aucun de ces dévouements que les personnes d’élite mettent à la disposition des prisonniers ? Ces personnes ne peuvent évidemment répondre de lui, ne sachant à peu près rien de lui, si ce n’est qu’il a été condamné.

Dans un rapport où il cherchait à obtenir enfin l’exécution de la loi de 1875, M. Bérenger voulut montrer qu’à la rigueur on pouvait simplifier beaucoup le travail de la transformation et qu’il y avait un grand nombre de détenus pour qui la cellule n’était pas, après tout, indispensable. A quoi bon, disait-il1, soumettre à l’isolement :

1° Les condamnés pour contravention de simple police. Ne suffit-il pas qu’ils ne soient pas confondus avec les condamnés pour faits plus graves ? or, leur nombre est d’environ 45,000 ;

2° Les condamnés pour infractions spéciales, douanes, contributions directes, forêts, pêches, octrois, postes,, marine, mines, roulage, que le projet de loi du gouvernement dit être environ 12,000 ;

3° Les détenus pour dettes — 7 à 8,000 ;

4° Les détenus par voie administrative , environ 15,000 ;

5° Les individus qui attendent leur transfèrement dans les lieux de détention où ils subiront leur peine en commun, de 13 à 14,000 ;

6° Les étrangers expulsés, environ 5,5Û0 ;

7° Pourquoi ne pas ajouter encore les condamnés, même correctionnellement, à un emprisonnement qui ne dépasse pas le taux de la simple police, c’est-à-dire à moins de six jours? environ 12,000.

« Or, ces diverses catégories représentent plus du tiers du nombre total des détenus : 110,000 sur 300,000 environ2. »

1 Voyez ce rapport dans le Bulletin de la Soc . des Prisons de février 1889.

* Je pense que le lecteur distingue aisément la signification de ces divers chiffres. Il ne faut pas confondre : 1° le nombre des indi-

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Tout le monde comprendra et tout le monde louera l’homme politique qui, en vue d’obtenir un résultat si ardemment désiré, s’applique à faire des concessions et se borne à ne demander tout d’abord que les dépenses les plus nécessaires. Cependant la nomenclature de la plupart de ces catégories suggère une réflexion et un doute. M. Bérenger dit : A quoi bon les soumettre à l’isolement? Je demanderai plutôt : A quoi bon les soumettre à la prison ? car les vices essentiels à la courte durée de l’emprisonnement pèsent sur les uns comme sur les autres. Pour tous ces petits délits, quand ils sont commis pour la première fois, ne peut-on trouver un mode de répression moins coûteux, plus utile et moins périlleux 1 ?

Dans son livre sur l’amélioration de la loi criminelle, M. Bonneville de Marsangy dit que de toutes les peines, l’amende est la plus libérale, la plus divisible, la plus économique, la plus complètement rémissible, presque toujours la plus analogue au délit, par conséquent la plus efficace. — Je crains que cet éloge de l’amende ne dépasse légèrement la mesure ou du moins qu’il ne veuille

vidus condamnés dans le cours de l’année ; 2° le nombre de ceux qui, dans la même année, ont séjourné à la prison pour y subir leurs condamnations, soit simultanément, soit les uns après les autres ; 3° ceux qui, à un moment donné, dans la France entière, forment la masse des détenus et anciens détenus, ayant passé un temps quelconque à la prison.

1 Car il faut faire encore de sérieuses réserves sur l’innocuité de la prison commune pour tous ces petits délinquants. Mettre ensemble quelques fraudeurs ou quelques maraudeurs ou quelques ivrognes n’est pas aussi funeste, sans doute, que de jeter pêle-mêle dans un même local des voleurs, des escrocs, des hommes condamnés pour aftaires de mœurs. Mais ce n’est pas non plus très bon. La faiblesse ou 1 insouciance des premiers peut s’aggraver tout comme la corruption et la perversité des seconds.

faire de l’amende la peine idéale ou la panacée; or, il n’y a pas plus de panacée dans la science sociale que dans la médecine. Mais il y a dans cette appréciation beaucoup de vrai. Plus nous allons, plus l’argent a de « valeur », en ce sens que le nombre des plaisirs qu’on peut se procurer avec de l’argent paraît devenir illimité : d’autre part, le nombre de ceux qui le gaspillent ou qui en. usent pour leur agrément plus que pour leur devoir s’accroît aussi. Comment donc ne pas croire que l’amende puisse être payée par beaucoup plus de gens qu’autrefois, lorsqu’on voit les ouvriers trouver tant de ressources pour la grève ou pour le cabaret? — L’amende serait prélevée sur la famille et sur ses moyens d'existence 1 ? — C’est là une solidarité qu’il est impossible d’éviter : l’emprisonnement du père et du mari la fait d’ailleurs beaucoup plus dure. Quant à l’objection que l’amende est difficile à proportionner à la fortune des personnes et qu’on risque de faire plus souffrir le pauvre que le riche, elle ne mérite pas qu’on s’y arrête davantage. Rien n’empêche d’asseoir cette amende comme une sorte de centime additionnel à la contribution constatée, ou de prendre pour base la valeur d’une journée de travail.

Autrefois, il est vrai, on abusait de l’amende. C’est pourquoi, par une de ces réactions qui durent quelquefois des siècles, on en a restreint considérablement l’usage. On a craint surtout que les uns ne considérassent leurs fautes comme pouvant être aisément compensées par un sacrifice pécuniaire, que les autres ne vissent dans certains biens, comme l'honneur, une sorte de propriété rachetable et peut-être une matière à trafic.

1 Voyez La France criminelle , ch. vx.

LE PREMIER DÉLIT

Ces inconvénients peuvent être évités ; car personne ne propose de substituer l’amende aux peines encourues pour actes très graves. Il s’agit simplement de donner satisfaction à l’équité sans corrompre, sans donner à la société cette charge des petites incarcérations qui lui coûtent beaucoup sans rien lui rapporter, ni économiquement, ni moralement.

La plus grande difficulté sera de faire payer l’amende à tous ; il importe de voir cette difficulté sans illusions, afin de ne rien compromettre.

Oui, un certain nombre d’individus refuseront de payer. Faut-il les condamner à des journées de travail? Faut-il leur imposer ces opérations d’entretien des routes qui sont aujourd’hui exécutées par les « prestations » ? Cette idée a été souvent mise en avant ; il est douteux qu’elle soit très pratique. Depuis quelques années d’abord, les économistes trouvent que les prestations en nature coûtent plus cher qu’il ne parait. Le travail, il est vrai, se fait, dit-on, aux heures perdues de l’ouvrier ou du paysan. Mais de pareilles heures il n’y en a plus guère pour l’ouvrier intelligent et laborinux ; et le travail exécuté pour le compte de la communauté se fait toujours avec beaucoup plus de mollesse. Le propriétaire qui, dans son champ, donnerait tout ce qu’il peut donner, ménage le plus possible sa personne, son cheval et sa voiture quand il les emploie pour le public. Si ces travaux étaient donnés à l’entreprise, les ouvriers fourniraient (comme tous ceux qui sont payés) le maximum du travail ; tout se ferait plus économiquement et mieux. — Si ceux qui tiennent ce langage ont raison, le travail pénal, demandé à des individus en liberté, donnerait de maigres résultats. Proposerait -on d’ouvrir des chantiers de travail public ou des ateliers

disciplinaires ; ce serait alors la même chose que la prison commune.

Que faire donc des condamnés qui ne paieraient pas? Je répondrai d’abord qu’il y aurait là pour la justice une indication qui ne serait pas sans utilité. Il en résulterait une sélection des condamnés soucieux de conserver leur honneur social et de ceux qui ne le seraient point 1 : Ton aura toujours intérêt à les discerner les uns des autres. Mais de plus, les insolvables de l’Etat ne devraient-ils pas être traités, dans une certaine mesure, comme les faillis et être privés de certains droits politiques, tels que le droit de vote?

Le Congrès de Rome a touché à cette question, mais de biais, et en la confondant avec une question beaucoup plus vaste, celle de l’interdiction des droits civils et politiques. Les droits civils d’un côté, les droits politiques de l’autre, forment deux espèces de droits très différents. Si on a en vue l’interdiction complète ou cumulée des uns et des autres, on peut dire en effet que c’est là une pénalité bien grave, un reste de cette infamie légale des siècles passés dont nous ne voulons plus ; car déclarer infamante la peine qu’on inflige, c’est, par là même, dit-on, en nier la vertu réformatrice. Ce sentiment est louable ; mais la peine même de l’interdiction peut demeurer réformatrice si elle invite un citoyen à payer sa dette à l’Etat pour recouvrer des droits qui lui sont chers. Le débiteur de la justice pourra se réhabiliter comme le failli, et plus aisément. En attendant, il faut bien se guider sur l’intérêt des tiers ou sur l'intérêt social. On ne veut plus de l'interdiction absolue des

1 Si l’amende était établie rationnellement d’après les principes posés plus haut, le refus de paiement serait presque toujours volontaire.

LE PREMIER DELIT

droits civils et politiques. Ou y verrait une sorte d’excommunication totale, incompatible avec le maintien de la liberté et la continuation des rapports sociaux. Soit ! Mais ne prononce-t-on pas la déchéance de la puissance paternelle ? N’a-t-on pas trouvé qu’il était illogique de condamner tel père indigne à quelques années de prison et de lui rendre ensuite sur ses enfants le pouvoir dont il avait si mal usé ? Est-il moins illogique de demander à un individu de se prononcer par son vote sur une autorité contre laquelle il est en révolte ouverte ? Tant qu’on est emprisonné, on ne vote pas. A-t-on fini sa peine ; on vote de nouveau. Que le citoyen condamné à l’amende paie donc, et il votera. Mais que jusque-là sa carte d’électeur reste frappée d’opposition.

Il y a d’autres catégories d’individus qui devraient être à meilleur droit encore frappés d’incapacité politique. Peu de législations considèrent la prostitution comme un délit1. La question est fort délicate. Mais à côté de la prostitution personnelle, que les pouvoirs publics tolèrent en vue de la mieux réglementer, il y a une autre honte sur laquelle on ne devrait admettre aucune controverse ; c’est celle de vivre de la prostitution d’autrui. Parmi ceux qui en sont là cependant il y a encore des variétés ! Qu’on ne songe à aucune pénalité spéciale pour les souteneurs proprement dits : leur place n’est pas seulement avec les pires des vagabonds et des récidivistes, elle est à côté des voleurs et des assassins 2. Quant aux trafiquants ou aux serviteurs sédentaires, chez

1 Le nouveau Code pénal de Finlande le fait.

2 Le difficile, dit-on, est de les surprendre et de prouver l’accusation. — Il ne paraîtra pas que ce soit là une tâche au-dessus de l’intelligence d’une bonne police et d’une bonne instruction criminelle.

qui la loi peut difficilement punir un commerce qu’elle autorise, que du moins on ne les assimile pas à des citoyens ordinaires en les laissant user de droits politiques L

Parmi les hommes qui ont commis pour la première fois un délit peu grave, il en est qui causent un embarras d’une autre nature. Ils ont .commis un acte auquel la justice ne peut pas demeurer indifférente, parce qu’il est trop manifestement en opposition avec le Code. Il faut donc que la justice intervienne et rappelle publiquement au respect de la loi. L’inculpé, cependant, peut n’être ni un homme immoral ni un citoyen dangereux. Peut-on, sans lui faire subir actuellement une peine réelle, prévenir chez lui et chez les autres les effets de sa désobéissance? Tel est le problème qui vient de préoccuper beaucoup de criminalistes et d’hommes politiques ; il a reçu deux solutions : celle de l’admonition ou avertissement et celle de la condamnation avec sursis ou condamnation conditionnelle.

1 Ces individus sont d’ailleurs cosmopolites. Avant 1870, la Belgique avait le bonheur de ne pas les connaître. Pendant la guerre franco-allemande, le siège de Paris les dérangea de leurs habitudes. Beaucoup émigrèrent et se réfugièrent à Anvers. Là ils ne se contentèrent pas de pratiquer leur industrie sur place : ils se firent peu à peu exportateurs et sans doute se syndiquèrent. Ils faisaient venir leur marchandise humaine de divers coins de l’Europe, mais tout spécialement de la Pologne et de la Hongrie, et ils l’expédiaient sur l’Amérique du Sud. Le ministère belge prit le parti de les expulser, il n’y a pas plus d’un an ou deux : il en trouva 700. On craint malheureusement en Belgique qu’il n’en soit resté de la graine. (J’ai recueilli ces détails à Bruxelles, près (de M. le Ministre de la Justice.)

LE PREMIER DÉLIT

On sait que l’aclmonition existait dans l’ancien droit français. La formule habituelle était : « La Cour vous admoneste et vous fait grâce ; tâchez d’être plus circonspect à l’avenir. » C’était un emprunt fait au droit canon. Le Concile de Latran (en 1158) avait déclaré qu’à moins de fautes très graves, nul ne devait être excommunié sans avoir reçu trois avertissements. Pourquoi la société civile a-t-elle renoncé à cette pratique humaine et chrétienne ? Est-ce parce que les peines si terribles d’autrefois se sont graduellement adoucies? On peut le croire. De même, qu’est-ce qui a ramené parmi nous l’idée de rétablir l’admonition ? C’est sinon la dureté des peines, du moins le peu de moralité de l’exécution de la peine, c’est l’influence néfaste de la prison. Beaucoup se sont dit peu à peu avec un ancien détenu politique qui a vu de près toutes ces misères : « Le meilleur moyen de moraliser la prison est encore d’y mettre le moins de monde possible. »

Il n’y a donc pas lieu de s’étonner s’il y a quelques opposants qui disent : Mais puisque vous reconnaissez que vos peines sont si mal exécutées qu’elles en deviennent nuisibles, commencez par en réformer l’exécution ; car si, sous prétexte qu’elles sont devenues immorales, vous vous contentez d’en affranchir les moins coupables, alors vous vous résignez trop pour les autres aux conditions défectueuses que vous avez vous-mêmes signalées, et vous ne sentez plus assez que vous devez la réforme à tous. — C’est là ce que disent en particulier les Hollandais et leur criminaliste si sensé, si vigoureux, si fin en même temps, M. Bols. Celui-ci ne manque pas d’ajouter qu’avec la suppression des minima , son pays a le moyen d’abaisser à la dernière limite une peine quelconque, mais en maintenant toujours une peine pour

tout acte contraire aux lois et en ne laissant à personne l’espoir de s’en affranchir.

C’est le même argument qu’on fait encore valoir contre la condamnation conditionnelle: si, ayant jugé que l’auteur d‘un acte méritait une peine, vous le dispensez de la subir, c’est donc que vous jugez que l’application de cette peine a des inconvénients ; hâtez-vous donc, encore une fois, de la réformer.

Il y a du vrai dans ces objections. Si M. Bérenger avait obtenu gain de cause dans ses efforts pour l’application de la loi de 1875 1 et contre la loi de 1885 2 , il n’aurait peut-être pas imaginé la loi nouvelle, et la somme de bien qu’il aurait obtenue serait beaucoup plus considérable. J’accorde aussi qu’on peut arriver au même résultat par des moyens différents. Etant donné qu’il faut satisfaire en même temps à la loi et à l’humanité, qu’est-ce qui donnera le mieux satisfaction à ce double besoin? Un avertissement public, vingt-quatre heures de prison ou une condamnation à un mois d’emprisonnement avec dispense provisoire d’exécution ? L’hésitation est permise. On a besoin de tenir compte des habitudes d’esprit de la population, de son innocence ou de sa perversité légales, de son respect pour l’autorité, etc. En toute hypothèse' néanmoins, si c’est un devoir d’appliquer des lois justes et d’en assurer une exécution morale, c’en est un aussi (selon le grand principe de Montesquieu) d’en ménager l’influence.

Or, sous ce rapport, mieux vaut, je le crois, un degré de plus avant la prison que tant de degrés dans la prison même. On a calculé qu’en Allemagne, pour le vol simple,

1 Qui ordonnait la transformation des prisons départementales.

2 Qui a établi la relégation des récidivistes.

l’entrée en prison

Il faut donc des établissements pénitentiaires distincts pour la punition des classes de délits qu’on ne peut pas confondre, et il ne faut, dans aucun d’eux, une population trop nombreuse. De l’avis de M. Lucas, accepté par le congrès de Londres, le chiffre de 400 ne devrait être que bien rarement dépassé. Mais qu’on s’arrête à ce chiffre ou qu’on le dépasse, une nouvelle question se pose : celle du groupement ou de la classification des détenus.

Lorsque j’ai parlé des prévenus et des hommes frappés pour la première fois d’une condamnation légère, j’ai essayé de montrer tout ce que le mélange des détenus a d’immoral et d’injuste. Je suis malheureusement obligé de revenir sur cette promiscuité de nos prisons, puisque l’Administration française se voit encore contrainte de la pratiquer à tous les degrés de l’échelle pénale.

La Cour de Riom ne disait rien d’excessif, elle n’avait sous les yeux rien d’exceptionnel quand, répondant à l’enquête de 1873, elle décrivait ainsi la maison centrale installée à son chef-lieu : « La maison centrale de Riom, comme la plupart des établissements de ce genre, se distingue par une forte discipline et une remarquable organisation du travail. L’entrepreneur général, au profit duquel fonctionne cet immense atelier, doit assurément se féliciter des résultats qu’il obtient ; mais le philosophe et le penseur détournent tristement la tête. Les condamnés à l’emprisonnement confondus avec les reclus

* Cette confusion seule a cessé.

LE COMBAT

les enfants 1 avec les vieillards, les vétérans du crime avec ceux qui en sont à leur première faute, la vie commune à tous les degrés, à l’atelier, au réfectoire dans les récréations, et jusque dans les dortoirs, d’où les gardiens seuls sont exclus, tel est l’affligeant spectacle que nous avons sous les yeux et dont nous ne présentons que des aspects incomplets, car il est de telles corruptions que, par respect pour la dignité humaine, il faut renoncer à en sonder les horribles profondeurs. »

La maison centrale de Melun a souvent passé, même avant la période où nous sommes, pour une maison exceptionnelle. C’est là cependant qu’un honorable avocat, introduit quelque temps dans l’intimité de la famille du directeur, assistait au spectacle suivant2 : « Quelquefois, pendant la promenade, il y a tout à coup un moment de tumulte; cette masse d’hommes se presse en foule, comme un troupeau effrayé, et l’on entend quelques cris; à grand’peine les gardiens rétablissent l’ordre. Que s’estil donc passé? Ma plume se refuse à donner une explication. Mais pour quiconque voudra comprendre, il lui suffira déliré ce passage du rapport de M. d’Hausson-

1 Le rédacteur de la réponse veut dire de jeunes condamnés, des mineurs. — J’ai visité cette maison, il y a quelques mois. Les plus jeunes étaient presque tous réunis dans le même atelier où du reste ils n’étaient pas seuls. On accumule dans cette salle tous ceux qu’on juge plus dangereux ou plus difficiles à laisser dans les autres ateliers. Je n’ai pas besoin de dire que dangers et difficultés ont la même origine et le même caractère. Et quand un prisonnier est envoyé dans un tel milieu, on peut, me dit l’administration de la maison, le considérer comme définitivement perdu. — Je remarque qu’on a donné à ces hommes d’une immoralité pins inquiétante que celle de tous les autres, un travail singulièrement choisi : on leur fait fabriquer des corsets de femmes et de très élégants. Ceux qui savent de quoi se contente et s’alimente l’imagination de ces malheureux trouveront qu’on aurait pu mieux choisir.

2 Lajoye, La loi du pardon, Paris, 1887.

l’entrée en prison

ville 1 : « Il est à remarquer que les détenus acceptent sans trop de peine la surveillance des prévôts (détenus gradés). Leur surveillance n’en est pas moins très inefficace, et l’on peut penser de quelles honteuses débauches deviennent le théâtre ces vastes salles où sont agglomérés des hommes dans toute la force de l’âge et des passions, dont beaucoup sont familiarisés de longue date avec les vices les plus honteux. On peut penser à quels effroyables spectacles assistent malgré eux ceux qui n’ont pas perdu tout sentiment de pudeur ; heureux quand le refus qu’ils opposent n'attire, pas sur eux les menaces et les mauvais traitements. » Qu’on juge donc de ce qui doit se passer ailleurs. Cette maison de Melun est la seule 2 maison centrale de France où les détenus couchent en cellule. En maint établissement, la disposition des locaux a fait multiplier les dortoirs petits et moyens où les hommes n’ont d’autres surveillants que les prévôts ! « Tout ce que nous pouvons gagner pendant le jour par la discipline et le travail, me disait la supérieure de Saint-Lazare, nous le perdons pendant la nuit. » En est-on encore en bien des endroits à ce triste état de choses que flétrissait la Cour d’Amiens, quand elle disait que la promiscuité la plus complète était la règle dans toutes les prisons de son ressort ; qu’à Soissons, notamment, les jeunes détenus n’avaient pas de quartier spécial pendant la journée, et que la nuit ils avaient un dortoir commun avec les passagers militaires? Oui, hélas ! Ainsi, promiscuité dans les prisons départementales au début de la vie irrégulière, promiscuité dans les maisons centrales et au cours de plus longues condamnations, voilà

1 Écrit en 1875.

2 Actuellement gouvernée par un directeur d’élite.

le régime pénitentiaire de la France. On ne pouvait mieux inventer pour cultiver le récidiviste et lui assurer ■ensuite au dehors une vertu de propagande indéfinie.

En bon nombre d’États on a essayé de classer les détenus et de séparer les uns des autres les groupes formés méthodiquement. Il est certain que toute prison qui ne pourra pas pratiquer le régime de la cellule devra essayer de classer ses pensionnaires; ce sera pour l’Administration un exercice très utile qui lui donnera les moyens de mieux connaître son personnel. Mais il faut d’abord observer que dans les prisons départementales il y aurait quelque puérilité à l’essayer. Combien la plupart de ♦ces maisons, installées dans les chefs-lieux d’arrondissement ou de département, reçoivent-elles à la fois de condamnés? Quinze ou vingt, plus dans les grandes villes, moins dans les petites sous-préfectures. Or, une fois la division de sexes opérée, jusqu’où ne serait-on pas obligé d’aller? Dans chaque sexe, il faut séparer les mineurs et les adultes ; chez les uns comme chez les autres, il faut séparer les mendiants et vagabonds passagers des malfaiteurs plus dangereux et de ceux qui sont particulièrement suspects, séparer les malades et les gens atteints d’infirmités contagieuses, etc. On arriverait ainsi à créer plus de catégories qu’il n’y a ordinairement d’unités, ce qui revient à dire que, pour de telles maisons, il n’y a que deux systèmes possibles : ou le mélange complet, au moins dans chaque sexe, ou la cellule. Il n’y a pas à hésiter ; et, en théorie, nul homme compétent n’hésite.

Beaucoup hésitent dès qu’il s’agit des maisons centrales ouvertes aux plus longues peines et peuplées de plusieurs centaines de prisonniers. Ils ont des préjugés contre la cellule ou ne veulent pas en appliquer les conditions nécessaires ; ils connaissent pourtant les périls

l’entrée en prison

de l’agglomération et ils voudraient les atténuer. M. Lucas est, je crois, le premier qui en Europe ait préconisé ce système, englobé depuis lors, avec des modifications plus ou moins ingénieuses, dans le système irlandais ou système Crofton.

Ici les difficultés ne sont pas de la même nature que dans les prisons départementales ; le nombre même, dont on abuse, semble devoir donner plus ample et plus souple matière aux efforts des classificateurs. Le problème néanmoins ne laisse pas que d’être extrêmement épineux. On ne peut songer à classer les détenus comme on classe des minéraux, des plantes ou des animaux, d’après leurs caractères extérieurs. Or, les classer d’après leur délit matériel, mettre tous les voleurs d'un côté, tous les assassins de l’autre, placer en un même lieu les banqueroutiers, réunir en une autre salle tous les gens condamnés pour affaires de mœurs,. ... ce serait peut-être donner de grandes facilités à la curiosité despsychologues ; je ne sais si ce serait faire œuvre pénitentiaire et moralisatrice. Les dangers de la contagion se localiseraient davantage ; mais ils seraient peut-être renforcés pour chaque catégorie prise à part. Un voleur, par exemple, risque-t-il autant de devenir un assassin au contact d’un meurtrier qu’il ne risquerait de devenir plus voleur encore en compagnie d’autres voleurs plus savants, possesseurs de secrets et de trucs perfectionnés? Je ne continue pas la démonstration; les inconvénients du système sautent aux yeux.

Faut-il classer les détenus d’après le temps de prison qu’ils ont à faire? Mais nous avons déjà les maisons de courtes peines et les maisons de longues peines. On ne voit pas beaucoup quel intérêt il pourrait y avoir à multiplier les subdivisions pour les faire cadrer avec les

combinaisons si variées qu'adopte ici ou là la jurisprudence des tribunaux.

Avoir égard à l’âge est nécessaire tant que les condamnés n’ont pas 20 ans. Au delà, où est l’utilité de mettre ensemble tous les coupables de 25 à 30 ans, tous ceux de 30 à 40, etc. et ainsi de suite, quelle que soit la nature du délit? Ici encore, on se demande si, en subdivisant les foyers et en circonscrivant chacun d’eux, on n’accroît pas pour chacun, donc finalement pour tous, l’intensité du mal. En groupant les individus d’après des affinités ou des ressemblances, ne rend-on pas plus sensible pour eux la solidarité qui les rapproche ? Et cette solidarité, en vue de quoi les rapproche-t-elle ? En vue de se glorifier des délits anciens et de préparer des délits nouveaux.

Tous ces systèmes de classification négligent le caractère dont il y aurait lieu de tenir le plus de compte : la moralité du condamné. On a donc proposé d’instituer dans chaque établissement trois quartiers : 1° un quartier d’isolement pour les condamnés les plus dangereux, qui seraient soumis à une surveillance plus étroite, à une discipline plus dure ; 2° un quartier de droit commun pour ceux qui restent dans la moyenne, avec cette faiblesse de caractère et cette promptitude à l’entraînement qui caractérisent la plus grande partie des détenus ; 3° un quartier d’amendement réservé aux hommes les plus dignes d’intérêt. — Tous ces éléments pourraient être ensuite envoyés d’une classe à l’autre selon leur conduite et leur progrès.

Ce système mérite évidemment l’attention : je dirai même que dans toute maison soumise au régime en commun, il constitue le minimum de ce qui peut et doit être fait pour tempérer le fléau de la contagion. Mais regar-

l'entrée en prison

dons-y d’un peu près. Il s’agit tout d’abord de classer un arrivant, et pour cela de savoir quel est le groupe dans lequel il fera courir ou courra lui-même le moins de dangers. Pour se renseigner, on a, je suppose, son dossier qui fait connaître ses antécédents, la nature de son crime et son attitude devant la justice. Mais on doit savoir que tout cela est insuffisant et peut être trompeur, parce que le crime a été souvent le dénouement d’une crise, parce que la condamnation, en changeant brusquement le milieu tout entier du coupable, a pu amener dans sa personne une révolution, bonne ou mauvaise. Pendant qu’on l’essaie et qu’on l’étudie, quel est l’effet des contacts auxquels on l’expose ? ne va-t-il pas y produire ou y subir un mal irréparable ? Mais supposons qu’on ait levé ces obstacles ou qu’on s’y soit accommodé et habitué vaille que vaille. Le premier quartier sera-t-il jamais bien peuplé ? Oh ! si on veut y mettre tous les immoraux, on en mettra beaucoup : on y mettra surtout beaucoup de jeunes qui vivront là pêle-mêle avec les plus corrompus de tous les âges, et les uns comme les autres seront finis à tout jamais 1 . N’y en verra- t-on — ce qui arrivera d’ordinaire — que les sujets qui gênent le bon ordre et rendent la besogne journalière de l’administration plus malaisée ; alors, au contraire, on y aura fort peu de monde. Lorsqu’on pénètre dans les maisons centrales et dans les prisons, de quelque pays que ce soit, ce que le directeur vous montre avec le plus d’orgueil, c’est son quartier de punition presque désert, ce sont ses cachots aux trois quarts vides. C’est là qu’il vous promène et qu’il vous garde avec le plus de complaisance et qu’il vous ouvre le plus libéralement toutes les

1 Lisez le jugement que j’ai cité plus haut, page 194 (note 1).

portes. C’est qu’en effet, à part quelques têtes malades, destinées à être dirigées un jour ou l’autre sur un asile d’aliénés, ceux qui entreprennent la lutte contre la discipline et contre le règlement sont bien rares. Il y a souvent des infractions et des fautes légères, mais qui ne peuvent suffire à faire mettre à part ceux qui les commettent L • — La division d’amendement, si on sait en écarter les hypocrites, ne peut être non plus bien remplie. Les directeurs qui veulent se donner ce luxe y casent indistinctement tous ceux qui en sont encore à leur première condamnation : procédé expéditif, qui montre à quel point ils ont senti les difficultés d’une classification sérieuse. De toutes façons, le quartier intermédiaire sera de beaucoup le plus considérable : c’est de là*que sortiront, c’est là que reviendront les uns et les autres, dans les pérégrinations qu’ils accompliront sous prétexte de révolte temporaire ou d’obéissance et de bonne conduite apparente. Ce sera là le grand laboratoire où se dissoudra tout ce qui restait d'énergie morale, de honte et de repentir et où s’amalgamera tout ce qui surnage de vice, de rancune, de haine sournoise et de convoitise inassouvie.

Telles sont les difficultés : elles se compliquent encore si, tout en accordant la préférence à un principe de classification, l’on veut faire une certaine part à quelques autres. Comment, par exemple, négliger complètement l'âge, quand il est trop tendre ou quand il est trop avancé ? la durée, quand elle est trop brève ou quand

1 En 1888, il y a eu quelques révoltes dans diverses maisons centrales et notamment dans celle de Riom. Elles ont eu pour cause la fermeture d’un des pénitenciers agricoles de la Corse et le versement de ses pensionnaires dans des milieux nouveaux, où ils ne jouissaient plus de la même liberté.

l’entrée en prison

elle est trop longue ? le caractère de lacté quand il est plus excusable que d’habitude ou quand il a soulevé plus d’indignation? Ajoutez les exemptions que, dans un établissement aux vastes ateliers, réclamera et obtiendra toujours l’organisation du travail industriel ; et vous verrez que Livingstone et Gustave de Beaumont étaient bien dans le vrai, le jour où ils déclaraient qu'une classification rationnelle des détenus était une chose « impossible ».

Elle nous apparaît déjà comme telle quand il s’agit de recevoir les condamnés, de les arracher aux leçons et aux entraînements qui les ont perdus presque tous. Chaque condamnation enlève à la société honnête un de ses anciens coopérateurs ; elle envoie à la société irrégulière, son ennemie, une recrue de plus. Dût la première se borner, par impuissance, à briser les cadres de la seconde, elle devrait au moins s’appliquer résolument à cette oeuvre de préservation et de salut. Laisser les condamnés ensemble, c’est river la chaîne qui les unit, c’est multiplier et resserrer les liens qui les enlacent : c’est les plonger les uns et les autres dans une atmosphère où dépérit tout ce qui est sain, où croît et se développe tout ce qui est putride et vénéneux. Le premier parti à prendre est donc d’isoler les condamnés les uns des autres. La cellule s’impose pour les prévenus : elle s’impose pour les prisons départementales où le petit nombre des internés et la brièveté de la détention rendent tout essai de classification ridicule. Je crois avoir montré quelle ne s’impose pas moins pour l’exécution de plus longues peines et dans les pénitenciers peuplés de plusieurs centaines de sujets : car le grand nombre soulève des obstacles d’une autre nature et non moins graves. Nous avons constaté expérimentalement les périls de

l’agglomération ; mais de petits groupements, si on par* venait à en créer de rationnels, verraient s’établir une familiarité intime et constante dont une administration vigilante ne pourrait pas s’accommoder.

N’essayons pas toutefois de résoudre d’un seul coup tous les problèmes. Il n’est pas en ce moment de proposition sur laquelle les congrès pénitentiaires se soient mieux mis d’accord que sur celle-ci : tous les détenus qui entrent en prison doivent être placés d’abord en cellule. Doivent-ils y demeurer tous ? et combien de temps peuvent-ils y rester? Ce sont ici des questions qui ont soulevé beaucoup plus de contestations et autour desquelles se sont accumulés de nombreux préjugés. Elles ne peuvent être résolues que par l’étude spéciale de l’organisation de la vie des détenus.

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