CHAPITRE VII
LA VIE EN PRISON
I. La question des longues peines. — Intimidation et amendement. — La discipline : apparence et réalité. — Les gardiens : deux types de gardiens. — Religieuses et détenues. — II. Le travail en prison. — Les vices du travail à l’entreprise. — A quelles conditions le travail est un bon auxiliaire de la réforme. — La religion dans la prison. — Les concours nécessaires. — Comment il faut parler au prisonnier. — Expiation et relèvement. — L’emploi des gains du travail.
Infligée dès l’arrestation, continuée pendant le jugement, maintenue dès le lendemain de la condamnation définitive, la cellule arrête net toute association criminelle ; elle met fin à celle qui avait amené le délit, elle empêche de se former celle à laquelle le délit commis et puni devait plus fatalement encore pousser le condamné. Mais nous pensons à ceux qui ont de longues peines à subir. Comment doit s’organiser pour eux la vie pénitentiaire, qui n’est plus guère aujourd’hui tout simplement que la vie en prison.
— « Elle n’est plus que la vie en prison ! » Mais cela
est beaucoup ; car la détention n’est pas seulement la privation de cette liberté dont les hommes se servent pour tant de fins diverses et dont ils font tant d’abus ; c’est surtout l’assujettissement du détenu à une discipline qui régit sa manière de vivre dans la prison. Or, le problème est celui-ci : réussir à intimider et à réformer. Pour intimider il faut que le régime soit sévère. Pour réformer ou tout au moins pour ne pas'rendre à la société un malfaiteur plus dangerèux que celui qu’on en a momentanément retiré, il faut que ce régime arrête la dépravation (car le vice est au fond de plus des trois quarts des crimes), qu'il apaise l’esprit de révolte ou de désespoir, qu’il mette à peu près l’individu en état de gagner honnêtement sa vie ; il faut enfin qu’il l’empêche de se considérer lui-même comme exclu à jamais de la société ordinaire et comme appartenant corps et âme à ce monde des prisons qui a ses traditions, ses passions, son esprit de corps, ses mots d’ordre, ses signes de ralliement et son langage. Donc il faut que ce régime pénitentiaire soit à la fois sévère et humain. S'il est trop dur, il ne guérit pas ; s’il est trop doux, il ne guérit pas non plus et il n’effraie personne.
La première condition exigée pour l’une et l’autre de ces deux tâches est la discipline ; car la discipline bien entendue tend d’abord à assurer l’ordre, sans lequel rien de bon n’est possible ; appliquée dans la prison, elle impose des privations et des gênés pénibles que justifie , l’état de condamné ; elle doit faire contracter enfin des habitudes morales et utiles, utiles au détenu, utiles à la société même, car celle-ci a toujours droit à un essai de réparation.
L’écueil est de se contenter de la discipline extérieure et de conduire l'effectif de la prison comme on conduit
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un régiment. Le but à poursuivre n’est pas le même. Çe qu’on forme au régiment, c’est le soldat; car on est censé y recevoir un homme intact, que nulle action criminelle n’a déformé et qui, une fois son éducation spéciale terminée, reprendra de. lui-même sa place dans sa famille, dans sa commune, dans sa patrie, dans son métier. Dès lors on ne lui demande que d’obéir et de se prêter à l’entraînement : le reste le regarde.
Beaucoup de directeurs de prisons, qui ont été des officiers, croient pouvoir adopter la même méthode. — Sans doute, une autorité clairvoyante, ferme et égale pour tous se fait partout respecter. Plus d’un directeur pourra se vanter à bon droit que ses prisonniers louent son esprit de justice et y comptent : il s’applaudira de voir qu’ils se rangent devant lui avec toutes les marques extérieures de la déférence. Mais cette discipline mécanique peut recouvrir bien des turpitudes et bien des haines avides de se donner libre carrière au lendemain ou le jour même de la sortie.
Ces mauvais sentiments peuvent être singulièrement avivés ou calmés suivant la nature des rapports qui s’établissent entre les détenus et leurs gardiens. Le gardien qui vit incessamment avec le prisonnier peut beaucoup sur quelques-unes de ses dispositions et de ses habitudes. En 1873, la Cour de Montpellier disait : « Actuellement le gardien est un ennemi dont le détenu se méfie sans cesse et auquel il dissimule tous ses actes : il faudrait que le gardien fût un consolateur. » Un consolateur et un conseiller, un soutien surtout ; car il est bien évident que ce n’est pas le courage qui domine dans les âmes humiliées dont il a la charge : si elles rêvent de loin en loin à quelque tentative de soulèvement, c’est qu’on les a exaspérées par des injustices, par des affronts
ou par des souffrances inutiles. Il peut y avoir deux types de gardiens de prison : le gardien militaire ayant été ou voulu être sous-officier, et le gardien monacal. Ils ont tous deux leurs défauts. Je n’insiste pas sur ceux du gardien soldat, très indifférent à la moralité intérieure et aux sentiments de ses hommes, leur demandant à peu près exclusivement de marcher au pas et de se taire. Les défauts des congréganistes, dans un pays qui serait disposé à prendre des « frères », pour ses prisonniers comme nous avons des sœurs pour nos prisonnières, n’ont guère été expérimentés, en France du moins1. Si l’on pouvait conclure des religieuses aux religieux, certes le problème serait résolu. Je ne comprendrais pas qu’un homme quel qu’il fût, pût aller au Dépôt, à Saint-Lazare, sans sortir pénétré d’admiration pour tout ce que les religieuses laissent sentir de pitié sereine et avenante, de bon sens, de dignité simple, de délicatesse, et je serais tenté de dire aussi de virilité dans leur expérience et dans leur souci des misères les plus honteuses, bref de modération exquise en toutes choses (y compris la dévotion)2.
1 La République de 1848 mit un instant des frères des Écoles chrétiennes dans plusieurs maisons centrales, notamment dans celles de Nîmes, Melun, Fontevrault. Je ne sais si l’enthousiasme naïf qui présida à cette innovation (comme à beaucoup d’autres) ne la compromit pas.
2 Je ne puis résister au plaisir de donner quelques exemples parmi ceux qui m’ont le plus touché. M. Hugues Le Roux, dans une de ses Chroniques très étudiées du Temps , raconte avoir entendu une sœur de Saint-Lazare dire à une fille qui allait sortir : « Au moins, mon enfant, vous me promettez de ne plus manquer dorénavant la visite du médecin. » Le fait ne m’étonne pas. La bonne religieuse voyait l’infortunée plongée dans un abîme dont une force miraculeuse aurait seule pu la sortir. Pour commencer, sans doute, elle lui demandait l’obéissance aux règlements et quelque chose connue un minimum de... « probité professionnelle ». Pour
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J’ignore si ie même succès serait à espérer avec des religieux et avec des hommes. La seule apparition d’une sœur dans le milieu corrompu et criminel crée tout de suite un contraste qui impose, ce semble, un respect d'une nature toute particulière. Les détenus croiraientils autant à la vertu désintéressée et à la continence de ceux qui les garderaient ? C’est là un point très dé-
le reste, c’est-à-dire pour l’avenir, elle comptait sur le bon Dieu ! — J’ai trouvé, je dois le dire, un esprit tout semblable chez les sœurs de la prison des Petits-Carmes, à Bruxelles, et chez leur excellente supérieure, un vrai modèle de bonne, solide et agréable Flamande.
Plus touchant encore est ce que j’appellerai leur esprit de maternité. Une sœur, assez jeune, me faisait visiter à Saint-Lazare le quartier des mères et des tout petits enfants. Avoir passé ses premières années à Saint-Lazare, quelle horrible entrée dans la vie ! Mais y être né, quel état civil ! Quelle tache ! et, aux yeux de la plupart d’entre nous, quelle flétrissure indélébile ! Eh bien ! je n’oublierai jamais avec quelle complaisance et quelle tendresse la sœur serra contre elle un de ces tristes bébés, le regarda en souriant, et me dit, presque fière ; « Oh ! il est né ici, celui-là ! » — C’était vraiment un des siens, il lui appartenait plus que les autres, et elle lui en était reconnaissante.
Plus récemment, j’étais dans l’asile de jeunes filles de Berneem près Bruges. Une jeune fille de quinze ans était morte la veille d’une phtisie laryngée ; et l’on causait d’une autre pensionnaire qui donnait de vives inquiétudes. — « Mais, ma mère, disait le Directeur (laïque), est-ce que vous ne devez pas être heureuse, vous, de voir de pareils enfants délivrés ?» — « Oh ! monsieur le Directeur, répondit la supérieure avec un sourire qui disait bien des choses, je ne suis pas arrivée à ce degré de perfection chrétienne. Quand je vois une de mes enfants sur le point de s’en aller, j’en souffre beaucoup. » Et elle se mit à nous parler de la petite défunte avec une émotion contenue. Puis se tournant vers moi : « Si vous saviez comme elle est jolie / Monsieur, voulez-vous la voir ? ». Je la suivis et je vis sur son lit la jeune délivrée qui, mieux parée qu’elle ne l’avait jamais été durant sa vie, était en effet d’une beauté saisissante. J’avoue que je fus très remué par ce spectacle, très touché surtout par cette religieuse qui eût frémi à l’idée de favoriser autour d’elle la moindre velléité de coquetterie et qui, devant la mort, affranchissement de tout péché, était si naïvement fière de la beauté de son enfant.
licat l. Mais, pour nous, Français, il n’y a guère lieu de nous y arrêter ; car il n’est pas à prévoir que l’administration accepte, d’ici à longtemps, une pareille offre de service. Je ne sache pas d’ailleurs que nul ordre se soit proposé comme se sont proposées et comme ont su se faire agréer depuis longtemps les sœurs de Marie- Joseph.
Dans tous les cas, il serait à souhaiter que la surveillance des gardiens fût moins mécanique, qu’elle se mêlât davantage à la vie du prisonnier, pour compatir à ses souffrances personnelles et lui donner une aide morale appropriée à son passé et à son avenir.
Il y a une chose qui facilite beaucoup la discipline et permet des rapports moins tendus, plus humains, plus utiles aussi : c’est le travail. Qu’il faille au détenu du travail, quand même, je ne crois pas nécessaire de le démontrer. Je crois aussi qu’à part certaines réclamations plus « électorales que charitables » contre la prétendue concurrence faite aux travailleurs libres, la théoiie du travail en prison n’est plus à faire. Il n’y a pas lieu de s’arrêter à ces prétendues difficultés quand on voit que l’industrie la plus occupée dans nos prisons, la cordonnerie, n’occupe que 1800 ouvriers contre 120,000 cordonniers libres. Le détenu a le droit de travailler : l’Etat a le droit de faire travailler le détenu. Du moment
1 Les directeurs de maisons centrales que j’ai consultés me disent préférer de beaucoup les gardiens mariés aux gardiens célibataires. 11 en est de même à l'étranger.
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où l’Etat n’abuse pas des conditions de la vie pénitentiaire pour avilir les prix, du moment où il avise simplement à partager le bénéfice normal du travail entre la prison et le prisonnier, ce travail n’introduit ni plus ni moins de concurrence que celle qui existe entre un groupe de travailleurs et un autre groupe. Prohiber le travail des condamnés serait pire que d’empêcher l’entrée des ouvriers étrangers et que d’interdire le travail des femmes. De toutes les formes de la protection égoïste et à courte vue, celle-là serait la plus odieuse et la moins intelligente. Si l’inaction des prisonniers augmente les dépenses de la prison, qui en paiera les frais ? Ce sera le contribuable, et le petit contribuable au moins autant que le gros. Si cette même inaction remet sur le pavé des villes et des routes des milliers de libérés devenus, malgré eux, incapables de gagner leur vie, qui en supportera encore le plus durement les conséquences ? Ce sera la masse des travailleurs modestes, beaucoup plus mal défendus que la grande usine ou que la maison opulente contre les entreprises des vagabonds.
Le travail pénitentiaire une fois reconnu nécessaire et légitime, comment en organiser la direction? On ne' voit pas qui pourrait défendre aujourd’hui ces contrats passés par l’administration avec un entrepreneur général, chargé de la nourriture et de l’entretien des prisonniers, et se rémunérant sur la vente des produits de leur travail. Presque toutes les Cours d’appel qui avaient pu s’en rendre compte sur place, ont signalé l’immoralité de ce trafic. « L’entrepreneur, disait la Cour de Limoges, spécule sur les vivres comme sur les travaux, et, s’il perd sur les uns, il s’indemnise sur les autres l.
1 Le luxe étalé par quelques-uns montre qu’ils savent gagner et sur les travaux et sur les vivres.
LE COMBAT
L'étendue de ses attributions lui donne d’ailleurs une importance qu’il ne devrait pas avoir. Par l’ascendant qu’il acquiert sur les gardiens (l’entrepreneur est rarement surveillé d’une manière efficace), il a, en général, un pouvoir prééminent, une sorte de maîtrise sur nos établissements pénitentiaires. Par l’universalité de ses attributions, rien ne lui échappe, et l’étendue de ces attributions seconde l’accroissement exagéré de son influence. » La Cour de Dijon appuyait aussi sur l’avidité de la plupart des entrepreneurs, sur la fâcheuse idée qu’ils doivent donner au détenu du peu de scrupules des « honnêtes gens » enrichis par l’exploitation des misérables et par la violation des contrats. Elle ajoutait justement que, dans la direction du travail, le calcul des entrepreneurs est de s’épargner les lenteurs et les frais de l’apprentissage, de choisir la fabrication la plus avantageuse à leurs intérêts, sans aucun souci des aptitudes et de l’avenir du prisonnier1. « Aussi l’entreprise accorde-t-elle ses préférences au récidiviste qui connaît déjà sa fabrication, ainsi qu’aux malfaiteurs frappés de longues peines, parce qu’elle pourra exploiter leur travail à l’issue de leur apprentissage, tandis que le malheureux qui fait son premier pas dans le crime ou dont la condamnation est légère, restera le plus mal pourvu d’occupations utiles, parfois livré au chômage, le plus souvent privé de la connaissance entière d’une profession dont on ne lui aura enseigné qu’un détail. »
La France, pour condamner son propre système, n’a donc pas attendu qu’il fut condamné parles autres pays, comme il l’a été au congrès de Saint-Pétersbourg. Mais pour appliquer ses théories, on ne voit pas ce qu’elle
1 Voyez plus haut, page 194, note 1.
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attend. Est-ce l’expérience de ce que le système opposé peut coûter ? L’expérience est faite ; elle a prouvé qu’avec une régie bien entendue, la journée d’un détenu peut rapporter à l’Etat au lieu de lui coûter 1 . L’administration est-elle préoccupée des doléances des industries libres? Mais avec la régie, mieux qu’avec tout autre système, elle se réserve tous les moyens de concilier les intérêts des uns et ceux des autres, puisqu’elle demeure constamment maîtresse du travail de ses détenues, du prix de vente, du choix des industries et du choix des marchés.
La subordination du travail matériel aux fins morales poursuivies par l’ensemble du régime pénitentiaire est d’autant plus indispensable que le travail, si bon qu’il soit, n’a pas à lui seul toutes les vertus qu’on serait tenté de lui attribuer. En 1834, dans un questionnaire adressé aux directeurs des prisons, figurait la question suivante : « Reconnaissez-vous au travail une action essentiellement moralisatrice? » L’un des directeurs questionnés répondit avec autant de bon sens que d’autorité : « Ce travail est la garantie la plus sûre de l’ordre et de la tranquillité. Sans son secours, le découragement et l’ennui s’emparent des détenus. Il les console, il les distrait ; mais il ne faut pas lui demander une action essentiellement réformatrice. Il est un auxiliaire pour la réforme, mais il n’est qu’un auxiliaire. » Dans la prison aussi bien que dans la vie libre, on rencontre des hommes dont le vice principal n’est pas la paresse et qui, tout en étant de méchantes gens, peuvent être à leur
1 \ oyez l'intéressant rapport présenté à ce sujet au congrès de Saint-Pétersbourg par M. A. Rivière. A Melun, la journée du détenu qui, en 18o2, sous le régime de l’entreprise, coûtait 63 centimes, rapporte aujourd’hui 28 centimes.
heure et quand il leur plaît, de bons ouvriers. Ils travaillent d’abord pour se désennuyer, puis ils se complaisent à exercer leur dextérité et leur talent ; ils se repaissent enfin en imagination du plaisir qu’ils pourront se procurer sur les bénéfices de leur travail1. Dans quelles dispositions d’esprit travaille-t-on? Tout est là.
Les bonnes dispositions, qui peut les leur donner? Ce ne sont pas leurs co-détenus. Ce ne sont même pas leurs gardiens. Ceux-ci ont trop à faire de commander les mouvements, de surveiller les actes matériels, de tenir la main à l’exécution stricte de tous les règlements. Si bien choisis qu’on les suppose, si capables qu’ils deviennent de recevoir utilement, comme nous le souhaitons, les confidences des moins mauvais, leur devoir même les retiendra toujours trop longtemps dans la sphère extérieure et matérielle de la discipline. Il faut encore aux prisonniers des gens qui n’aient point mission de les commander et de les punir et qui, moins arrêtés par le souci de la répression, puissent pénétrer plus librement jusqu’à leurs âmes, pour essayer de les régénérer. Où chercher les personnes capables d’accomplir une telle œuvre, sinon chez les aumôniers des divers cultes et chez les membres des comités que, sous des noms divers, presque tous les peuples civilisés ont au moins voulu créer ?
Trouver des prêtres et des pasteurs qui se mettent à la disposition des condamnés et qui essaient de les faire rentrer dans la société terrestre par la voie plus large et plus charitablement ouverte de la société chrétienne, il n’y a rien de plus aisé. Trouver des prisonniers qui se
1 J’aurai à revenir sur ce point quand je parlerai du pécule de sortie et de l’emploi que le libéré peut en faire.
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prêtent à ces efforts de persuasion n’est pas plus difficile. A propos des sentiments des criminels 1 , j ai montré par quel renversement inévitable des rôles, le détenu devenait plus doux envers l’autorité religieuse qu’envers l’autorité civile. Je ne dirai pas que, cependant, la seconde l’exhorte et l’encourage à mépriser la première ; mais, à coup sûr, elle ne le pousse pas beaucoup à se confier à elle, en France du moins. Tous nos prisonniers sont libres de préférer à l’heure de la chapelle une heure de lecture à leur choix, dans une bibliothèque réellement divertissante. Je continue à constater, de maison centrale en maison centrale, que 2 ou 3 0/0 à peine profitent de la permission, et je vois de plus en plus que l’aumônier, dans ces tristes murs, devient bien populaire. Sait-on de quoi s’occupaient le plus passionnément les prisonniers de la Grande-Koquette aux environs du 14 juillet 1891 ? C’était de savoir si leur aumônier serait décoré. Quand ils apprirent qu’il ne l’était pas, ils manifestèrent à leurs gardiens leur surprise et leurs regrets. « Avec un travail comme celui qu’il fait ! » disaient quelques-uns. — « Et puis, payé comme vous savez ! » disaient d’autres.
Jusqu’ici donc tout semble aisé. Je n'ignore en aucune façon que ce qui est plus recherché dans de pareilles paroisses, c’est la distraction, c’est le bercement de la musique sacrée, c’est le plaisir de trouver en face de soi une figure souriante, une main tendue ; mêlons-y l'espoir d’une obligeance bien précieuse pour les missions délicates à accomplir au dehors, dans la famille flétrie et malheureuse. Mais qu’y a-t-il dans tout cela qui ne puisse servir à un certain relèvement bien désirable ?
1 Voyez Le Crime , ch. vu.
L’hypocrisie et divers calculs intéressés s’en mêlent bien souvent : rien de plus sûr. Je n’y vois guère d’autre remède que celui-ci : permettre au pasteur des âmes de mieux connaître tous les prisonniers, lui mesurer avec moins de parcimonie et de dédain le temps de son ministère, lui donner enfin les moyens de se consacrer tout entier à cette œuvre spéciale de dévouement. S’il faut reclasser les condamnés, comment les fera-t-on mieux pénétrer dans le rang qu’en les introduisant d’abord dans cette société spirituelle destinée à envelopper l'autre, à la pénétrer de son influence, à lui infuser les grands courants de la miséricorde et de la pitié? La patrie est, en quelque sorte, fermée au libéré, puisque, même s’il est encore jeune, il lui est interdit d’être soldat. Supposonsle réintégré dans ses droits politiques et votant : il n’a guère de chances d’être embrigadé que dans la cohorte mouvante des amis du désordre et de la dissolution. Lui ouvrira-t-on « l’humanité » ? Mais déjà les pays organisés et ceux-là mêmes, ceux-là surtout qui ont été peuplés, dit-on, d’anciens délinquants, se barricadent contre l'émigrant qu’ils savent échappé d’une prison quelconque. Pourquoi donc tant se défier de l’homme qui dit qu’il y a une société parfaite, universelle, ouverte aux gens de bonne volonté et ne demandant à cette bonne volonté aucun signe plus décisif que le repentir et l'effort. Là où cette société et la société temporelle sont en communication l’une avec l’autre, il y a une voie qui peut conduire de la première à la seconde. Là où cette route est fermée, que reste-t-il ?
Je ne répondrai pas qu’il ne reste absolument rien, car il est des comités (composés principalement de laïques) qui s’occupent de visiter les prisonniers. La Hollande est un des pays où cette institution est pratiquée avec
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le plus de méthode et, je le crois aussi, de succès. Le « Collège des Régents », qu’elle installe auprès de chaque prison et où l’on fait entrer les personnages les plus considérables de la ville, n’est pas simplement un comité administratif de contrôle et de surveillance. Chacun de ses membres a sa semaine pour la visite quotidienne d’un certain nombre de cellules. Par là se rétablissent, souvent même il faut dire par la s’instituent pour la première fois, entre le condamné et la société, des rapports autres que des rapports d’ennemi à ennemi. Le délinquant sait enfin qu’il y a des gens qui ne viennent pas à lui pour augmenter sa peine et sa honte, mais pour lui faire tirer de l’une et de l’autre un meilleur parti. S'agit-il bien de moraliser par des sentences, de montrer par un mélange savant de préceptes et d’exemples et avec l’aide convaincante de l’économie politique, que le vol est une erreur? Mais ils le savent, aujourd’hui qu’ils sont sous les verrous. Ce qu’il faut, c’est un réveil de la vie morale pratique, c’est une assistance prêtée en des occasions choisies et pour des fins déterminées. Lin ancien directeur de l’administration pénitentiaire a très justement écrit 1 : « Les hommes qui souffrent (et tout détenu souffre de quelque façon que ce soit) sont assurément touchés quand on sait s’intéresser à leurs malheurs ; mais tout ce qui est convenu, fait de commisération banale et d’observation superficielle laisse indifférent ou irrité celui que les réalités présentes frappent si profondément. » Ce ne sera pas se contenter du banal et du convenu que d’interroger discrètement le détenu sur ce qui lui tient le plus au cœur et que de lui demander, par exemple : Qui avez-vous laissé hors de la prison dont l’abandon vous émeut le
1 L. Herbette, L'œuvre pénitentiaire , Paris, 1891, page 107.
plus, dont vous redoutez le plus vivement les reproches ou le mépris, dont le malheur pèserait le plus lourdement sur votre conscience, dont la sympathie regagnée vous apporterait le plus de consolation? Dites-le-moi, et ceuxlà, l’un de nous ira les trouver, et nous renouerons entre eux et vous ce lien que votre inconduite et ses tristes conséquences vous paraissaient avoir brisé pour toujours. V ous craignez de ne pouvoir rentrer dans la vie honnête? Mais quels sont vos motifs personnels de crainte? Quelles sont, d’autre part, vos ressources, si petites qu’elles soient? Où iriez-vous le plus volontiers, dans l’avenir? Que souhaitez-vous enfin que l’on demande et que l’on fasse pour vous? Nous ne sommes pas ici pour faire peser sur vous la dureté du règlement, encore moins pour vous aider à le tourner ou à le violer, mais nous sommes ici pour vous servir d’intermédiaires entre vous et ceux qui ont la charge nécessaire de vous punir : nous nous offrons à essayer d’obtenir pour vous tout ce que le règlement permet, à la condition que vous vous y prêtiez avec courage et avec confiance.
Dans une maison peuplée de 500, de 600 et quelquefois 1,000 prisonniers, ce n’est pas trop du concours du prêtre et du laïque pour mener à bonne fin de telles entreprises, œuvres de persuasion individuelle et de patience. Là où fun aura échoué, l’autre trouvera peut-être un meilleur accès. Les régents ou les visiteurs autorisés (de quelque nom qu’on les appelle) ont surtout en vue la partie matérielle et la partie sociale de cette restauration ; l'aumônier, le pasteur, le rabbin, tout en se proposant une fin qu’ils jugent plus haute, secondent tout d’abord celle-là et la complètent. Il ne faut pas seulement les voir en face de l’échafaud, s’appliquant à sauver une âme pour l’éternité. Non ! Leur présence constante est à elle seule un
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garant que la société n’accomplit pas uniquement dans la prison une œuvre utilitaire, administrative, économique, policière surtout (quelles ne sont pas ici les défiances et les horreurs du prisonnier!), mais une œuvre de désintéressement, de devoir et de vertu. Ce que le détenu ne veut pas dire à ses gardiens ou même à son directeur, il le dit à ses visiteurs, qui ne sont pas pour lui des maîtres; ce qu'il n’ose pas encore avouer à ses visiteurs — et les secrets honteux ne manquent certes pas, puisque nous sommes dans le milieu par excellence de la turpitude — il l’avoue à l’aumônier. Il en sait assez pour être convaincu que ce dernier — qu’il pratique ou non la confession catholique — a recueilli beaucoup de secrets pareils et que devant lui les hommes sont tous des pécheurs. Il y a une vérité terrible qu’on ne peut écarter de l’esprit des détenus : c’est qu’au fond la plupart des hommes ne diffèrent pas beaucoup les uns des autres, et qu’on trouve de prétendus honnêtes gens qui ne valent pas mieux que des galériens. Laissez cette idée venir à l’esprit des prisonniers toute seule ou y être introduite par les propos toujours ironiques et haineux des camarades ; elle y fera des ravages irrémédiables. Laissez-la lui présenter sous son vrai jour avec les perspectives que la religion seule peut ouvrir sur nos origines et notre fin, elle l’apaisera, elle le relèvera, car elle ne lui sera donnée que complétée par d’autres vérités salutaires qui, d'un poison, feront un remède.
Ainsi, gardiens, directeurs, régents ou visiteurs autorisés, aumôniers, ajoutons encore médecins, tous doivent être d’accord pour imposer le respect absolu de la discipline, mais tous aussi doivent s’entendre pour démêler d’avance dans l’homme puni l'homme destiné à rentrer parmi ses concitoyens. Beaucoup, je le sais, ne voient
ce futur libéré qu’avec horreur, et ils ne cherchent qu’à l’effrayer lui-même par le redoublement de leur mépris : calcul bien vain et qui jusqu’ici ne réussit guère. On croit que si de ces deux hommes unis en un seul, on encourage le second, l’on cesse par cela même de taire expier au premier les crimes qu’il a commis. C’est une erreur profonde : car tout ce qui relève le moral d’un homme lui fait ressentir une douleur plus cuisante à la pensée de tout ce qu’il a fait d’avilissant. La volonté de bien faire et le regret d’avoir mal fait sont inséparables ; quand un criminel pleure, c’est un signe qu’on peut espérer encore quelque chose de lui, mais c’est aussi un signe qu’il souffre et que par conséquent il expie. Eteignez en lui toute espérance ; vous éteignez bientôt le repentir, et en abêtissant son imagination, vous le plongez dans cette indifférence stupide où le châtiment cesse d’être senti. Bref, expiation et relèvement, loin de s’exclure, s’appellent et sont nécessaires l’un à l’autre.
Pour remplir un tel programme, on n’a besoin d’aucune invention raffinée : le bon sens suffit ; et il nous indique que le premier devoir du prisonnier, résigné à expier le passé et désireux de préparer l’avenir, c’est le travail. Qu’on fasse donc que ce travail il l’accomplisse de manière à en retirer des résultats qui, après avoir satisfait divers sentiments personnels dont il est impossible de ne pas tenir compte, encouragent et développent certains sentiments sociaux.
Dans toutes les nations civilisées, le travail des détenus produit des bénéfices dont on fait trois parts : la première appartient à la prison ou à ceux qui entretiennent les divers services ; le détenu peut, sous certaines conditions, disposer de la seconde dans la prison même ; la troisième s’accumule pour lui être remise le
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jour de sa sortie. L’usage de la partie disponible du gain donne un moyen de mesurer l’énergie du détenu ; il donne aussi un moyen de le récompenser, s’il y a lieu, et enfin un moyen de commencer sa réhabilitation morale.
En principe, la prison doit à son hôte de quoi ne pas mourir de faim. S’il travaille avec attention et avec courage, il a droit à quelque chose de plus ; car ce travail il ne peut le fournir qu’avec une dépense de forces qui demande une réparation proportionnée : lui permettre de se la procurer par quelques vivres de supplément, payés de ses propres gains, cela est nécessaire et cela est juste. Autant il serait contraire à l’ordre et à l’équité de laisser s’introduire dans la prison des secours venus du dehors, autant il est conforme à la véritable égalité de stimuler le travail en le récompensant par l’emploi d’une partie des bénéfices qu'il a produits. Par là déjà le prisonnier redevient un travailleur comme un autre, qui ne consomme qu’autant qu’il produit et dans la mesure où il produit. Mais il est un autre emploi du bénéfice disponible qui, lorsqu’on l’obtient ou qu’on le favorise, fait autant pour la vie morale que ce que ces petits adoucissements bien gagnés de son régime ont fait pour sa vie physique.
Quelques directeurs disent à ceux de leurs pensionnaires qui ont devant eux des économies : « Tout honnête homme paie ses dettes ; or, vous devez à l’État les frais de justice occasionnés par votre procès ; payezlui-en donc au moins une partie, et la société vous en saura gré. » L’administrateur qui obtient ce sacrifice doit être assurément bien noté ; car il prouve qu’il a de l'ascendant sur son personnel, et il fait rentrer quelque argent dans les caisses du Trésor public. J’avoue cependant que (sauf des cas exceptionnels) je ne crois pas
cette pression capable de donner de bien précieux résultats. Il me paraît difficile qu’un prisonnier puisse trouver quelque satisfaction morale à payer les témoins qui l’ont chargé, les greffiers qui ont enregistré ses aveux, les jurés qui l’ont condamné, etc. C’est beaucoup demander à la nature, surtout quand on s’adresse à une nature déjà si malade et si difficile à guérir. Il n’en est pas de même si le malfaiteur envoie une partie de son gain à l’homme qu’il a blessé ou volé, à la fille qu’il a trompée, aux enfants qu'il a rendus orphelins, à sa propre mère devenue incapable de gagner sa vie, à la famille enfin dont il était le soutien naturel et que son crime a plongée dans la misère. Là, ce n’est pas pour un être impersonnel qu’il consent — tout en maugréant — un sacrifice dont si peu d’individus connus de lui sauront lui tenir compte ; à ses propres yeux et aux yeux de ceux avec lesquels il a vécu il efface en partie les effets visibles de sa faute ; il atténue la colère qu’il avait soulevée, il commence à raviver quelque trace des sentiments affectueux qu’il avait çteints; bref il entr’ouvre de nouveau la porte fermée sur lui par la société. Déjà même ne peuton dire qu’il y est rentré puisqu’il travaille pour elle selon la grande loi de la coopération, volontairement donnée, volontairement acceptée 1 ?
Tel est l’ensemble des efforts pratiques par lesquels la prison, ayant arraché le coupable à la société destructrice, doit s’efforcer de le préparer pour la société laborieuse. Mais où de tels efforts ont-ils le plus de chance de réussir? Quel mode d’incarcération réclament-ils? C’est ici le plus délicat de nos problèmes.
1 Le Trésor public en retirera un bénéfice au moins égal à celui du paiement partiel des frais de justice ; il verra diminuer quelques-unes des charges de la charité légale.