Bergson, Le Rire. (Paris, F. Alcan
groupe qui avait intérêt à le faire arriver ou au contraire à le paralyser définitivement. L'Individu, impuissant à modifier ces légendes routinières, en arrive, de guerre lasse, à s'y conformer et à les justifier, — absolument comme les boulevardiers connus à qui la légende prête telle attitude ou telle tête et qui sont contraints de la garder à perpétuité. On peut dire d'une administration ce qu'on a dit de la presse : « Quand elle tient son cliclié sur un monsieur, il en a pour longtemps. »
C'est ainsi que dans une administration, on fera à tel individu la réputation d'être un distrait ou un négligent ; à un autre celle d'être un résigné, un timide, un faible. Cette dernière légende est de toutes la plus dangereuse pour l'individu. Malheur à qui l'endosse ! A l'individu timide, surtout s'il est sans protection, on infligera à l'occasion tous les dénis de justice. — Il n'est personne qui, sur la foi de la légende, ne se croira le droit de lui jeter la pierre ou de lui décocher le coup de pied de l'âne. — La réputation d'être timide a encore un autre inconvénient. L'individu auquel on l'a décernée en vient-il un jour à se révolter contre les vexations dont il est Fobjet et à montrer les dents, cette attitude inattendue provoque un déchaînement de colères indignées. Haro sur l'hypocrite qui cachait son jeu ! Haro sur l'esclave assez osé pour se rebeller !
Un autre effet du formalisme administratif est de secon der rhorreur des administrateurs pour la responsabilité personnelle, horreur favorisée par l'habitude qu'ils ont de se couvm les uns les autres à tous les degrés, de sorte que la responsabilité devient anonyme et défie toute sanction.
Au point de vue des idées morales, l'esprit administratif présente le même caractère d'étroitesse et de formalisme timoré. Nos administrations sont, plus encore que les autres fractions de la population, asservies à la morale du qu'en dira-t-on. Elle& sont les tutrices patentées du moralisme
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bourgeois, en particulier de la despotique et hypocrite morale familiale bourgeoise avec ses conventions, ses interdictions et ses excommunications contre les non-conformistes.
Cela est surtout visible dans une administration qui, comme l'Université, dépend du public bourgeois dans lequel elle recrute sa clientèle. — 11 faut alors veiller à ne pas froisser les préjugés bourgeois. Et comme le meilleur moyen de ne pas les froisser est de les exagérer, on se montrera encore plus moral que le public dont on recherche la faveur ; imitant en ceci les valets qui croient avantageux de singer et d'exagérer les travers et les ridicules de leurs maîtres.
L'influence des femmes d'administrateurs — qui sont souvent des types réussis de la Dame dé Schopenhauer — ne peut que confirmer et renforcer ces traits de la mentalité administrative.
On sait combien la dame bourgeoise est formaliste et attachée à l'étiquette. — On sait aussi combien elle est autoritaire et conservatrice. La femme d'un administrateur est la plupart du temps infatuée du rang et de l'autorité de son mari. Elle le dépassera même à cet égard, surtout si elle appartient par sa naissance à une de ces familles administratives imbues de l'esprit de caste. Avec l'orgueilleuse Agrippine, elle se complaira à se souvenir qu'elle est :
Fille, femme et mère de nos rois!
Elle prendra ombrage de toute trace d'irrespect, de fierté ou simplement d'indépendance chez les subordonnés de son mari. Elle aura, à cet égard, la mentalité de cette M"*® Squeers, la femme du maître de pension de Dotheboys-Hall, dans Nicolas Nickleby^ qui prend en grippe le jeune Nicolas, maître d'études de la pension, parce qu'il a un air de fierté peu en harmonie avec sa condition. « J'espère bien, dit-elle.
que son séjour ici rabattra son orgueil, ou, du moins, ce ne sera pas ma faute \ »
Dans Un Lycée sous la troisième République^ M. P. Verdun nous montre, par contre, dans la noble figure du proviseur Gharlet, un administrateur qui, vivant sans famille et soustrait aux influences de Tégoïsme familial, exerce sa fonction avec le haut idéalisme vers lequel se trouve naturellement porté un homme de cœur. « La poursuite de son intérêt personnel, dit-il, ne le détournait pas de Taccomplissement de ses devoirs de proviseur et ne mettait pas obstacle au développement de ses grandes qualités -. »
On peut comprendre par ce qui précède ce que peut être r « arrivisme » dans une administration.
L'arriviste sera celui qui réunira en sa faveur les influences népotiques, — cette brutalité et cette absence de scrupules qui font croire à la force et qu'on décore du nom de caractère ; — enfin, cette dernière qualité si précieuse qu'on appelle vulgairement roublardise et que Garlyle nomme intelligence vulpine. Le fonctionnaire fera bien, s'il veut arriver, de suivre les cours de cette école du succès^ que M. Max Nordau a décrite, avec tant d'humour, dans ses Paradoxes sociologiques^. Le fonctionnaire devra, surtout pour arriver, être médiocre ou s'efforcer de paraître tel. Car nulle part mieux que dans une administration ne se vérifie le dicton populaire allemand :
Es sind die schlesten Frûchte nichi Woran die Wespen nagen'*.
>s uUe part non plus ne s'applique mieux le précepte :
4. Dickens, Nicolas Nickleby, ch. x. Administration économique de Dotlieboys-Hall.