Anatole France. Le Lys Rouge
âo GOiMBAT POUR L'INDIVIDU
aux larges visions esthétiques, une fois devenus administrateurs, rétrécir progressivement leurs horizons intellectuels et évoluer vers mi plus ou moins complet philistinisme. — Ce qui caractérise Tadministrateur à ce point de vue, c'^st l'absence du sens de la vie. L'habitude des compartiments et des petites conventions lui a enlevé le sentiment de la mouvance des choses. Son plat utilitarisme est expié par le châtiment inéluctable de tout utilitarisme : la perte de la haute signification de la vie dans ce qu'elle a de libre, de spontané et de sincère ; la méconnaissance de la voix mystérieuse qui crie à chaque individu : « Sois toi-même. Vis en liberté et en beauté î » L'absence de vie est, suivant la remarque de M. Bergson, une source féconde d'eflfets comiques. Le formalisme administratif prête à rire par ce qu'il donne l'impression d'un arrêt dans la vie, d'une vie gênée et comprimée dans son libre essor. 11 vérifie absolument la belle formule de M. Bergson * : Le comique naît de V insertion du mécanisme daîis le libi^e mouvement de la vie. « Chacun, dit M. Bergson, sait avec quelle facilité la verve comique s'exerce sur les actes sociaux à forme arrêtée. » Et ailleurs : « L'idée de régler administrativement la vie est plus répandue qu'on ne pense. On pourrait dire qu'elle nous livre la quintessence même du pédantisme, lequel n'est pas autre chose, au fond, que Fart prétendant en remontrer à la nature. »
La conséquence directe du formalisme est l'esprit de routine. L'opinion d'un chef sur un subordonné, une fois faite, ne change plus. On reste immuablement persona g rata ou le contraire. On peut appliquer aux administrateurs le mot connu : « Ils n'oublient rien et ils n'apprennent rien. » Rien d'immuable non plus comme ces légendes administratives fabriquées de toutes pièces sur un fonctionnaire et qui ont été souvent soufflées au début par tel personnage ou tel