Tardieu, L'Ennui Revue Philosophique, février
ticulièrement puissante de ce que Schopenhauer appelle le Vouloir- Vivre. Mais il s'agit ici d'un vouloir- vivre collectif dans lequel la personnalité individuelle est autant que possible annihilée. C'est un vouloir vivre impersonnel et anonyme condensé par des siècles de centralisation et de concentration sociale.
Ce vouloir-vivre est-il éclairé par un Idéal? Une pensée supérieure et généreuse anime-t-elle ce mécanisme dont le seul moteur nous a paru jusqu'ici être Fégoïsme ?
Un personnage d'Ibsen, le pasteur Manders, dans les HevenaniSy plaint quelque part les fonctionnaires de la petite. ville où il vit c( parce qu'ils n'ont dans la vie qu'un emploi et non un idéal ». Cette absence d'idéal est, continue le pasteur Manders, la cause de leur incurable ennui et de leur déchéance. — Ce cas est-il celui de l'unanimité ou même de la majorité des fonctionnaires qui peuplent nos administrations ? Il serait injuste d'adopter ici une opinion trop pessimiste. — Le sentiment de l'idéal est si puissant dans certaines âmes, qu'il résiste à toutes les compressions extérieures et qu'il colore de sa lumière les plus plats et les plus monotones horizons. Mais de telles âmes sont rares.
M. O. Ammon abonde dans le sens optimiste. Pour lui le monde administratif et fonctionnaire constitue une élite pénétrée d'ua haut idéalisme social. Voici les passages dans lesquels ce sociologue développe sa pensée. « La plupart des fonctionnaires qui ont reçu une culture universitaire pourraient très bien, s'ils se mettaient à l'école de la pratique, diriger les entreprises industrielles et commerciales et y gagner assez d'argent, beaucoup plus en tous cas que l'Etat ne leur en donne. Les traitements des plus hautes catégories de fonctionnaires sont si modiques que, sans fortune personnelle, ils ne permettent qu'un train de vie assez médiocre. Si les intéressés s'en contentent et ne recherchent pas les bénéfices dorés des affaires^ c'est moins à cause des lisques
qu'à cause de la satisfaction intérieure plus vive qu'on éprouve à exercer une influence utile dans une situation officielle. C'est donc un idéalisme qui ne mérite nullement d'être stigmatisé du mot de « morgue de fonctionnaire » ou de « suffisance ». Le dévouement à la collectivité exige plutôt des dispositions altruistes, la poursuite de^ intérêts personnels des dispositions égoïstes; tant que nous mettrons celles-lti au-dessus de celle-ci, nous ne pourrons refuser à un iPonctionnaire désintéressé une considération particulière. Cest tiur le principe idéaliste que repose la force de notre fonctionnarisme. Sans cet idéalisme, l'État le plus riche ne pourrait pas fournir les hauts traitements nécessaires pour attirer des personnalités d'une telle valeur intellectuelle. Pour cette raison, le peuple allemand devrait être fier de son corps de fonctionnaires et ne pas souhaiter qu'il fût davantage <( comme tout le monde » \
11 nous paraît d'un optimisme insoutenable de faire de nos fonctionnaires des idéalistes. Le propre de l'Esprit Administratif, c'est de comprimer et d'étouffer autant que possible l'Individualité. Or il n'y a point d'idéalisme sans un puissant sentiment de l'individualité.
L'esprit administratif a pour caractéristique le mépris des individualités. Pour lui, l'individu ne compte pas. La valeur individuelle n'est rien. Ce qui compte, c'est seulement le clan familial, politique ou mondain dont l'individu peut se réclamer.
Dans ces conditions, il en est de l'idéal administratif comme de l'idéal étatiste dont il n'est qu'une forme. 11 est la négation de l'idéal individualiste, c'est-à-dire de celui qui place le mérite individuel et la liberté de l'esprit au premier rang des valeurs sociales.
Tout autre idéal rentre dans la catégorie de ceux dont Stirner a dit : « Un idéal est un pion. »
1. 0. Ammon, (.'Ordre «ocia! et .ses bases un fu relies, p. :296.
On peut dire d'une administration ce que Proudhon a dit de l'Etat : « Qu'il est de son essence de favoriser les plus intrigants et les plus médiocres » et l'on songe involontairement à l'ironique question que Vigny avouait sentir venir sur ses lèvres toutes les fois qu'il rencontrait un homme caparaçonné d'un Pouvoir : « Comment va voire mensonge social ce matin? Se soutient-il? » (Stello) ^
1. Cet acticle se terminait par quelques vues sur Tavenir du fonctionnarisme dans la société future. — Ces vues, nous paraissant aujourd'hui utopiques, nous les supprimons ici.
L'étude de la petite ville peut offrir un certain intérêt aux personnes curieuses de psychologie sociale. Cet esprit présente un exemple frappant des influences oppressives qu'exerce sur un individu le milieu social où il évolue. — Autant que la profession - que nous exerçons, la ville que nous habitons influe à la longue sur notre tournure d'esprit et nous enveloppe d'une trame de petites fatalités sourdes qui oppriment et dépriment notre individualité.
La psychologie de la petite ville a été souvent faite. — Les moralistes et les romanciers se sont complu à rendre les tons grisaille de ces petits milieux sociaux inertes et stagnants, semblables à cet étang des corassins dont parle la petite Belette dans la Datne de la mer ^ et où elle voit Fimage de son existence captive et décolorée. — Tout le monde a présent à la mémoire le fameux passage de La Bruyère sur la petite ville « si séduisante de loin et qui paraît peinte sur le penchant de la colline... Je me récrie et je dis : [quel plaisir de vivre sous ce beau ciel et dans ce séjour si délicieux. Je descends dans la ville où je n'ai pas couché deux nuits que je ressemble à ceux qui l'habitent; j'en veux sortir. » — On n'a pas oublié non plus \^ petite ville allemande àe Kolzebiie,