Rémy de Goiirmonl, La Culture des Idées, p. 227 et sqq
de la famille pouvaient sans inconvénient ne pas se marier. Cela n'empêchait pas la transmission de Findivise et inaliénable propriété familiale. Mais dans les conditions nouvelles, il était indispensable de trouver un remède au danger que présentait Téparpillement des fortunes avec le régime de l'égalité du partage. « L'égalité du partage, dit Proudhon, a détruit le temple de la famille ; il n'y a plus de Dieux Pénates ^ » — Le remède cherché ne peut consister que dans une forte cohésion de la famille bourgeoise, une étroite solidarité économique et morale de tous ses membres, un Esprit de famille énergique et actif qui leur fera une loi de ne pas se désintéresser de la prospérité familiale et d'y contribuer, s'ils le peuvent, en contractant des alliances avantageuses. « Avec l'égalité de partage, dit encore Proudhon, tous les enfants sont appelés à la conservation du patrimoine, à la perpétuité de la famille ^ »
Cet Esprit de famille va favoriser dans la bourgeoisie l'Esprit de caste. Car les familles riches ont intérêt à s'allier et à reconstituer à leur profit une féodalité économique.
Le facteur économique est, dans la morale familiale bourgeoise, au XIX® siècle, le facteur essentiel. La famille est la pierre angulairç de Tédifice social qu'il s'agit de fonder : une classe bourgeoise possédante et dirigeante. La solidarité familiale n'est qu'un moyen en vue d'assurer la solidarité de classe et la morale familiale n'est qu'un aspect de la Morale de Classe.
Un égoïsme de groupe, une commune volonté de conquête économique et de prestige social, un orgueil de classe et de caste, voilà ce qu'est, dans la bourgeoisie du xix® siècle, l'Esprit de Famille.
Tout égoïsme de groupe tend à s'ériger en Dogme moral.
i. Proudhon, Système des Contradictions économiques, tome II, p. 233. 2. /d., irf., livre II, chap. xi.
La Famille bourgeoise, — assise première de la classe bourgeoise, — n'y a pas manqué.
L'idée de Famille est devenue le dogme central de la Morale bourgeoise, l'idée sacro-sainte à laquelle on ne touche pas impunément. — Naturellement la Morale officielle a laissé dans l'ombre le vrai motif : le motif économique. Elle a mis en avant d'autres motifs plus nobles, d'ordre idéal et sentimental. Cela n'a d'ailleurs pas d'importance. Rien n'est plus indifférent que les raisons invoquées par l'inslinct Vital des groupes pour étançonner ses exigences. Celles-ci sont toujours sûres de triompher, par cela seul qu'elles sont un Impératif d'Utililé vitale.
La famille bourgeoise s'est donc érigée en Morale, en Religion.
Et comme toute Religion, la Famille bourgeoise a ses dogmes, ses rites, ses pontifes, ses martyrs et ses excommuniés.
Les Dogmes de la Religion familiale sont aussi despotiques que ceux de n'importe quelle autre religion. Le premier de ces dogmes est la croyance obligatoire à la dignité sociale supérieure des gens mariés. — Rien d'amusant dans la classe bourgeoise comme la conviction où sont beaucoup de gens mariés, qu'ils exercent une mission sociale, un sacerdoce, qu'ils sont des piliers de la société. — Il semble qu'on leur doive, pour s'être mariés, reconnaissance et respect. Chez les jeunes mariés des classes supérieures de la bourgeoisie et notamment dans les classes dites libérales, on voit très vite percer le sentiment naïf de leur dignité sociale accrue et la conviction plaisante d'être socialement montés en grade. Le sentiment avec lequel « la société » voit un mariage se faire est instructif. C'est un attendrissement sur le bonheur des jeunes époux, une félicitation universelle. La société se penche maternellement sur le jeune couple et semble lui dire : « Maintenant tu es à moi. Je te prends
SOUS ma protection. » — Tout au plus se mêle-t-il à ce sentiment une nuance d'élogieuse commisération pour le jeune marié, qui vient d'abdiquer sa situation privilégiée de célibataire. — Il ne sera plus maintenant le point de mire des jeunes filles à marier et des matrones en quête de gendre, le danseur disputé et indifférent qui parade dans les salons. La société lui doit bien une compensation pour un tel sacrifice.
Un autre dogme familial bourgeois est ce qu'on pourrait appeler l'optimisme familial et conjugal, c'est-à-dire la croyance, professée au moins en paroles, que l'immense majorité des ménages bourgeois sont corrects et heureux. Le dogme de la fidélité convenue des épouses est ici un point particulièrement délicat et sur lequel les gens bien pensants et confits en bonne morale bourgeoise ne permettent pas qu'on élève le moindre doute.
Ces dogmes constituent TEvangile familial bourgeois. Il faut que sur ces points le conformisme moral soit impeccable. Si l'on n'y croit pas, il faut faire semblant d'y croire. L'Esprit de corps des gens mariés intervient ici. Car les gens mariés tiennent ferme ensemble et maintiennent le bon renom du corps. Ils ont un honneur spécial, particulièrement chatouilleux et qui ne doit être effleuré d'aucun soupçon irrévérencieux.
Les Rites de la Religion familiale bourgeoise sont minutieux. Ils .tendent tous à renforcer le sentiment de respectabilité supérieure dont veulent s'entourer les gens mariés. Visites, réception? mondaines, « jour » des dames, code compliqué et exigeant des usages mondains, tout vise ce but unique.
C'est ici qu'apparaissent les Pontifes de la Religion matrimoniale bourgeoise. — A tout seigneur, tout honneur. Commençons par la grande Prêtresse du mariage bourgeois moderne : la Dame, la souveraine, terrible, omnipotente et comique « Dame » de Schopenhauer. Il serait téméraire de
PALANTE. ^
refaire après ce philosophe le portrait de la Dame. La Dame est la matrone européenne moderne, la gardienne du protocole bourgeois, la dispensatrice souveraine des faveurs et des ostracismes, la reine de l'opinion dans les cercles bourgeois. Son pouvoir, souvent occulte, n'en est que plus sûr. Qu'on se rappelle dans la Conquête de Plassans la despotique figure de Félicité Rougon, dans Drames de Famille de Bourget l'impérieuse madame Le Prieux dont le luxe et rinfluence mondaine sont faits du labeur écrasant et sans répit d'un mari domestiqué. — Insidieuse ou tyrannique, la Dame règne. La Dame patronne des œuvres, combine des mariages, préside des associations, prononce les verdicts rtiondains, donne les mots d'ordre à suivre. Plus d'une fois, c'est la colonelle qui décide de l'avancement des officiers de son mari, c'est la proviseuse qui décide des notes des professeurs.
La Dame est représentative d'une Morale, d'un ordre social tout entier.
Pour jouer ce rôle de puissance sociale, il faut un décorum intangible. La Dame devra représenter officiellement cet honneur du sexe sans lequel c'en serait fait du mariage. — Schopenhauer l'a très bien expliqué. « Le sexe féminin, dit-il, réclame et attend du sexe masculin absolument tout, tout ce qu'il désire et tout ce qui lui est nécessaire ; le sexe masculin ne demande à l'autre, avant tout et directement, qu'une unique chose : Tobservance de la clause essentielle du contrat : la fidélité *. » La Dame incarne officiellement la loyauté du contrat conjugal. Telle est, dans V Anneau d^Améthyste, cette imposante madame Dulilleul a veuve impérissable de quatre maris, femme terrible, soupçonnée de tout, hors d'avoir aimé, partant honorée ».
Les membres de ce matriarcat moderne ont entre elles un esprit de corps très actif qui renforce l'esprit de corps des
1. Schopenhauer, Aphormnes sur la Sagesse dans la Vie (Paris, F. Alcan), p. 87.
gens mariés et agit dans le même sens. Il s'agit de maintenir les droits du sexe, les codes et usages mondains qui les consacrent, de mal noter les dissidents ou les frondeurs.
Les femmes se comprennent entre elles à demi-mot ; elles ont des intérêts, des sentiments très délicats qui nous échappent, de subtils instincts de despotisme servis par d'admirables qualités d'astuce. Les femmes mettent en commun ces trésors; elles forment une société secrète, avec des mots d'ordre et des signes maçonniques. Une femme qui a écrit une psychologie de la Femme comme seule une femme pouvait l'écrire, madame Laura Marbolm dit à ce sujet : « Les femmes ont une façon de se parler et de lire dans l'âme les unes des autres ; jamais homme ne sera capable d'y lire de la même manière. Une femme converse avec une autre, la dévisage d'un regard maçonnique ; elle lit dans son cœur comme en caractères crytographiques l'histoire de son propre cœur et de sa propre vie. Et cette cryptographie est également intelligible aux ignorantes et aux savantes, aux intelligentes et aux sottes ; et toutes y parlent un langage à part, un langage devant lequel les plus intelligents d'entre les hommes aussi bien que les plus bêtes gardent la même tête ahurie *. »
Socialement, la Dame est hostile à tout ce qui tendrait à un bouleversement dans l'échelle conventionnelle des valeurs. — Elle défend la convention ; car elle ne règne que par elle. Paul Adam a noté ce trait très finement. « Tous les hommes supérieurs, dit-il, seront écrasés, si la femme juge, par les hommes décoratifs. Renan et Anatole France ne commencent d'exister que le jour où il est bien porté de les avoir à dîner. . . Or, c'est l'influence féminine qui, dans la plupart des ménages, règle le train de vie, non en vertu de décisions personnelles, mais en vertu d'un code impérieux fait par toutes les femmes
1. Laura Marholm, Zur Psychologie cler Frau, p. 23 (Berlin 1897).
en général et que chacune à Pair de subir et de désapprouver en particulier... * » Celte influence perdure à travers les générations bourgeoises. La Dame veille à ce que se perpétuent les mariages de convenance et de vanité, « pour que les jeunes ménages recommencent la même vie idiote et transmettent à leurs enfants ce trésor de préjugés nationaux... ^ ».
Ce règne de la Dame, ce matriarcat moderne comporte tout un système de gouvernement, avec un personnel intéressé et dévoué à son maintien. Tous ceux qu'on appelle les supériorités sociales, tous ceux qui disposent de Tinfluence, Tadministrateur, le fonctionnaire, le prêtre ou le pasteur, le médecin bien pensant, etc., sont les paroissiens de la Religion du Monde, les caudataires désignés de la Dame. Qu'on se rappelle dans la Conquête de Plassans Tabbé Faujas et le salon de Félicité Rougon, dans Père^ de Strindberg, le médecin qui exécute les volontés de Laure et fait ligotter le capitaine. Signalons aussi, parmi les comparses de cette comédie, le mari domestiqué qui fait parade de son servage conjugal et qui se montre plus intransigeant que n'importe qui sur les privilèges de sa despotique moitié.
Passons aux Excommuniés de la Religion matrimoniale. — 11 serait peut-être excessif de citer parmi eux le célibataire, bien qu'il soit parfois traité en suspect. On sait les comiques projets d'impôt sur le célibat qu'élaborent périodiquement de bons citoyens. Dans les petits milieux, en particuUer dans les cercles qui se piquent de donner le ton en morale, l'intolérance des gens mariés jette un certain discrédit sur l'homme qui se refuse jusqu'au bout au rôle d'étalon béni par l'Église et primé par le Code. On fait semblant alors de le regarder comme une exception et on cherche, avec une feinte commisération, des excuses à son éloignement pour le mariage.
1. Paul Adam, La Dame et l'Avenir. {Journal du 27 novembre 1899.)
2, Paul Adam. Loc. cit.
Le cas est autre pour la vieille fille. On ne peut parler ici de défaveur sociale. Et pourtant la vieille fille n'aspirera pas à la considération dont on entoure la Dame. — C'est que la vieille fille représente une destinée manquée. L'esprit de corps des femmes a intérêt à ce qu'il n'y ait pas trop de filles restées pour compte sur le marché du mariage ; car cela déprécierait le sexe. La femme qui n'a pu trouver un mari, bien qu'il n'y ait pas de sa faute, a failli à la vocation de son sexe et constitue un exemple fâcheux.
Mais voici maintenant les excommunications majeures. Excommuniée avant tous, la jeune fille qu'on sait s'être donnée en dehors du mariage, celle qu'on appelle d'un terme odieux la fille-mère. N'a-t-elle pas trahi son sexe tout entier ? N'estelle pas un outrage intolérable à ce modèle de toutes les bienséances et de toutes les vertus : la Dame ? n'est-elle pas à juste titre notée d'infamie * ?
Excommuniés aussi le divorcé et la divorcée, ces apostats de la Religion matrimoniale. Les raisons de cette excommunication ont été trop bien déduites par d'autres pour qu'il soit utile de les rappeler. Il n'est pas un penseur de nos jours, depuis Max Nordau jusqu'aux frères Margueritte % qui n'ait percé à jour le mensonge social du discrédit jeté sur les divorcés.
Terminons par l'excommunication classique, celle qui frappe le mari trompé, le légendaire Sganarelle. Cette excommunication revêt une forme spéciale : le ridicule. Mais cela ne change rien à son caractère. Le ridicule est une brimade sociale ; il est un correctif, un remède anticipé, une vindicte préventive qui châtie les actes désagréables ou nuisibles au
1. L'enfant naturel est tout de suite un paria. Qu'on se rappelle le début de Jack de Daudet. La mère du petit Jack présente son fils au supérieur d'une pension bien pensante et fréquentée par les enfants de la riche bourgeoisie. — Le supérieur fait entendre à la mère avec une politeses mielleuse et toute ecclésiastique que le petit Jack ne peut être admis dans son établissement.