‹ Combat pour l'individuChapitre 53 sur 87 · Tarde, Les Lois de VhnHalion, p. 347. (Paris, F. Alcan · texte numérisé non relu

Tarde, Les Lois de VhnHalion, p. 347. (Paris, F. Alcan

d'un moyen en fin est d'autant plus dangereuse que le moyen est diaprés les apparences plus utile à la société \ » On ne peut mieux rendre compte de la tendance qu'ont certains groupes sociaux à exagérer leur influence et leur prestige social au moyen de vains simulacres.

3^ Cessons de considérer un groupe dans ses relations avec les groupes rivaux où antagonistes. — Pris en lui-même, ce groupe subit une évolution au cours de laquelle des conflits se produisent nécessairement entre le passé et le présent. De là ces duels logiques dont parle M. Tarde et dont la succession constitue l'histoire d'une société. Une croyance, une discipline sociale conserve, quoique surannée, des défenseurs. Il y a dans une société des classes entières d'hommes qui se vouent à la défense des vérités d'hier devenues, suivant le mot d'Ibsen, des mensonges d'aujourd'hui. Ajoutons que dans ces duels logiques, aucune des deux parties en présence ne peut revendiquer le monopole du mensonge organisé. Il peut se faire que les novateurs substituent simplement de nouveaux mensonges aux mensonges anciens. Les sectes révolutionnaires ne sont pas plus sincères, par définition, que les sectes conservatrices. Il y a pourtant plus de chances de trouver parmi elles des esprits sincères, que parmi les défenseurs de croyances qui ont fait leur temps et dont l'expérience a dévoilé l'insuffisance.

Une question qui se pose maintenant est celle de savoir comment l'individu en vient à reconnaître le caractère mensonger des illusions que le groupe organise autour de lui. On peut répondre que l'individu prend conscience de ce qu'est le monde social, de la même manière qu'il arrive à se rendre compte de la véritable nature du monde extérieur. C'est en présence des erreurs et des contradictions des sens que le moi renonce* au dogmatisme naïf qui lui faisait admettre tout

1. Simmel, Comment les formes sociales se maintiennent. [Atitie'e sociologique, i898, p. 92.)

d'abord TobjeclivUé de ses perceptions* Désormais il fera un tri parmi ces dernières; il déclarera vraies et réelles celles-là seules qui ne se contrediront pas entre elles. Il rejettera les autres comme irréelles et hallucinatoires. De même ce sont les contradictions qui se manifestent au sein de l'organisation sociale qui font sortir l'individu du dogmatisme social qui est sa primitive attitude. Ces contradictions le déconcertent et font naître en lui le doute libérateur. Les institutions et les disciplines sociales, au lieu de lui apparaître comme des édifices aux murailles solides et inébranlables contre lesquelles vient se heurter l'insensé assez audacieux pour les nier, ne sont plus pour lui que des ombres molles et opaques qui, comme dans les ténèbres de la nuit, reculent devant celui qui s'avance vers elles.

Mais quelle est dans Findividu la faculté libératrice ? Comment l'individu qui n'est après tout qu'un tissu d'influences sociales interférentes, en vient-il à poser son existence indépendante comme juge et mesure de Têtre et du non-être social.^ Il semble qu'on pourrait peut-être recourir pour résoudre cette question, à l'ingénieuse et profonde hypothèse développée par M. Bergson dans son livre : les Données immédiates de la Conscience. On sait comment ce philosophe oppose au moi social^ moi superficiel et illusoire, un moi intime et profond dont le premier n'est que Finfidèle symbole. La philosophie n'a d'autre but, d'après M. Bergson, que de retrouver ce 7noi vrai sous les symboles qui les recouvrent, pour le saisir « dans sa fuyante originalité* ». — La vio sociale répondrait à une illusion, Tinévilable illusion par laquelle la conscience humaine a déroulé le temps dans l'espace et placé la succession au sein même de la simultanéité. <c Quand je mange d'un mets réputé exquis, le nom qu'il porte, gros de l'approbation qu'on lui donne, s'interpOse entre ma

1. Bergson, Matière et mémoire. Avant-propos. (Paris, F. Alcan.)

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sensation et ma conscience; je pourrai croire que la saveur me plaît alors qu'un léger effort d'attention me prouverait le contraire. Bref, le mot aux contours bien arrêtés, le mot brutal qui emmagasine ce qu'il y a de stable, de commun et par conséquent d'impersonnel dans les impressions de l'humanité, écrase ou tout au moins recouvre les impressions délicates et fugitives de notre conscience individuelle... Nous croyons avoir analysé notre sentiment; nous lui avons substitué en réalité une juxtaposition d'états inertes, traduisibles en mots et qui constituent l'élément commun, le résidu impersonnel des in^pressions ressenties dans un cas donné par la société entière.,. Que si maintenant quelque romancier déchirant la toile habilement tissée de notre moi conventionnel, nous montre sous cette logique apparente une absurdité fondamentale, sous cette juxtaposition d'états simples une pénétration infinie de mille impressions diverses qui ont déjà cessé d'être au moment où on les nomme, nous le louons de nous avoir mieux connus que nous ne nous connaissions nous-mêmes... Il n'en est rien cependant et par cela même qu'il déroule notre sentiment dans un temps homogène et en exprime les éléments par des mots, il ne nous en présente qu'une ombre à son tour ; seulement il a disposé cette ombre de manière à nous faire soupçonner la nature extraordinaire et illogique de l'objet qui la projette; il nous a invités à la réflexion en mettant dans l'expression extérieure quelque chose de cette contradiction, de cette pénétration mutuelle qui constitue l'essence même des éléments exprimés. Encouragés par lui, nous avons écarté pour un instant le voile que nous interposions entre notre conscience et nous; il nous a remis en présence de nous-mêmes *, »

Nous n'avons pas à discuter ici dans son ensemble l'hypothèse de M. Bergson. Nous ne nous demanderons pas s'il faut

1. Bergson, Les Données immédiates de la conscience, p. 100. (Paric^, F. Aie an.)

admettre ou rejeter ce moi intime et profond qui se cacherait, fuyant et mystérieux, sous l'enveloppe des verbalismes auxquels s'arrête notre moi social. Nous nous demanderons seulement si ce moi intime, à supposer qu'il existe, peut nous servir pour résoudre le problème que nous avons posé plus haut, c'est-à-dire comment l'individu est-il capable de percer les mensonges sociaux?

Au premier abord, Thypothèse de M. Bergson semble très propre à remplir un pareil office. En effet, ne nous ferait-elle pas saisir en nous-mêmes un principe supérieur au monde sociçd et indépendant de lui, par conséquent très propre à devenir le juge et la mesure de l'être et du non-être social? Et pourtant à y regarder de plus près, on voit qu'il n'en est rien. En effet, dans l'hypothèse de M. Bergson, tout, dans notre représentation du monde social, est également mensonger. Il n'y a plus, aucune distinction à faire entre la sincérité et l'insincérité, entre la vérité et le simulacre. Le moi cherchant la vérité sociale ne sait plus où se prendre ; il s'anéantit lui-même dans le rêve dont il est le créateur. La conséquence directe de la conception de M. Bergson est un illogisme et comme un nihilisme social absolu. En effet, qui dit science dit distinction de genres et d'espèces, opposition et combinaison de catégories. Or la psychologie de M. Bei^son est la négation de tout genre, de toute espèce, de toute catégorie. Comment ce moi mystérieux et fuyant serait-il capable de découvrir les contradictions qui sont les indices révélateurs des mensonges sociaux, alors qu'il est lui-même la négation de toute logique ? M. Fouillée semble avoir prévu la conception de M. Bergson quand il dit quelque part à propos du moi nouménal de Kant : « J'ai besoin d'avoir une activité personnelle là où j'agis, là où je connais mon action et son milieu, là où je me connais moi-même ^ ».

1. Fouillée, Vévolutionnisme des idées-forces. Introduction. (Paris;. F. Alran.)

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Nous ne recourrons donc pas au moi pur de M. Bergson pour expliquer comment l'individu peut percer les. illogismes et les mensonges sociaux. Il ne reste dès lors qu'une réponse possible au problème. Elle consiste à charger de cet office les facultés ordinaires delà conscience empiriques : comparaison, jugement, raisonnement.

Ajoutons que les sociétés évoluent et que cette évolution introduit un facteur nouveau dans le problème. A mesure que révolution sociale se poursuit, la conscience individuelle, par suite de la complexité croissante de la vie sociale, devient elle-même plus complexe, plus délicate, plus consciente d'elle-même et de son milieu. Elle devient par suite de plus en plus apte à découvrir les illogismes des systèmes sociaux qu'elle traverse. Un individu qui n'appartient qu'à un groupe sera forcément dupe des mensonges de ce groupe. Mais s'il appartient à la fois à un grand nombre de cercles sociaux différents et variés, il sera capable de faire un tri parmi ces influences multilatérales et de les faire comparaître devant le tribunal de la raison individuelle. C'est un des mensonges de groupe les plus caractéristiques que celui qui consiste à juger de la valeur d'un individu d'après son étiquette sociale. M. Bougie remarque que la variabilité croissante des modes ôte beaucoup de sa force à ce mensonge. « Il se produit un changement perpétuel qui nous fait voir les mêmes modes portées par des individus très différents et des modes très différentes par un même individu... L'esprit qui a vu se succéder tant d'assimilations différentes se déshabitue de juger les gens sur l'étiquette qu'ils prennent et essaie de découvrir sous l'uniforme momentané des collectivités, la valeur propre à l'individu * . »

Une dernière question se poserait maintenant : celle de savoir quel est celui des deux termes antagonistes — la vérité

1. Bouclé, Les idées e'gaiilaires, p. 164. (Paris, F. Alcan.)

OU le simtrlacre qui aura le dernier mot dans Thistoire de rhumanité.

Sur celte question, plusieurs conceptions ont été soutenues. D'après Schopenhauer, toute société est essentiellement « insidieuse ». Par sa constitution même, elle est condamnée à duper riiidividu par des simulacres variés qui changent au cours des civilisations, mais dont l'effet est toujours le môme : stimuler le vouloir-vivre de Tindividu et le faire servir aux fins sociales. L'histoire se répète sans cesse « Il faut comprendre que rhistoire, non seulement dans sa forme, mais dans sa matière même, est un mensonge ; sous prétexte qu'elle parle de simples individus et de faits isolés, elle prétend nous raconter chaque fois autre chose, tandis que du commencement à la fin, c'est la répétition du même drame avec d'autres personnages et sous des costumes différents*. » Les sociétés se succèdent, mais leur tactique ne change pas ; elles dupent éternellement l'individu au moyen des mêmes simulacres.

Ibsen est un de ceux qui ont été le plus vivement frappés de l'intérêt que présente le problème du « mensonge de groupe », On sait que le sujet de beaucoup de ses drames est la lutte de l'individu contre les mensonges sociaux. Et Ton peut dire qu'aucun poète n'a dramatisé d'une manière plus intense ce qu'un personnage de son théâtre appelle « le mensonge vital ». On sait avec quelle énergie Ibsen dresse contre les hypocrisies sociales ce qu'il appelle quelque part « la revendication de ridéal ». Certes, dit un des critiques d'Ibsen, si Kant pouvait revenir à la vie, comme il exulterait de voir si admirablement dramatisé son rigorisme moral ! comme il rayonnerait de voir son impératif catégorique adapté et approprié à la scène ! » Mais on ne serait peut-être pas fondé à conclure de là qu'Ibsen ait cru au triomphe final de la sincérité. 11 semble croire parfois comme Schopenhauer qu'il y a

1. Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représenlation. T. m, p. 215. (Paris, F. Alcan.)

toujours quelque chose de pourri dans notre vérité et que rhumanité ne fait que substituer le mensonge au mensonge.

La conception de Garlyle est plus nette. D'après lui les médiocres sont caractérisés par a Tintelligence vulpine » ; les héros, moteurs de l'histoire, par l'absolue sincérité. La sincérité et la vérité l'emporteront un jour, car révolution humaine est dominée par une idée divine qui se réalise pro- «^ressivement dans les grands hommes.

Ces diverses solutions répondent à une question qui dépasse manifestement l'expérience et que nous ne chercherons pas à résoudre ici. En restant sur le terrain de Fexpérience, tout ce qu'il nous est permis de dire, c'est que l'individu peut, dans un ensemble donné de conditions sociales, arriver à reconnaître les mensonges de groupe et à se prémunir contre eux.

Aujourd'hui Taction individuelle est remplacée par Taction collective. Sur le terrain économique, politique, moral et social, tout se fait par masses, par groupes. Sur le terrain industriel, ce sont les syndicats financiers et ouvriers; en politique, ce sont les comités et les ligues; sur le terrain social et moral, ce sont les administrations officielles, les corps constitués, les clans mondains, les églises et les chapelles de tout genre, avec leurs mots d'ordre, leurs discipUnes concertées d'admirations et de réprobations convenues, leurs préjugés et leurs morales de groupe,

La Pensée même, l'ombrageuse et solitaire Pensée, s'embrigade et n'a plus d'audaces que sous les plis d'ime bannière qui précède les penseurs comme le fanion orné de couronnes et de médailles s'avance en tète d'un Orphéon ou d'une Société de gymnastique. Partout l'initiative individuelle est négligée, méprisée, suspectée. Il faut être plusieurs pour agir, plusieurs pour prendre une décision, plusieurs pour oser penser ou parler. — Aujourd'hui plus que jamais malheur à l'isolé !

L'individu, pris dans le réseau compliqué de nos liens sociaux n'échappe à une maille qui commençait à l'enserrer que pour s'emprisonner aussitôt dans une autre.

Initiative et responsabilité vont de pair. L'éclipsé de l'initiative mdividuelle entraîne l'éclipsé du sentiment de la responsabilité. La caractéristique des âmes contemporaines, c'est l'horreur de la responsabilité personnelle ; c'est le désir de

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