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La Plu me y \b mars

L'IMPUNITK DE GROUPE 425

noyer cette responsabilité personnelle dans la responsabilité, collective.

Responsabilité collective ! Le mot est étrange. Il a été inventé par certains moralistes, en correspondance sans doute avec la mentalité que nous venons d'esquisser. Pour nous, nous sommes arrêtés par ce vocable. Nous n'en voyons pas nettement le sens. Il n'y a de responsabilité que la responsabilité personnelle, que celle qui est portée par un moi. On peut être responsable de soi et pour soi. Mais qu'est-ce que la responsabilité d'un être anonyme, d'une foule, d'une administration, d'un corps, d'un clan mondain? — Il ne faut pas confondre responsabilité collective et responsabilité partagée. Cette dernière expression peut s'entendre. Dans certains cas, une responsabilité partagée est possible parce qu'elle est susceptible d'être répartie entre les personnes qui ont participé à l'acte. Par exemple, un vol est commis. On en sait les circonstances et les détails. On sait qui a été l'instigateur, qui a fait le guet, qui a opéré l'escalade ou l'effraction, qui a été le receleur. — Ici on peut parler de responsabilité, parce que la part d'initiative de chacun, et par conséquent sa part de responsabilité, peuvent être déterminées. Tout autre est le cas quand il s'agit d'une foule, d'un corps constitué, d'un clan mondain ou encore quand il s'agit de ces mille influences sociales anonymes, fugaces et insaisissables et pourtant tenaces et toutes puissantes, qui forment à un moment donné ce qu'on appelle l'opinion. C'est en vain qu'ici vous essaierez de fixer des responsabilités ; il n'y a ici qu'une responsabilité anonyme, c'est-à-dire une responsabilité nulle. C'est là l'idéal cher à la veulerie contemporaine : V Impunité du groupe. — L'impunité du groupe couvre la rosserie des individus.

Car il ne faut pas être dupe de cette expression : un groupe. — Un groupe est une abstraction. Dans tout groupe il y a des meneurs et des menés, des donneurs de mots d'ordre et des suiveurs. A notre stade de civilisation que Sighele appelle

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si bien le « stade hypocrite » et qu'il oppose à la criminalité violente des âges antérieurs, les meneurs aiment à ne pas se compromettre. Us aiment à rester dans Tombre. — A vrai dire, la distinction faite par Sighele entre Tâge de la Violence et Tâge de la Ruse est peut-être trop absolue. On peut évoquer comme type d'époque intermédiaire la Renaissance italienne, se rappeler par exemple ce prince Colonna dont Beyle a esquissé la figure dans ÏAbbesse de Castro et qui donnait comme mot d'ordre à ses soldats de ne jamais dire la vérité, dans aucune circonstance, même quand ils ne soupçonneraient pas l'utilité de ces mensonges.

Il n'en reste pas moins vrai, en gros, que parmi nous la mentalité de groupe, favorisée par la multiplication et la complication croissante des cercles sociaux, se caractérise par un besoin croissant de dissimulation, par une horreur pour le coup droit qui démasque le tireur, par une sympathie pour la tartuferie et le pharisaïsme de groupe.

Dans tout groupe il y a une certaine quantité disponible de méchanceté humaine, une certaine quantité de cruauté virtuelle, de dispositions latentes à la raillerie, à la calomnie, au dénigrement, à l'agression sournoise.

Cette énergie spéciale tend, comme toute énergie, à s'écouler et se déployer suivant la ligne de la moindre résistance. Elle s'attaque d'instinct à Têtre faible et sans défense, de même que la goutte d'eau s'écoule suivant la pente la plus facile. Cela est visible dans tous les groupes, petits ou grands durables ou passagers.

Qu'on se rappelle la table d'hôte de la pension Vauquer dans Balzac et les brocards qui se concentrent sur le père Goriot. Qu'on se rappelle aussi dans la nouvelle de Maupassant intitulée V Héritage les sarcasmes à jet continu des employés du ministère contre le père Savon. Il est rare de voir un groupe sans un souffre- douleur, un pâtiras. Il y a là quelque chose de semblable à ce qui se passe chez les ani-

maux domestiques, quand on voit une basse-cour se ruer sur un poulet malade pour Tachever à coups de bec.

Eh ! bien ! le talent du meneur, dans notre stade de criminalité sournoise, consiste à capter, à canaliser et à diriger au gré de ses intérêts ou de ses rancunes cette force spéciale qui est la méchanceté de groupe. C'est là la technique qui est au fond de toutes les moqueries concertées, de toutes les délations, de toutes les intrigues sordides, de toutes les niaiseries méchantes, de toutes les mises en quarantaine sociales, de tous les coups de pieds de Téne au mérite qui sont aisément observables dans les corps, les clans et les coteries de tout genre. D'ailleurs dans la société, le faible n'est pas nécessairement faible intellectuellement ou moralement. C'est simplement l'isolé, l'indépendant, ou encore le sincère, très supérieur la plupart du temps à ceux qui ameutent autour de lui les ricanements grégaires.

Contre l'isolé le meneur hypocrite a beau jeu. Il dirige à coup sûr contre lui la méchanceté et la lâcheté du groupe. Pour lui, il reste dans la coulisse, couvert par l'anonyme complicité des autres,

La criminalité de groupeveut l'impunité et elle l'obtient à coup sûr. Cependant si l'isolé s'avise à un moment donné de se rebiffer contre le groupe, ce dernier feint l'indignation et entonne le chœur connu :

(^et animal est très méchant ; Quand on l'attaque il se défend.

Par privilège spécial, un groupe doit échapper aux conséquences de ses méfaits. Il veut être lèche et féroce impunément. Lorsque des haines de groupe se sont acharnées sur un individu, elles ne veulent pas le laisser se relever. Même quand le groupe ne semble rien avoir à redouter de l'individu qu'il a annihilé, il prévoit toujours des représailles possibles.

Il applique instinctivement le précepte de Machiavel qui

dit « qu'il faut achever les blessés sans pitié, afin qu'ils ne surgissent pas guéris et aptes à de nouvelles batailles. Si médiocre que soit un vaincu, sa colère est toujours à craindre ; c'est pourquoi Textermination est nécessaire ».

Les groupes exercent aujourd'hui la véritable'omnipotence. « Le pouvoir de tous ne compte avec personne », dit quelque part Balzac ^ Or, aujourd'hui le pouvoir de tous, c'est le pouvoir des groupes. Car tout le monde est embrigadé. — On peut aussi appliquer à la politique des groupes le mot de Casimir Périer - : « Tout pouvoir est une conspiration permanente. » Aujourd'hui, le pouvoir résidant dans les groupes, on peut dire que tout groupe est une conspiration permanente. Il est une conspiration contre la liberté des individus, contre l'originalité des consciences individuelles.

Telle est l'impunité de groupe. Cette lâcheté collective est bien en germe dans la nature humaine. Sighele remarque que les enfants, quand ils se trouvent ensemble, deviennent plus méchants et plus cruels... « La niche un peu hardie, le petit vol, l'escalade d'un mur qu'aucun n'aurait osé faire ou même méditer tout seul, ils y songent et ils le font, quand ils se trouvent beaucoup ensemble. Nous-mêmes, nous autres hommes, nous devons reconnaître que s'il est un cas où nous pouvons faillir aux lois de la déUcatesse ou à celles de la pitié, c'est alors justement que nous sommes plusieurs ensemble. Car le courage du mal s'éveille alors en nous ^. » — Mais cette disposition naturelle est renforcée par les particularités de notre état social. Au premier rang on peut noter l'influence de l'esprit fonctionnariste. — Tolstoï donne un bon exemple d'irresponsabilité fonctionnariste. C'est à la fin de la deuxième partie de Résurrection. — Plusieurs forçats partant pour la Sibérie sont morts à cause de la chaleur exces-

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