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Schopenhauer, Le monde comme volontéy

Raison et qui, en possession de la vérité scientifique, ne peut manquer de produire le bonheur individuel et social. C'est ce concept de vérité mis à la base de Téducationisme qu'il convient d'examiner maintenant.

La remarque importante dont il faut partir ici, c'est que sur le terrain social et moral, la vérité est fondée non sur un rapport de nécessité logique, mais sur un rapport de convenance et d'utilité vitale. « L'homme, dit M. Rémy de Gourmont, associe les idées non pas selon la logique, selon Texactitude vérifiable, mais selon son plaisir ou son intérêt. » Les associations d'idées qui l'emportent dans la conscience sociale d'un groupe, sont celles qui sont en harmonie avec l'utilité actuelle de ce groupe. Beaucoup d'associations d'idées, quoique fausses ou même absurdes en elles-mêmes, acquièrent ainsi dans un groupe un empire incontesté. « Certaines associations d'idées, dit encore M. de Gourmont, quoique très récentes, ont pris rapidement une autorité singulière; ainsi celle d'instruction et d'intelligence, d'instruction et de moralité. Or, c'est tout au plus si l'instruction peut témoigner pour une des formes particulières de la mémoire ou pour une connaissance littérale des lieux communs du Décalogue... Ces deux associations d'idées n'en sont pas moins devenues de véritables lieux communs, de ces vérités qu'il est aussi inutile d'exposer que de combattre. Elles se rejoignent à toutes celles qui peuplent les livres et les lobes dégénérés dés hommes, aux vieilles et vénérables vérités telles que : verturécompense, vice-châtiment , Dieu-bonté, crime-remords , devoir-bonheur, autorité-respect, malheur-punition, avenirprogrès, et des milliers d'autres dont quelques-unes, quoique absurdes,. sont utiles à l'humanité*. » Disons plutôt : utile à tel ou tel groupe à tel ou tel moment de son évolution.

11 importe surtout de ne pas confondre l'utilité du groupe

i. Remy de Gourmont, La culture des idées, p. 109.

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et rutîlité de Tindividu. Ces deux utilités sont si loin de s'identifier qu'elles sont la plupart du temps opposées. Examinez la plupart des préjugés, celui de l'honneur, par exemple. Vous verrez que ces préjugés, utiles au groupe, sont pour l'individu une tyrannie de tous les instants. Schopenhauer a mis cela en lumière d'une façon admirable dans ses Aphorismes sur la sagesse dans la vie. On sait que ce philosophe distingue ce que l'individu est en lui-même et ce que l'individu i^eprésente dans l'opinion des autres, c'est-à-dire l'opinion qu'il plaît aux autres de se faire de lui. Or, la principale cause du malheur de l'individu est la sottise qui le pousse à placer son bonheur non dans ce qu'il est^ mais dans ce qu'il représente y c'est-à-dire en définitive dans le cerveau d'autrui. Ce préjugé qui est, pour Tindividu imbécile, la cause d'un tremblement perpétuel est au contraire entre les mains du groupe et de ses dirigeants, un moyen assuré de domination. Cela est vrai surtout dans les classes de la société où Tesprit de société, l'esprit de conformisme et l'esprit de groupe sont le plus forts. Là, l'individu est à chaque instant l'esclave de son groupe, de sa caste, de sa classe. Cela resterait vraisemblablement vrai dans une organisation sociale entièrement étatiste et fonctionnarisle, puisque nous voyons le souci de la considération et du cant dominer de préférence aujourd'hui dans les cercles, du monde fonctionnaire.

Ce sont de tels préjugés utiles au groupe, que Téducationisme social et moral veut nous faire passer subrepticement sous le couvert des Impératifs moraux kantiens ou autres. Mais il est aisé de voir que telle association d'idées qui sera une vérité au point de vue du groupe par la raison qu'elle lui sera utile, sera au contraire un mensonge au point de vue de rindividu par la raison inverse qu'elle est pour lui une cause de crainte, de tremblement devant autrui, une entrave morale de tous les instants.

Il y a dans tout système d'éducation un principe de sug-

gestion bovaryque ^ c*est-à-dire illusionniste, au moyen de laquelle Téducateur superpose à la personnalité innée de l'individu, une personnalité factice plus ou moins en harmonie avec le vœu vital du groupe. C'est cette personnalité factice, ce moi apparent et social qui opprime et écrase le moi réel.

En définitive les vérités sociales et morales ne sont que des mensonges utiles au groupe, mais en revanche plus ou moins oppressifs pour l'individu. Une longue habitude héréditaire a consacré ces mensonges. Aujourd'hui l'individu ne peut plus ou n'ose plus les révoquer en doute ; en tout cas il ne peut sans danger s'insurger contre elles. La vérité, c'est le mensonge convenu et devenu obligatoire au nom de Tintérêt vital du groupe. « Ce que nous appelons vérité, dit Nietzsche, est une erreur fixée et reconnue spécifiquement utile; être véridique, c'est mentir avec le troupeau [herdert" weise lûgeri) . »

Ces objections, dira-t-on peut-être, valent contre un empirisme moral traditionnel et routinier. Elles ne valent pas contre un éducationisme rationaliste qui se propose de déterminer scientifiquement l'exacte vérité sociale et morale.

La question est de savoir s'il dépend de la Raison et de la Science de réaliser ici l'accord entre le vœu vital du groupe et le vœu vital de l'individu. — Établir au nom de la Raison et de la Science un conformisme moral et social entre ses membres, tel est le vœu du groupe. Mais à ce vœu la spontanéité des sensibilités individuelles oppose une résistance invincible. Il n'est au pouvoir d'aucun dogmatisme moral ou social issu de la raison et de la science d'emprisonner, de fixer dans une formule sociale et morale définitive ce qu'il y a de fluide, de vivant et de mouvant dans une individualité. La raison psychologique en a été déjà dite plus haut. C'est que, sur le terrain moral, les dogmes rationalistes ne sont

1. Voirie très curieux livre de M. Jules de Gaultier, Le Bovarysme^ édit. du Mercure de France.

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qu'une expression abstraite et secondaire de tendances vitales profondes qui évoluent selon un rythme imprévisible. La foi dans la Raison et dans la Science n'est elle-même au fond qu'un état de sensibilité, le vœu d'un tempérament individuel. Chez les esprits supérieurs, les savants, les penseurs désintéressés, cette foi à la science se tourne en une sorte d'ascétisme, de stoïcisme intellectuel* qui a sa noblessse, mais qui n'est pas susceptible d'être universalisé parce qu il répond à une forme très spéciale et relativement rare de sensibilité et par suite d'intellectualité. — Chez d'autres, cette foi dans la Raison et dans la Science se tourne en un pédantisme assez grossier, sinon en une manie enseignante, prédicante et moralisante tout à fait insupportable. Il ne faut donc pas oublier le caractère individuel, intime, insaisissable et incommunicable de la vérité esthétique et morale. Sur ce terrain esthétique et moral, cela seul est vrai pour l'individu, qui est à Tunisson de sa propre physiologie. Le reste est faux, non avenu, adventice, artificiel. Gela est d'autant plus vrai qu'on a affaire à des individualités supérieures. Pour elles, la possibilité de se distinguer et de se différencier est la loi vitale par excellence. Le pouvoir de l'éducation sur l'individu a donc des limites. Les influences éducatrices, quelles qu'elles soient, n'atteignent pas le fond intime de l'être. L'éducation peut communiquer à l'individu des notions abstraites et des préceptes abstraits, comme on montre à l'élève des figures immobiles sur un tableau noir. Mais la combinaison originale de ces notions, leur entrelacement selon des modes nouveaux ressortit à la spontanéité de l'intelligence individuelle. — L'éducation peut nous apprendre à raisonner correctement et à tirer des conséquences de prémisses données. Mais là s'arrête son pouvoir. Ce n'est pas elle qui nous fournit les prémisses initiales,

1. Voir Nietzsche, Généalogie de la morale, trad. franc., p. 261, et le commentaire ' de M. Fouillée, Nietzsche et V immoralisme y p. 43. (Paris, F. Alcan.)

sensibles, actives et vivantes de nos syllogismes pratiques. Ces prémisses émanent du fond intime de notre individualité. Elles nous sont données par une intuition toute individuelle. Ajoutons que l'intuition est incommunicable.

Ce qui a été dit de la volonté peut se dire de rinluition. — Velle non discitur^ a-l-on dit. De même, intueri non discitur. De même amare et odi non discitur. Les amours et les haines, les antipathies et les aversions, les sympathies et les enthousiasmes résident dans une région plus intime, plus délicate et plus profonde où ne pénètre pas le verbe des pédagogues. L'aspiration à Tunité intellectuelle et morale de Thumanité est un vœu enfantin. S'il se réalisait par impossible, ce serait la fin de la belle diversité esthétique .et morale. Ce serait la mort de la culture. — Le dogme kantien de Tuniversalisation de la maxime est une grande erreur psychologique. — On ne peut vouloir sérieusement que tous les hommes adoptent la même discipline morale. Schopenhauer a bien saisi le caractère de Tintuition qui est la seule véritable connaissance et la seule véritable règle : « Si l'intuition pouvait se communiquer, dit-il, la communication en vaudrait la peine; mais, en définitive, nous ne pouvons sortir de notre peau; il faut que nous restions enfermés chacun dans notre crâne, sans pouvoir nous venir en aide les uns aux autres*. » — Tout au plus le moraliste peut-il proposer comme des placita les vœux de sa sensibilité individuelle à la catégorie des individus dont la sensibilité vibre à Tunisson de la sienne.

Nous voyons que le problème de la valeur et de refficacité de l'Education présente un intérêt et une signification toute différente selon qu'on l'envisage du point de vue de l'individu ou du point de vue de la société. Il est très utile pour un groupe et pour les dirigeants de ce groupe d'imposer un conformisme moral et social aux membres de ce groupe. Ce con-

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