REX
M. Rouvier disait mardi : « Aucun gouvernement ne pourrait permettre aux agents des services publics de se syndiquer, sans mettre en péril l’existence non seulement de la République, mais de tout gouvernement régulier et normal. »
On a applaudi cette déclaration, qui a paru énergique. Quant à moi, je ne l’accepte pas.
Parce qu'elle ne distingué ni ne précise, elle ne
suffit pas dans une question qui ne peut se résoudre si.
sommairement. Elle n’a que les apparences de la force : il y manque l'autorité que donne, seule, une politique ferme et prévoyante.
Ce qui met en péril les gouvernements. c'est d’ ab ora l'anarchie à l'abri de laquelle les entrepreneurs du désordre faussent les lois et les institutions : c’est aussi l'hésitation devant les transformations sociales, dont ils devraient diriger la marche, au lieu de les laisser
s’accomplir sans eux el contre eux.
La loi de 1884 n'est qu’une pierre d'attente ; son couronnement nécessaire sera l’organisation professionnelle, seul moyen qui s'offre à la société démocralique, pour échapper à l’individualisme sans tomber dans le socialisme d'Etat.
C'est là que nous porte, à travers mille chaos: la grande évolution dont la séance de mardi a découvert, en partie, la marche irrésistible ; nul n’est assez puissant pour la faire reculer.
M. Barthou a terminé son livre par cette citation d'Ernest Renan :
« Quiconque s’imagine arrêter un mouvement social
par des mesures cocrcitives fait preuve d'une complète ignorance du cœur humain et témoigne qu'il ne con- naît pas les vrais moyens d'action de la politique. » Ér Je recommande cette pensée à mes amis et même à mes adversaires.
# | | | Il
É Mardi dernier donc, tandis que Chambre sommeil- lait, encore ensevelie sous le mol édredon de la Sépa- ration, la question sociale, soudain, vint l’éveiller en É sursaut. Il fallut que Lasies y mit la main : depuis si longtemps les socialistes avaient désappris l’art de s’en servir! c'était du plus loin qu'on s'en souvint, huit b: ans, au moins, et de si belles années, si tranquilles ! «FAffaire », les bonnes Sœurs, les moines, la Sépara- . tion : ah ! le bon temps où l’on était débarrassé du e vieux cauchemar | 4 Tout à couple voici qui revient. La Chambre, d'abord, en fut saisie comme Sganarelle dans le Festin de pierre : E CAR ! monsieur, c’est un spectre ! je le reconnais au LE. oc ) Ce n'était pas un spectre, mais bien, dans sa trou- D blante réalité. le terrible problème de l’organisation dn F- travail. qui hantait, il y a plus d’un siècle, l’ancieu EE àa son lit de mort, et qui tourmente encore : aujourd'hui le berceau vacillant de la société moderne. __ L'objet même qui servit d'occasion à ce débat 4 poone n'était, on l'entend bien, qu'un prétexte, propre à couvrir les manœuvres, les ambitions et les rancunes politiques.
Malgré tout, cependant, la question subsiste. L
s’agit, de l’ai dit, de savoir si le droit d’association professionnelle appartient ou non aux employés des services publics. Mon éminent collègue M. Jules Roche a tranchée cette question juridiquement, dans un .
article publié ces jours derniers, où, comme c’est sa coutume, la précision des arguments ne laisse rien à désirer.
Mais s’il l’a tranchée, il ne me paraît pas qu'il l'ait
résolue. En dépit de l’interprétation des lois, elle demeure posée ; la jurisprudence elle-même, la trouvant toujours debout, hésite, incertaine de ses arrêts. Les
textes nouveaux pressent de toutes parts le bureau
législatif : il faudra qu’on les discute et que, par une
conception élargie de la réforme initiale, quelque satisfaction soit donnée à la croissante revendication des 3
intérêts professionnels.
Alors même, ce ne sera qu’un pas sur la route où nous pousse l'irrésistible puissance de mouvement syndical.
M. Jules Roche a nettement établi les limites que trace à ses effets le texte de la loi sur les syndicats
professionnels. Je n’ai, là- dessus, rien à lui répondre.
Mais il a voulu, du même coup,en définir le caractère, |
et c'est ici qu'il a, suivant moi, sinon méconnu, sue
moins rétréci le véritable terrain du débat.
La loi de 1884 a bien cu, comme il le montre, pour V
objet immédiat de permettre aux ouvriers de s'associer
sous une forme particulière. Mais en réalité, sa portée
fut tout autre. En abrogeant la loi du 14 juin 1597,
SUR ee
Poe a renversé toute l'œuvre économique ce la Révo-
lution.
Qu'était-ce, en effet, que cette loi de 17917 ? Une loi
de circonstance ? Oui, comme presque toutes les lois
de l’époque révolutionnaire, comme les décrets eux-
4 mêmes du 4 août, rendus dans l’ardente émotion qu'avait soulevée le rapport de Target sur les troubles
des provinces : elles naissent d’un incident, mais elles ne sont, même improvisées, que l'effet extérieur des idées profondes.
La loi du 14 juin 1791 en est un exemple frappant. Ge n'est pas elle, en réalité, qui a détruit les corpora-
ne tions.
Trois mois plus tôt, une autre loi, celle du 2 mars, avait mis fin à Pantique or ganisation du travail natio-
+ et cette loi du 2 mars, elle-même, ne l’avait abolie
qu'incidemment, à propos du décret sur les patentes.
: Voilà prises sur le faitles lois de circonstance. Le régime corporatif périt obscurément, par une mesure fiscale, sans que de son grand rôle social il fût dit un seul mot. Pen ie
= Pourquoi ? C’est que, dans tous ces esprits formés à … l’école de Rousseau, le siège était fait, la cause entendue, lindividualisme établi comme une religion.
Le 14 juin, les choses n'allèrent pas autrement.
Croit-on que cette loi qui devait dominer un siècle entier, cette loi que M. Floquet appelait, en 1883, « la . loi martiale de l’industrie », ait donné lieu à de longs
débats, à de grandes joutes oratoires ? Non : la discus-
s sion tient à peine trois pages des Annales parlementaires.
NE MEME L" SOMTEERS 5 w
da
Re RSS DE Er nn M er
La loi est tout entière dans le rapport de Le Chapelier.
C’est bien encore une loi de circonstance. Elle fut proposée et votée à l’occasion des tentatives faites par quelques anciens corps de métiers parisiens, pour protester contre la suppression des corporations ou pour en profiter en vue de satisfaire les convoïilises qu’elle avait éveillées ; car ce double courant, que notre temps voit reparaîlre avec tant d’impétuosité, commença, dès le lendemain de la désorganisation du travail, à se faire jour parmi les ruines du vieil édifice. Leur rencontre engendra tout aussitôt des troubles publics. Il fallut intervenir. C’est la raison d'être de la loi de 1791. Le Chapelier l'indique au début de son rapport.
Mais immédiatement le ton s'élève, la généralisation apparaît : c’est une thèse qui s'affirme et qui n’a point de contradicteurs, un Credo social qui se formule devant une assemblée de fidèles.
En dix lignes, Le Chapelier rassemble la doctrine de l'individualisme et celle du socialisme d'Etat : «Il n'y a plus de corporations dans l'Etat, il n'y à plus que l'intérêt particulier de chaque individu et Fintérêt
général : il n'appartient à personne d'inspirer aux
citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation. » Voilà tout l’individualisme ; et l’orateur ajoute aussitôt : « Les assemblées dont il s’agit... se sont dites destinées à procurer des secours aux ouvriers de la même profession..… malades et sans travail... Mais c’est à la nation. c'est aux officiers publics, en son nom, à fournir des travaux à ceux quien ont besoin pour leur existence, et des secours aux infirmes. » Voilà le socialisme d'Etat, la doctrine qui nous tient présentement dans
la
ses filets, le principe de toutes ces lois d'assistance ou de retraite entre lesquelles nous nous débattons impuissants, à l'heure même où j'écris.
Toute l'œuvre sociale de Ia Révolution est dans ces courtes lignes. L'article premier du décret la formule : « L’anéantissement de toute espèce de corporations des citoyens du même état et profession étant l’une des bases fondamentales de la Constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque pra et sous quelque forme que ce soil.)
Que M. Jules Roche veuille bien le remarquer : la loi vise les citoyens, tous les ciloyens de méme élat el profession, et non pas seulemet les ouvriers et artisans. C’est bien autre chose qu'une loi ouvrière, c’est une loi en quelque sorte constitutionnelle. Le Chapelier proclame que l’anéantissement des corporations est une des bases de la Constitution ; en fait, la Constitution qu'on élabore, qui va être promulguée, ne dit rien de semblable : on l’a vu, c’est la loi des patentes qui a détruit l'édifice corporatif.
Le Chapelier a raison cependant : la Constitution qu'il invoque, ce n’est pas la loi écrite, c’est la conception sociale que tous les constituants portent en euxmêmes, qu'ils ont tirée de leurs livres et qui préside au rêve de leur société idéale.
Nul, en effet, ne proteste, ni à droite ni à gauche.
que, pour l’Assemblée, il ne s’agit pas d’une loi exclusivement ouvrière — qu'elle soit applicable à la corporation des ci-devant procureurs au Châtelet.
Seul M. Gaultier-Biauzat demande — tant il est vrai
pr de Las
Le Chapelier répond que le décret comprend les
corporations de toute profession, celle des procureurs
comme Îles autres.
Autour de lui, quelques-uns murmuraient qu'il
faudrait excepter les Chambres de commerce. Il y
consent, parce que, dit-il, on ne peut pas « empêcher
les commerçants de causer ensemble de leurs affaires », et l’Assemblée décrète l'exception. Mais trois mois plus tard, le 27 septembre, sur le rapport d’un obscur député, nommé Gondard, elle prononce la suppression de toutes les Chambres de commerce. Il n’y eut pas de débat. Un inconnu demanda timidement l’ajournement:
«On ne peut, ditil, supprimer ainsi des établissements uliles », et Regnault lui répondit : © Il est impossible
que l’Assemblée nationale, après avoir détruit toutes les corporations, se sépare en en laissant subsister encore une. »
* El X* *X
Ainsi fut décrété et organisé le règne de l'individualisme. C’est à lui que la loi de 1884 a porté le coup
décisif.
Sans doute, elle aussi est une loi de circonstance. Le
monde du travail, plus que tout autre partie du corps social, devait souffrir du régime individualiste : la
révolte devait sortir de son sein.
De toutes parts, les Chambres syndicales, de patrons
d’abord, d'ouvriers ensuite, se multipliaient avec une
croissante rapidité, entravées par l’administration, mais
s'imposant par la force d’un mouvement spontané,
regardées par les gouvernements avec inquiétude, mais
bientôt tolérées, puis acceptées officiellement avant
même d'être reconnues légalement.
" Cd AE
é jeurs inquiets.
La loi de 1884 a sanctionné, régularisé celte situation. Elle n’a rien fait de plus, en apparence. Ce fut une réforme timide, incomplète, embarrassée, que le peuple. maître de la puissance électorale, arrachaïit aux législa-
Mais, comme la loi des patentes de 1797, elle devait
aller bien au-delà de son objet parce que, comme elle aussi, elle trouvait dans les idées, dans les esprits un terrain longuement préparé.
La réaction contre les destructions de 1791 avait
commencé dès l’an IX, quand Regnaud de Saint-Jeand’Angely fit établir les Chambres consultatives des arts
et manufactures.
On en pourraitsuivre » la trace. trop on sanglante,
d’un bout à l’autre du dix-neuvième siècle, à travers les secousses qui ébranlent le corps social et qui,
toutes, ont leur cause profonde dans l’impatiente
aspiration des ouvriers, irrités de leur isolement, vers le retour à quelque organisation collective du travail. « De tous les systèmes tendant à organiser le travail, dit M. Gorbon , ancien ouvrier et député, dans le Secret du peuple de Paris, celui qui donnerait une existence légale”
à la corporation serait celui qui répondrait le mieux
AU sentiment des ouvriers. »
En 1862, quand revinr ent de L' Exposition de Londres.
: ayant vu les Trades Unions et compris leur puissance, - les délégués que lintervention personnelle de Napo-
léon HT avait permis aux ouvriers de nommer par
| corps de métier, l’évolution se prononça décidément :
la loi de 1864 en marqua les progrès par la proclamation du droit de coalition.
- Dix ans plus tard, l’Assemblée nationale ouvrait une
enquête sur les conditions du travail, et contre son
EN
gré, malgré ses opinions personnelles, M. Ducarre, contraint par l'évidence, terminait son rapport par ces mots : « Tous les remèdes proposés aboutissent à cette conclusion : réduire ou supprimer la liberté individuelle du travail, et la remplacer par des collectivités, associations ou syndicats chargés de veiller aux intérêts de chaque profession. C’est, en un mot, le retour au régime des corporations. » ë
Voilà la préface de la loi de r884, l'explication du mouvement qui lui donne son véritable caractère, la raison pour laquelle elle devait, immédiatement, franchir ses limites.
Elle porte en germe toute l’organisation corporative, et avec elle, ses inévitables conséquences, depuis le contrat collectif jusqu'à l'autonomie des professions et à leur représentation politique.
C’est pourquoi M. Barthou, qui ne partage ni mes opinions ni mes idées sociales, a pu cependant. dans le livre que j'ai cité, écrire que «la loi de 1884 n'avait rien laissé subsister de l’œuvre économique de la Révolution » et commencer son livre sur l'Action syndicale par ces mots : « Toute une révolution économique et sociale sépare les deux dates du 21 mars 1884. et du 14 juin 1391. »
Ces révolulions-là ne s'arrêtent pas avec des Fe tions légales et des moyens de jurisprudence.
BA 2e
LE MES D Er | MAL Y 3 PAS else ANA EE LS LT UE de Ge 2 SN dt a
PR NE EN 1e A. ME
Edo Eos ot rite té à PU ESS RUES
14e LE NAUFRAGE DU HILDA
Le 18 novembre 1905, le paquebot anglais Hilda ramenait de Southampton à Saint-Malo, avec un assez grand nombre 2 de passagers, une centaine de paysans bretons, de Roscoff, de Saint-Pol-de-Léon et des communes voisines, revenant au __ pays, après la saison annuelle de la vente des oignons dans
les villes du littoral britannique. Dans la nuit, au milieu
d’une aveuglante tempête de neige, le paquebot heurta les rochers voisins de l'île de Césembre, en face du chenal de Saint-Malo, et se brisa presque aussitôt. Presque tous les passagers furent noyés, avec une partie de l'équipage et le capitaine du paquebot. Soixante-quinze paysans périrent. . A la première nouvelle du désastre, M. de Mun demanda au Gaulois, qui voulut bien y consentir, d'ouvrir une sous- cription. Le public, ému par les récits déchirants du nau- __ frage, répondit avec empressement à son appel et, en quel- E.. ques jours, la souscription atteignit plus de 120 000 francs.