‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 110 sur 124 · RER · texte numérisé non relu

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Cette lettre est d’une commune rurale qui a quarante-

quatre victimes! À Roscoff, il y en a vingt-sept: dans une seule maison, voisine de la mienne, trois frères ont péri. Et.ce ne sont que des chiffres approximatifs | Songez quil y a là-bas au moins quatre-vingts foyers | où des mères, des sœurs, des jeunes femmes sont dans les larmes! Songez que presque tous ces morts sont

des jeunes gens ; que ces exilés volontaires, qui vont au loin gagner la vie commune, rapportaient la subsistance de l’année; que personne ne les remplacera,

et qu’ainsi c’est à la fois le deuil le plus affreux pour les cœurs, la misère la plus dure pour les corps. Qui

n'aurait pitié ?

Votre bien dévoué À. DE Mu, député de Saint-Pol-de-Léon.

Quelques jours plus tard, revenant de Saint-Pol-de-Léon,

M. de Mun publiait le récit suivant des douleurs dont il

avait été témoin :

J'arrive de Saint-Pol, le cœur meurtri, j'ai vu ces

malheureux, et je voudrais faire partager mon émotion aux lecteurs du Gaulois, aux généreux souscripteurs dont l’empressementnous a permis de leur donner de suite un premier secours.

Mais je ne sais comment dire: il n’y a pas de mots pour rendre les douleurs silencieuses de ce peuple, admirable de courage ét de foi, réservé jusque dans sa

souffrance.

Il faudrait décrire ces petites salles de mairie, mal

| éclairées par la lueur douteuse d'un jour de tempête et de pluie, où s’entassaient, pour me serrer les mains,

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ces mères, ces veuves, ces hommes déjà courbés par l’âge et le travail : elles, graves et muettes, l'œil fixe, le visage contracté par l’effort d’une surnaturelle résignation ; eux, la figure labourée de larmes taries, faligués d'avoir pleuré les enfants perdus, et pareils à de vieux troncs ébranchés.

Le recteur, le maire sont près de- moi et me disent le” deuil de chacun : celle-ci a perdu son mari et ses trois fils ; celle-là deux jeunes enfants de seize et de treize ans, une autre deux aussi de quinze et de quatorze! cette mère avait cinq enfants dont trois filles infirmes : les deux garçons, un de dix-sept, l’autre de vingt-trois ans, sont morts | |

Voici une toute jeune figure, doucement plaintive. Une sœur peut-être? Non, c’est une veuve de dix-sept ans, mariée cet été! Son mari est parti le douzième jour après la noce: il ne reviendra plus.

Partout recommence la funèbre, l’indicible revue ; partout, sur dix morts, il y à huit enfants, tout au plus de très jeunes gens. Ce sont eux qui composent, en grande partie, les compagnies, les petits marchands d'oignons de Bretagne, que connaissent toutes les villes des rivages anglais.

À Cléder, il y a trente morts, trente ! Se figure-t-on ce que cela peut exprimer de douleur ? Dans les autres communes, il y en a onze, neuf, dix !... Et toujours des jeunes gens, uniques soutiens de . famille ; en tout, soixante-quinze au moins.

L'horreur du drame s’accroît de la perte des corps : on en a retrouvé très peu jusqu'ici. Dans toutes les paroisses, on a enterré, cette semaine, les pauvres cercueils rapportés, et quel déchirement, alors, pour celles qui n’ont même pas la consolation dernière

d'avoir là, près d'elles, l'enfant qu'elles tenaient hier sur leurs genoux !

A Roscoff, ma visite fut plus poignante qu'ailleurs. J'y passe mes étés, je les connais tous; ce sont mes amis. Le maire, M. d’Herbais, l’adjoint, M. Quément, m'accompagnaient; leur dévouement a été sans mesure. À la première nouvelle. ils ont couru là-bas, à Saint- Malo, emmenant une partie des parents; et, grâce à l’inépuisable bienveillance des officiers de marine, qui

les portèrent sur les torpilleurs à la baie de Saint-Cast,

ils sont arrivés tout de suite. Une chapelle abandonnée élait là, ouverte : ils frissonnent encore en en parlant, ces hommes habitués à la rude vie de la côte ! Soixante et un corps élaient étendus, dont beaucoup n'étaient

pas ceux des Bretons, tous affreusement crispés, horri-

blement défigurés par la congestion, et il fallut longtemps pour reconnaître luers morts, dans lhorrible confusion. Ainsi de nous-mêmes, il y a huit ans, le soir de mai où s’écroula dans les flammes le Bazar de Ja Charité.

Tandis qu'ils cherchaient, une de ces mères, dont ils aidaient la douloureuse enquête, tombe à genoux: elle a trouvé son enfant, un tout petit, et, enroulé autour de son poignet, elle aperçoit le chapelet qu'elle lui a donné au départ. Alors elle s'écrie : € Il est mort en

. priant ! Je ne peux plus me plaindre. »

Ah ! ce cri de l’âme chrétienne, je l’ai entendu sur

tout mon chemin : la résignation de ces malheureux,

dans l’espérance et la foi qui les soutiennent, sera, pour nous tous, un exemple que nul n'oubliera.

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