‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 13 sur 124 · ANT · texte numérisé non relu

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Or ici, comme il n’y à pas de local sous scellé dont on puisse espérer retrouver la jouissance, il faut nécessairement acheter et bâtir : c’est un délai de six mois au moins. Je demande si jamais un gouvernements'ést plus effrontément moqué du peuple et de la loi. Oui, de la loi: car je fais appel à ceux des républicains qui ont voté les lois sur l’enseignement primaire de 1881 à 1886, et qui ont cru, cependant, garder le respect de la liberté. Je le demande à ceux qui les ont appliquées depuis vingt ans, à M. Ribot, à M. Lockroy, à M. Goblet, à M. Poincaré ; je ferais appel à Jules Ferry lui-même, s’il était encore de ce monde. Est-ce qu’à aucun moment, en décrétant la laïcité de l’enseignement primaire public, on a entendu priver les familles du droit de fonder, d'entretenir, à côté de l’école communale, une école libre avec des maîtres de leur choix, ou, ce qui revient au même, les mettre dans l'impossibilité matérielle d'en user ? | |

Quand nous combattions, avec loute notre énergie, Mgr Freppel et moi et tous mes amis, ces lois de laïcisation, n'était-ce pas ce qu’on nous répondait toujours : « Mais vous gardez le droit entier, absolu, de fonder des écoles congréganisies! nous n’y touchons pas! c'est là qu'est la liberté de l’enseignement! » Voilà comment a été faite la loi de 1886. M. Goblet, dans sa lèttre au Progrès de la Somme du 1° août, l’a déclaré très loyalement: «... Tout en demandant que l'Etat ouvre aussi largement que possible ses établissements à tous les enfants, je ne lui reconnais pas le droit d'empêcher les parents de faire donner, s'ils le pré-

fèrent, l'instruction à leurs enfants dans des établissements privés, même tenus par des religieux. Tel était bien l'esprit de la loi de 1886, que je m'honore d’avoir fait voter comme ministre de l'instruction publique. » Qu'on me dise ce que devient le droit de fonder des écoles libres, quand on saisit les locaux, quand on soumet à l’agrément préalable du ministre le choix des maîtres, alors même qu'ils appartiennent à une congrégation autorisée, quand on laïcise l’école trois jours avant la rentrée sans que les familles aient pu se pourvoir des moyens de la remplacer. Je le répète : on se moque effrontément du peuple! Mais Dieu merci, je crois bien que le peuple commence à s’en apercevoir et à en avoir assez. Tant qu'il s'est agi de l’enseignement secondaire, des collèges de Jésuites, des enfants des riches, la masse n’a pas compris, elle est restée indifférente, ou bien elle a déploré sans beaucoup s’émouvoir, ne se sentant pas atteinte directement. On se disait : « Les riches s’en tireront toujours! ils iront à d’autres collèges religieux, ils prendront des précepteurs, ils s’arrangeront ! »

: ‘Maintenant, c’est autre chose: en s’attaquant aux bonnes Sœurs, c’est le peuple qu'on frappe au cœur, non pas seulement parce que, d’instinct, il aime les Sœurs, parce qu’elles sortent de ses rangs, parce que, dans un pays comme la Bretagne par exemple, elles sont nées là, dans les campagnes, où vivent encore leurs familles, mais pour une raison plus haute, plus profonde, qui explique, qui justifie toutes les résislances : c’est qu'il a, tout à coup, sauté à tous les yeux les moins clairvoyants qu'on voulait détruire l’ensei- gnement chrétien, et que, pour y arriver, on ne reculerait devant aucune violence. Et, alors. dans ces âmes

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simples, s’est allumée une révolte spontanée, faite de deux sentiments, également indomptables, le sentiment chrétien et le sentiment de la liberté. « Nous voulons une école chrétienne, c’est notre droit, et nous entendons qu'on nous laisse tranquilles. » Voilà, en quinze mots, toute la psychologie du mouvement qui a éclaté le mois dernier et qui n’est pas près de se calmer.

C’est ce que, depuis queje suis revenu ici, me répètent chaque jour, sous des formes variées, souvent, je dois le dire, moins parlementaires, tous les paysans que je vois, et j'en vois beaucoup. Ils disent : « Ça ne peut pas durer : on ne nous prendra pas nos enfants malgré nous, pour les élever sans religion ; là-dessus, nous ne céderons jamais ; on fera ce qu’on voudra, on n'obtiendra rien, ni par la force, ni autrement ; c'est une affaire de religion ; Dieu nous punirait ! Et puis, enfin, nous sommes maitres d'élever nos enfants à notre idée ; le gouvernement n’a pas de droit là-dessus.» Et ils répètent : «Ça ne peut pas durer », et, tout de suite, l’inévitable, la nécessaire question : « Mais qu'est-ce qu'il faut faire? » ee.

Que faire? C’est l'interrogation universelle, c’est celle qui est sur toutes les lèvres, à laquelle est tenu de répondre quiconque exerce une influence, a dans les affaires publiques une responsabilité. Justement, ces Jours-ci, j'aurai l’occasion, en prenant le café avec mes braves Roscovites, ceux qui furent, le 12 août, les plus énergiques défenseurs des bonnes Sœurs, de leur en dire ma pensée. Je vous ferai part de notre conversation.

Il. — QUE FAIRE ?

Roscoff, 5 octobre 1902.

Donc j'ai causé, hier, avec mes amis de Roscoff. On s’'imagine un peu trop aisément à Paris, que les Bretons, avec leurs costumes, leurs grands chapeaux et leur langue incomprise sur le boulevard, sont des gens arriérés et isolés du reste du monde. Les Roscovites, au contraire, sont des commerçants très actifs et très avisés. Beaucoup s’en vont, par bandes de dix ou douze, embarqués sur des goéleites, dont, l’été, leur port est rempli, vendre leurs oignons sur tout le littoral de l'Angleterre et même de l’Ecosse ; d’autres, groupés à Paris en une colonie très unie, très laborieuse., débitent leurs légumes sur le carreau des Halles ; et, tout Bretons bretonnants qu'ils sont, bons chrétiens aussi, ce sont des gens très avertis, comme on dit aujourd’hui, et très au courant des choses de la politique.

Je m'en aperçus bien, dès le début de la conversation. Quelques-uns avaient lu la lettre, adressée par M. Fer- dinand Buisson au Temps, et, quand j'arrivai, l’expliquaient aux autres. Tout de suite on m'attaqua là dessus. On voulait des détails sur l’auteur : on avait bien vu, d’après le journal, que c'était un haut personnage, quelque chose de plus: qu'un député comme les autres, puisque son avis faisait tant de bruit: mais quel était exactement son pouvoir, on tenait à en être informé

pour mieux mesurer le danger de ses propositions.

J’expliquai donc à mes amis qui était M. Buisson, sa

grande autorité dans les questions d’enseignement, et pourquoi il serait probablement, en ces matières, l’inspirateur et le porte-parole de la majorité radicale. Justement, j'avais entre les mains un journal qui rendait compte du congrès tenu à Lyon, sous sa présidence, par la Ligue de l’enseignement, et où le gouvernement, pour bien marquer sa solidarité, avait tenu à se faire officiellement représenter par M. Bérard, sous-secrélaire d'Etat des Postes et Télégraphes. Je lus les résolutions du congrès, en particulier celle qui interdit l’enseignement à tous les prêtres et à tous les religieux, hommes ou femmes. On devine le tolle: « C’est donc la religion qu’on veut détruire ! On vole les âmes de nos enfants, on veut les empêcher d'être chrétiens ! Nous ne supporterons pas cela, nous nous défendrons. Si c’est la guerre civile qu’on veut, tant pis, nous avons des faux et des fusils, nous ne nous laisserons pas faire !... » Le bruit grandissait, les têtes se montaient... Je demandai, sur ce mot redoutable, un peu de silence, et je dis à peu près ce que voici :

« Mes amis, je partage votre indignation, vous le savez, et je vous ai priés de vous réunir aujourd'hui, précisément pour que nous nous entendions ensemble sur les moyens de nous défendre. Votre émotion, toutefois, je vous l’avoue, encore que douloureuse, n’est pas sans me donner de la joie. Car, pour éviter un danger, la première condition est de l’apercevoir clairement, et, soit dit sans reproche, il à fallu d'assez fortes et bruyantes leçons pour que vous ouvriez tout à fait les yeux. Il y a longtemps que je vous parle du orand péril qui menace la religion et de cette guerre ouvertement déclarée au christianisme par la francmaçonnerie qui nous gouverne. Vous écouliez bien

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attentivement, parce que vous êtes toujours très aimables pour moi. Mais, au fond, vous n'éliez pas convaincus, vous hochiez la tête, et, le lendemain, l’un ou l’autre venait me dire: « Mais est-ce que vraiment -« c'est si grave! Vous voyez bien qu’on laisse nos « bonnes Sœurs et nos Frères tranquilles et qu’on ne « touche pas à nos prêtres ! ». | « À cette heure, vous voyez clair. Les amis, Îles agents de la préfecture ont eu beau s’en aller rôder …. parmi vous en vous disant à l'oreille : « Mais on n’en veut pas aux Sœurs | Elles n'avaient qu'à demander l'autorisation et à payer les impôts commeles autres l »: cette fois-ci, personne ne s’est laissé prendre : vous saviez trop bien que, non seulement les Sœurs paient les impôts comme tout le monde, mais, en plus, un impôt spécial dont on les a chargées uniquement parce qu'elles sont religieuses et, quant à l'autorisation, VOUS étiez trop au courant des discussions de la Chambre pour ne pas vous rappeler que M. Waldeck-Rousseau avait déclaré tout haut, à la tribune, au nom du gou- vernement, que la loi des associations ne changeait rien à la loi scolaire et ne s ’appliquait pas aux écoles déjà fondées.

-. «Et puis, la comédie Ctait par trop forte, en vérité. puisque, au moment même où on essayait encore de. vous tromper, en parlant d'autorisation, la presse radicale annonçait tout crûment que toutes les autorisations seraient refusées. Pourquoi? Tout simplement parce que les Sœurs élèvent les enfants chrétiennement, et que l'éducation chrétienne, c’est l'ennemi. € Vous vous rappelez cette abominable petile feuille, pleine d’injures ignobles contre les religieuses, qu'on jetait, cet élé, le soir: à la nuit tombante, sous vos

portes. dans vos maisons, au moment même de l’exécution des décrets, sans que vous ayez jamais pu savoir — heureusement du reste pour lui — qui faisait ce joli métier : c'était, comme au commencement du drame, la légende explicative qu'on distribue aux spec-

tateurs. Cela a été le dernier coup, le dernier trait de

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lumière, et je me souviens de vos colères |!

« Donc, plus d'illusions ! c’est la guerre à la religion, et nous sommes d'accord, il faut nous défendre, Mais comment? is

«J'en entends qui disent : « Nous prendrons nos

« fusils, nous emmancherons nos faux ! » Et moi, je

vous réponds : Non, je ne vous conseillerai pas cela : cela ne servirait qu’à vous attirer des malheurs, dont je ne me consolerais pas, ni vous non plus, et cela détournerait de vous, de votre juste cause, une foule de gens, amis, non sans raison, de l’ordre et de la légalité, sans le secours et l’appui desquels nous ne pouvons, ni vous ni moi, réussir à rien.

« C’est ce que je vous ai dit, le 12 août, au moment de l'expulsion des pauvres Sœurs, quand je vous ai détournés de la violence, quand je vous ai empêchés de laisser dégénérer en bataille sanglante votre magnifique et généreuse protestation. Oh! ce jour-là, vous m'en avez un peu voulu et j'ai vu des larmes monter de vos cœurs à vos yeux! Je sais bien aussi que, hors d'ici, il en est qui me l’ont reproché, qui m'ont même attaqué très violemment dans des articles que vous avez lus. Mais. si votre émotion à vous m'a touché profondément, ces attaques ne m'ont pas troublé le

moins du monde : je suis sûr d’avoir fait mon devoir,

d’abord envers vous, en vous préservant des représailles, puis envers notre cause commune, en conservant son grand caractère de justice et de bon droit, qui, seul, peut lui assurer la victoire.

« Vous-mêmes, d’ailleurs, vous m'avez donné raison : vous avez compris qu’une lutte plus longue, plus acharnée n'aurait abouti qu’à un plus grand mal ; que, sans compter peut-être des victimes dont nous ne

pourrions parler sans larmes et sans remords, vous seriez traités aujourd’hui comme des rebelles par des vainqueurs trop heureux de se donner des airs de justiciers, et que, si demain, comme on le dit, ils veulent encore essayer, dans leur impuissante colère, de poursuivre quelques-uns d’entre vous à cause de cette matinée du r2 août, vous n’auriez plus, pour con- fondre vos accusateurs, l’inexpugnable terrain où votre modération même vous a placés.

« Eh bien, si je reviens sur ce passé d'hier, c est que l'exemple s'applique parfaitement à la situation générale, et que la question, en somme, est la même.

« Quand il s’est agi de l'expulsion des Sœurs, je vous ai dit, j'ai dit à tous ceux qui ont voulu m'entendre : Il faut protester hautement, bruyamment, en masse, non pas seulement par la parole et par la plume, mais par des manifestations publiques, car nous sommes dans notre droit absolu, aucune loi ne peut être invoquée contre nous; c’est au contraire le gouvernement qui, par la fantaisie sectaire d’un ministre, viole ouver- tement les lois protectrices de la propriété et de la liberté d'enseignement.

« Mais, justement parce que nous sommes dans notre droit, il faut y rester et, par conséquent, nous

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tenir, en protestant, dans la légalité. Ah! la légalité ! on me l’a reprochée aussi, et non moins violemment ; on m'a dit que c'était une duperie, un scrupule ridicule, un moyen de ne rien faire. Eh ! sans doute, la légalité, telle que les majorités de francs-maçons nous la font, n’est pas, en elle-même, bien respectable. Je m'y tiens, cependant, et je cohseille à tout le monde de s'y tenir, parce que c’est le seul moyen, pour nous, d’avoir raison devant l'opinion publique et près de nos alliés nécessaires.

« L'opinion publique ét les alliés nécessaires : retenez: :]e vous prie, ces mots, ils résument toute ma pensée. Sans la force de l'opinion, sans l'alliance de ceux qui ne pensent pas comme nous en toute chose, même en religion, mais qui sont sincèrement libéraux, nous ne pouvons rien, sinon ici où nous sommes la majorité, au moins dans le reste de la France où les catholiques sont moins nombreux. Or, nous n’aurons l'opinion et les libéraux avec nous que si nous ne demandons pas autre chose que le respect et la liberté de notre religion,

« Je ne voudrais même, pour rien au monde, vous encourager à refuser l'impôt, comme quelques-uns vous le conseillent. D'abord, je ne crois pas l’idée pratique, parce que ce serait vous exposer à une foule d’ennuis administratifs au bout desquels il faudrait toujours payer ou être saisi. Puis, je le dis franchement, je ne la crois pas légitime, parce qu’il y a beaucoup de services publics dont vous avez besoin, qui sont nécessaires au pays, et que je ne me reconnais le droit ni de sacrifier ni de compromettre. C’est encore, comme les fusils et les faux, un jeu qui coûte cher et Où On ne gagne jamais.

« Je suis persuadé, au contraire, bien loin de la croire inutile, que la résistance légale est la seule féconde, et je pense que, dans un pays comme le nôtre, où les mouvements d'opinion sont si prompts, où la presse est si puissante, où tout se traduit en discussions publiques dans les journaux, devant les Chambres ou devant les tribunaux, elle finit, en persistant, pe devenir invincible.

« Voyez donc l'histoire dé. catholiques d'Irlande :

ils étaient opprimés plus durement que nous ne le

sommes nous-mêmes, bien que nous soyons en train d'en arriver là, puisqu'on prétend, à cause de notre religion, nous exclure des libertés publiques les plus essentielles, comme c'était justement le cas de l'Irlande. Eh bien, au plus fort de la lutte, que faisait O’Con-

nell, le grand, le tout-puissant agitateur ? Il parcourait le pays, il remuait les foules, il les passionnait pour la liberté, il les excitait à la conquérir, mais il répétait

sans cesse: « Restez dans la légalité, ne faites pas d’émeutes, réspectez les lois ! » et c’est par cette tac-

tique, obéie avec une admirable discipline, qu'il a

forcé les portes du parlement et préparé l’affranchissement religieux de son pays.

« Voilà ce que j'appelle la résistance légale. Seulement, il ne suffit pas qu’elle soit légale. Il faut encore

‘qu’elle soit vraiment une résistance, non pas une pro-

testation, une manifestation d’un jour, mais une reven-

dication constante et persévérante qui ne se décourage

pas au premier insuccès et à laquelle chacun sacrifie,

comme vous-mêmes en avez donné le magnifique exemple pendant le mois des expulsions, ses aises, son repos, sa tranquillité : c’est la première condition. La seconde, c’est qu’elle soit organisée, je veux dire, et

vous me comprendrez tous puisque vous avez été mili-

taires, qu'elle ait un chef, des soldats, uu trésor de guerre, et qu’elle soit exercée à la lutte par des manœuvres fréquentes, c’est-à-dire, quand il s’agit d'action politique, en ne laissant passer aucune occasion sans la mettre à profit pour faire valoir nos droits, aucune violence sans y résister, aucune élection surtout sans affirmer nos revendications.

« Ah ! il ya bien évidemment une autre condition, sans laquelle nous continuerons toujours à être battus, c'est que tout le monde s’entende pour renoncer aux discordes des partis, à l’éternelle discussion sur la forme du gouvernement. Quant à moi, je suis parfaitement résolu à ne soulever et à n’accepter aucun débat

de ce genre. C’est du temps perdu et nous n’en avons

pas à perdre. ; |

« La maison brûle, il faut courir au feu ! Tous ceux qui tiennent à la religion et à la liberté n’ont qu’à se tendre les mains et à faire la chaîne !

« Du reste, c’est l'instinct universel : on l’a bien vu, depuis deux mois, depuis qu'est ouverte la folle et criminelle campagne contre les Sœurs. Sans mot d'ordre, sans concert préalable, tout le monde s’est, du premier jour, trouvé réuni pour crier : « À bas les proscripteurs et vive la liberté ! » Moi-même, lorsque j’ai pris, au lendemain de la circulaire de M. Combes, l'initiative d’une protestation publique, j'ai reçu, en un moment, des adhésions sans nonbre, de membres de l’Institut, d'hommes politiques, d’industriels, de commerçants,

de gens de toutes les professions, et aussi, je vous prie de le remarquer, de toutes les opinions. Et vous vous rappelez, lorsque les exécutions ont commencé, quel magnifique mouvement dans toute la France, à Paris . même où on n'était pas accoutumé à de pareils spec- tacles, les femmes elles-mêmes descendant dans la rue et donnant l'exemple aux hommes ! On ne s’est pas demandé, à ce moment-là, si on était pour le roi, pour l’empereur ou pour la république ; c'était comme à la guerre quand la patrie est en danger, il n’y avait qu’un cri de ralliement : « Liberté ! » Et soyez assurés que nos adversaires, habitués à la soumission passive des braves gens, ont été fortement troublés par ce spectacle imprévu !

. « Eh bien, je vondrais tout simplement que ce mouvement, au lieu de n'être qu'une source momentanée de manifestations isolées, se condensät, pour ainsi dire, en une organisation générale, ayant à Paris son centre de direction, s'étendant, par ses adhérents, à chaque ville, à chaque canton, à chaque commune, pourvue de sa caisse générale et de ses caisses locales, et se proposant comme but précis la défense des libertés publiques par tous les moyens légaux, quelque chose enfin comme ce que j'ai vu fonctionner en Angleterre sous le nom de Primrose League, et qui devint, pour les conservateurs, une si formidable puissance. |

« Est-ce que vous croyez qu'avec une organisation pareille nous ne finirons pas par venir à bout de la poignée d’audacieux qui nous oppriment ?

« Car, il faut bien en arriver là : c'est la seule chose pratique. Tout le mal vient des quarante ou cinquante députés radicaux ou socialistes qui forment la majorité

et que M. Waldeck-Rousseau a fait arriver à la Chambre. Déplacer ces cinquante voix, voilà le but. I faut y atteindre. |

« Cette année, on a fait, il est vrai, pour les élections, un grand effort, et, comme on n’a pas réussi, il en est qui jettent le manche après la cognée et qui disent : & Il n’y a rien à faire ! » Ce n’est pas mon avis : j'ai été mêlé de près, vous le savez, à la campagne électorale, je-sais ce qui en est. On a commencé trois mois avant les élections, pas davantage, et cela a suffi, : cependant, pour déterminer un immense mouvement : les élus radicaux ne Pont été qu’à de très faibles majorilés, et il n’y à eu, tout compte fait, dans toute la France, de l'aveu de nos adversaires, qu'un très faible écart de voix, deux cent mille à peu près, entre eux et nous. La conclusion, c’est qu’en trois ans et demi, avec une organisation solide, nous pouvons et nous devons réussir. |

« Eh bien ! l’organisation existe, elle a son centre, elle a des milliers d’adhérents, elle est déjà une force. La funeste loi des associations, imaginée pour tuer les congrégations, a du moins un bon côté ; elle permet la libre constitution des associations politiques : peut-être ‘n’avait-on pas prévu que nous nous en servirions si promptement ; le diable ne pense pas à tout.

« Nous nous en sommes servis, et c’est ainsi qu'est née l’Acltion libérale populaire, dont le chef est mon ami Jacques Piou. Je vais vous lire ses statuts, établis conformément à la loi, et, puisque vous m'avez demandé ce qu'il fallait faire, je’ vous conseille de l'organiser immédiatement chez vous. Ce sera la meilleure réponse à votre question, et là meilleure conclusion de mon petit discours. »

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