‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 16 sur 124 · MS ER AC LME LT · texte numérisé non relu

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dant impossible de tirer avec bonne foi, un autre total

que celui de 435 millions, comme représentant là for-

tune immobilière des congrégations : c’est Pévaluation adoptée, d'ailleurs, par les rapporteurs du budget. Voilà ce qu'il faut penser du trop célèbre « milliard des congrégations ». Comment d’ailleurs, en notre temps, dans l'état actuel du monde, soutenir que cette sorte de propriété constitue un péril public ? La création des entreprises collectives est la grande évolution économique du xix° siècle : toute l’activité industrielle et commerciale tend à prendre cette forme ;

toutes les œuvres sociales, humanitaires, philanthro-

piques, s’abritent de plus en plus dans des sociétés perpétuelles. Comment l'association, partout si encouragée par les pouvoirs publics aussi bien que par les mœurs, deviendrait-elle un danger, dès qu'il s’agit d'œuvres charitables où d'écoles religieuses, e’est-à- dire des deux objets auxquels sont destinés la plupart des immeubles possédés par Les congrégations ? M. Léon Say, dont le nom, illustré par tant de travaux économiques et financiers, est bien connu en Angleterre, et qui fut Fun des principaux ministres de la République, écrivait il y a douze ans: « La mainmorte cléricale deviendra peu de chose, peut-être, en comparaison de la mainmorte laïque et sociale. » Cette vérité frappe tous les esprits attentifs. La réaction contre les doctrines individualistes du xvin‘ siècle est universelle : l’association, le eorps organisé, le groupement collectif envahissent, dans tous les pays, les domaines les plus variés de activité nationale : les sociétés ouvrières, en particulier, grandissent tous les jours en nombre, em force et en puissance : à mesure que le droit d'acquérir leur sera, comme il est inévitable,

plus libéralement reconnu, la mainmorte ouvrière deviendra plus considérable et exercera sur les destinées économiques des nations une influence incalculable. Comment, dans de pareilles conditions, prétendre de bonne foi qu’une propriété immobilière de quelques centaines de millions, entre les mains de quelques milliers de moines ou d'humbles religieuses, devient un péril public ?

On ne saurait plus cruellement abuser de la crédulité populaire : et l’appât ainsi tendu était d'autant plus trompeur, qu'en annonçant la confiscation et la vente des biens, dénoncés à sa cupidité, on faisait, en même temps, espérer au peuple la création dépuis longtemps attendue d’une caisse de retraites pour les travailleurs, alimentée par le produit de cette vaste liquidation. Or, précisément parce que les propriétés des congrégations étaient, presque toutes, non des . immeubles de rapport, mais des maisons aménagées en vue d'objets spéciaux, tels que léducation des enfants et le soin des malades, collèges, hôpitaux, orphelinats, il apparaissait à la moindre réflexion qu'elles étaient de peu de valeur vénale, et qu'il serait extrêmement difficile de leur trouver des acquéreurs.

Ce fut, cependant, sur ces sophismes et sur ces calomnies que fut édifiée toute la campagne dirigée contre les congrégations.

Pour la soutenir devant le Parlement, pour là faire admettre par-la partie réfléchie de l'opinion, il fallait d’autres et de plus sérieuses considérations.

Je les passerai rapidement en revue. Mais aupara-

vant, il m'est nécessaire de dire un mot des circonstances qui ont paru expliquer les lois de proscription dont les religieux sont les victimes. Je crois qu’à l'étranger, en, Angleterre notamment, les esprits ont été, grâce à l’action très intense de la presse, singulièrement impressionnés par ces circonstances particulières. Je veux parler de la malheureuse affaire Dreyfus qui a si profondément agité les passions, et allumé, chez nous, de si lamentables divisions.

Lorsqu’à la fin de 1899, M. Waldeck-Rousseau proposa la loi sur le contrat d’association, dirigée en fait contre les congrégations, il la justifia, non seulement, comme je l’ai dit, en présentant la « mainmorte » cléricale, comme un danger économique, mais en invoquant le péril national créé par l’enseignement donné à une fraction de la jeunesse, dans les collèges dirigés par les congréganistes. Ce fut cet argument que la presse ministérielle et, en général, les orateurs, les écrivains de ce parti, firent valoir avec le plus d’insistance : il était dirigé spécialement contre les Jésuites, dont les ‘ collèges et les écoles préparatoires étaient florissants, avant le vote des lois nouvelles. Un nombre d'élèves, relativement considérable, sortait alors de ces établissements: tous étaient, naturellement, animés de sentiments chrétiens, fruit de leur éducation familiale, plus encore que de leur formation scolaire.

La campagne, entreprise en faveur de Dreyfus, à la fin de 1897, avait atteint, en 1898 et 1899, son maximum d'intensité, et se mêlait dans une instructive confusion, où la préméditation apparaissait évidente, à la campagne contre les collèges congréganistes. On disait, on répétait, on imprimait dans toute la presse d'Europe que les Jésuites, nom générique

sous lequel on englobait toutes les congrégations, avaient la main sur l’armée française, et que « l’Affaire Dreyfus » avait été la mise en œuvre de leur doctrine.

Cette double accusation est familière à mes lecteurs ;

elle à, pendant ces années d’ardentes polémiques, rempli la presse anglaise. Je n’ai aucune intention de

raviver ces discussions, ni de toucher au fond de

l'affaire, dont personne, en France, ni parmi les défen-

seurs du condamné, ni parmi ceux qui sont convaincus

de sa culpabilité, ne veut plus, malgré les efforts de quelques-uns, entendre parler. Je bornerai strictement à l’objet de cet article ma très courte réponse, et je la

limiterai à de simples arguments de fait, ayant déjà,

d’ailleurs, dès l’année 1899, traité la même question

avec plus d’étendue dans deux documents, connus de

plusieurs personnes, en Angleterre: une communi-

cation adressée à l'éditeur du Times et une lettre écrite, en réponse à celle par laquelle il avait pris la

peine de m'’interroger sur ce sujet, à Lord Russell of

Killowen, alors Lord chief justice.

__ Si l'affaire Dreyfus a été, comme on le dit, la mise en œuvre de la doctrine des Jésuites, c'est donc que leurs élèves ont eu la responsabilité de tout ce qui s’est

fait, en 1894 et depuis, pour l’accusation, le jugement,

la condamnation du coupable. Si on ne prouve pas

cela. tout l’argument s'écroule.

Or, comment le prouverait-on? Aucun des officiers:

généraux ou supérieurs qui furent directement mêlés au procès, ni les généraux Mercier, Billot et Gonse, ni lés colonels du Paty de Clam et Henry, ni le commandant Esterhazy ne sortaient des collèges des Jésuites. Le général de Boisdeffre, seul, avait, dans son enfance, passé deux ans dans l’un d'eux, tout

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le reste de son éducation fut fait dans un Iycéé de. l'État. Dans son état-major particulier, il n’y avait pas un seul élève des Jésuites ; dans l'état-major général, sur cent soixante officiers environ, il y en avait dix ; parmi les juges du Conseil de guerre de 1894, pas un ; parmi ceux de 1899 un seul : il a passé généralement pour avoir voté en faveur de l’acquittement. Parmi les soixante témoins six anciens élèves des Jésuites : trois ont déposé en faveur de l'accusé. Tels sont les faits.

Un de ces religieux calomniés l’a été plus atrocement qu'aucun autre. C’est le R. P. du Lae, recteur. il y à plus de vingt ans, de la grande École préparatoire de la rue des Postes, depuis et pendant dix années, connu, estimé et respecté de beaucoup d’Anglais et non des moindres, lorsqu'il dirigeait le collège français de Canterbury, maintenant et depuis dix autres années exclusivement consacré à la prédication et aux œuvres ouvrières. J’ai l'honneur d’être son ami depuis trente ans, j'ai pour lui la plus respectueuse affection : tous ceux qui le connaissent, et ils sont nombreux, le vénèrent comme moi.

Mais il fallait un nom pour symboliser l'accusation collective, pour donner un corps à la calomnie : le sien élait en vue ; ses relations avec des officiers, ses anciens élèves, ses rapports avec des hommes politiques engagés, comme moi-même, dans la lutte des partis, par dessus tout son amilié pour le général de Boisdeffre qu'il avait connu aux sombres jours de la guerre de 1870, tout le marquait pour le cruel martyre auquel on le destinait. 11 fut abreuvé d'outrages : on Faccusa, toute la presse la dit, d'avoir trahi le secret de la confession. en dénonçant au général de Pellieux une de ses pénitentes comme étant la célèbre « dame

voilée », dont le personnage chimérique fit tant de bruit au procès. J'ai été le camarade d'École Militaire du général de Pellieux, aujourd’hui mort de tristesse, à la suite des épreuves dont il fut accablé, pendant cette triste affaire. Je lui demandai si l'accusation pouvait, en apparence, reposer sur quelque fondement. 11 me donna sa parole d’honneur qu'il n'avait

jamais vu le R. P. du Lac, ni reçu de lui aucune

communication directe ou indirecte. Je publiai cette déclaration !. Elle fut impuissante. Je saisis l’occasion de la répéter ici pour venger le saint religieux qui,

1. Voici le texte de la lettre adressée par M. de Mun à M.le Directeur du Gaulois à l’occasion, de l'accusation portée, à la tribune de la Chambre, par M. de Pressensé contre le P. du Lac :

Paris, 19 mars 1903.

MoN CHER DIRECTEUR,

Si l’état de ma santé ne me retenait en Ce moment, éloigné des séances de la Chambre, j'aurais voulu, revendiquant les droits d’une amitié vieille de trente ans, ne laisser à personne le soin de venger le R. P. du Lac de l'accusation portée contre lui par M. de Pressensé dans la séance d'hier.

Puisque je ne puis avoir la satisfaction de remplir ce devoir à la tribune, je vous demande du moins l'hospitalité du Gaulois pour m'en acquitter en quelques mots très courts.

: M. de Pressensé a dit que « dans le procès qui fut intenté au colonel Picquart, le Père du Lac révéla le nom d’une femme, dont il ne connaissait la situation spéciale que par la confession qui

lui avait été faite, et se permit, violant ce secret de la confession, |

de calomnier sa pénitente en la dénonçant au général de Pellieux comme la dame voilée. »

Or, au mois de janvier 1900, l’occasion se présenta pour moi de répondre une premiere fois à celte accusation, dans l’un des articles que je publiais alors contre le projet de loi dit du stage scolaire, sous forme de lettres ouvertes à M. Waldeck-Rousseau.

Auparavant, je m’adressai au général de Pellieux, mon ancien camarade, à cette époque en disgrâce à Quimper, où il est mort

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