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Buisson, écrivait, il y a peu d'années, dans un livre important intitulé : La religion, la morale el la science : leur conflit dans l'éducation contemporaine, ces lignes significatives : « De toute cette histoire de Dieu, de l’homme et du monde que nous présente le dogme catholique, il n’y à pas un mot qui ne provoque, je ne dirai pas l’indignation, car pour s’indigner, il faut y croire, mais une muette et triste dénégation... Avec ses idées de rédemption nécessaire et de sacrifice expiatoire, la morale chrélienne n'est qu'un idéal grossier contre lequel se révolte la conscience et qui nous ramènerait de deux mille ans en arrière. Le résultat de toute éducation rationnelle ne peut être que de faire évoluer la religion du passé vers l’irréligion de l’avenir. »
Ya-til, je ne dis pas un catholique, mais un chrétien, digne de ce nom, qui veuille accepter, pour fondement de l'éducation, une semblable théorie, qui puisse, en conscience, en Supporter les conséquences pour ses propres enfants ? Ce n’est pas, assurément, en Angleterre, qu'on oserait, avec quelque chance d’être soutenu par l'opinion publique, répondre affirmativement à une question aussi précise. Le récent « Education Bill » le témoigne suffisamment, puisqu'ilmaintient hautement le principe de l'instruction confessionnelle. Mais, en même temps, et tout en favorisant les églises proteslantes, il laisse pleine liberté aux catholiques et c’est ainsi qu'il a mérité leur approbation.
De même les catholiques français, en présence d’une telle direction donnée à l’enseignement public, s'ils ne réussissaient pas à en conjurer l’adoption pour l’ensemble du pays, pouvaient-ils ne pas revendiquer, du moins, pour eux-mêmes, l'entière liberté de donner à leurs enfants une éducation conforme à leurs
croyances et des maîtres leur offrant, à ce point de vue, une entière garantie? Tout homme de bonne foi, ani- : mé d’un esprit seulement équitable, leur en reconnaitrait sans hésiter le droit et le devoir.
Ainsi que je l’ai exposé, les législateurs de 1882 et de 1886 avaient compris, jusqu'à un certain point, cette obligation, en laissant un minimum de liberté aux catholiques, et ceux-ci en usèrent avec un naturel et légitime empressement.
Ce fut après quinze années d'exercice incontesté de cette liberté relative, que, soudain, à la faveur des circonstances nées de l’affaire Dreyfus, la fraction radicale et socialiste du parti républicain, reprenant avec une violence nouvelle le mouvement commencé par Gambetta et Jules Ferry, imposa au pays une politique despotique et ouvertement antichrétienne, dont M. Waldeck-Rousseau eut le malheur d'accepter la direction.
La loi de rgor fut l'expression de cette politique : elle n’avait pour objet apparent que d’obliger toutes les congrégations religieuses à solliciter l'autorisation législative, sous peine d’être dissoutes et de voir leurs propriétés saisies et mises en vente. Mais l'esprit de la
loi allait bien au delà. Un des principaux orateurs du
parti socialiste, M. René Viviani, le fit entendre avec une audacieuse franchise, en prouvant qu'on ne saurait poursuivre les congrégations sans attaquer l'Eglise,
car elles sont unies « comme la chair et le sang » :
puis, repoussant les vaines distinctions entre le cléricalisme et le catholicisme, il rendit à la formule de Gambetta sa sincérité, et dénonça comme l’ennemi l'Église catholique elle-même.
Ce discours domina tout le débat; la lutte s’éleva au-dessus des congrégations : elle attaquait non seule-
ment l’Église catholique, mais la religion chrétienne, et avec elle le plus solide fondement de l'indépendance des âmes. Lorsqu'elle prit fin, par la défaite des catholiques et des libéraux, il fut évident qu'elle avait marqué l'ouverture d’une guerre acharnée contre le christianisme et la liberté. Au dernier jour de la
discussion, je pus, en m'adressant à M. Waldeck- Rousseau, exprimer à la tribune de la Chambre ces
douloureuses prévisions :
« Je vous attends à l'exécution de la loi : vous serez obligé, pour conserver la majorité et, par elle, le pou-
voir, de suivre jusqu'où il voudra vous porter. le flot
que vous aurez déchainé. »
Nous allons, en effet, le voir se précipiter avec une impétueuse fureur.
La loi de rgo1 fut votée au mois de juin 1901. Elle donnait un délai de trois mois aux congrégations pour se soumettre, c’est-à-dire pour demander l'autorisation. Les Jésuites et les Assomptionnistes, particulièrement visés par le gouvernement et la majorité, sachant que, de parti pris, l'autorisation leur serait refusée, crurent plus sage et plus digne de se dissoudre d'eux-mêmes, et se condamnèrent à l’exil ou à une douloureuse et cruelle dispersion. Il en fut de même des Bénédictins, à qui la liberté de poursuivre en paix leurs admirables et savants travaux sur la terre étrangère parut préférable à une lutte sans issue. Comme eux, plusieurs congrégations de femmes allèrent porter au loin, dans un silencieux sacrifice, leur ministère de charité. Le plus grand nombre des religieux, cependant, se con-
fiant dans le texte de la loi, dans la parole solennellement donnée, présentèrent au Parlement leurs demandes d'autorisation, en tout cinquante-quatre congrégations d'hommes, et quatre-vingts congrégations de femmes. Rien de plus correct assurément, et qui témoignât plus ouvertement leur loyale obéissance aux lois, qu'une telle démarche. Nous verrons, dans un moment, comment elle fut accueillie.
L'année 1902 était celle du renouvellement normal de la Chambre des députés : les élections eurent lieu au mois de mai. La lutte fut ardente. Le gouvernement de M. Waldeck-Rousseau y jeta tout le poids de son influence. Aucune juste appréciation ne peut être portée de la politique française, si l’on ne tient compte du rôle prépondérant que joue, dans les manifestations électorales, l'autorité administrative : c’est un effet naturel de l’excessive centralisation du pays, de l’imparfaite organisation du suffrage universel, et du grand nombre de fonctionnaires soumis, par nécessité, à la volonté ministérielle. Les élections de 1902 eurent, plus que jamais, ce caractère : le gouvernement y obtint, dans l’ensemble de la nation, une majorité d’environ deux cent mille voix seulement, suffisante pour consacrer une victoire dont les socialistes, avec l’assurance que les plus violents savent toujours faire accepter des plus modérés, s’attribuèrent l'honneur et le profit. Il convient, cependant, d'observer que leur dessein, hautement avoué par eux seuls, de détruire radicalement l’enseignement chrétien et d'engager contre l’Église catholique une guerre ouverte, fut soigneusement dissimulé aux électeurs par la grande majorité des candidats qui, plus tard, devenus députés, devaient, peut-être avec répugnance, s’y associer docilement.
M. Waldeck-Rousseau, ayant, par les élections de 1902, obtenu l'approbation de sa politique et préparé son inévitable développement, abandonna volontairement le pouvoir, et, sur son indication, M. Combes, président actuel du conseil, lui succéda avec un ministère représentant les tendances socialistes, radicales et. surtout antireligieuses de la nouvelle Chambre, le souci de répondre à ces dernières formant, d’ailleurs, exclusivement le programme du nouveau cabinet.
Immédiatement commença la prétendue application de la nouveïle loi. Les incidents qu’elle suscita, durant l'été de r902, en Bretagne particulièrement, sont préci- sément ceux qui ont frappé l'attention de la National Review, et déterminé son enquête. Je n’en ferai pas le récit détaillé : surtout je l’exposerai froidement, refoulant mes sentiments personnels, et me bornant à en montrer le caractère et les conséquences.
Je rappelle à mes lecteurs que la loi de 1901 ne visait en aucune façon les congrégations dites « autorisées » à la situation desquelles elle voulait au contraire ramener toutes les autres, et qu'elle ne touchait nullement, comme la déclaration en avait été faite officiellement à la tribune, à la législation scolaire qui consacrait la liberté de l’enseignement privé. |
Cependant ce furent les congrégations de femmes autorisées, et les écoles libres, couvertes par la loi, qui en furent les premières victimes. En vertu de décrets, inopinément et arbitrairement rendus, trois mille de ces écoles, établies dans des maisons, appartenant à des propriétaires, laïques pour la plupart, individuels ou groupés en sociétés, furent fermées, malgré les protestations, les appels aux tribunaux et les résistances de la population, indignée d’un si brutal outrage à la liberté.
Pour vaincre ces résistances, on dut requérir la force armée, briser les portes des maisons condamnées, en faire sortir par la violence les humbles religieuses qui, souvent depuis un demi-siècle, y donnaient l’enseignement. Les scènes de Bretagne n'eurent pas d’autre . cause.
Les Anglais qui pensent, dit-on, que le vent et la tempête penvent entrer dans la demeure d’un citoyen, mais non le Roi lui-même, seront sans doute surpris par une si étrange violation des libertés du domicile, de l’enseignement et de la propriété, accomplie sans qu’un texte de loi püt l'appuyer, ni une décision de justice l’autoriser. Pour en éviter le scandale, pour épargner aux religieuses la douleur d’une expulsion violente, beaucoup de congrégations préférèrent céder d’ellesmêmes à la force et quitter spontanément leurs écoles. C'est ainsi que purent s'effectuer, dans une paix apparente et relative, un très grand nombre de ces évictions, dont l’ensemble se monta à plus de huit mille.
On était dans l'émotion de ces évènements, quand vint le moment d'introduire devant le Parlement les demandes d'autorisation, formées par les congrégations. Au lieu de les soumettre au Parlement tout entier, on ne les présenta, par un artifice de procédure, qu'à la Chambre des députés ! Au lieu de les examiner séparément, on proposa de les rejeter toutes en bloc ! et, en effet, malgré l’énergique résistance de la minorité catholique et libérale, les cinquante-quatre congrégations. d'hommes, les quatre-vingts congrégations de femmes, furent, en peu de jours, après une discussion sommaire, condamnées et dissoutes ! Leurs membres durent quitter les deux mille établissements scolaires, collèges ou écoles populaires, où ils donnaient l'ensei-
gnement à labri de la loi, depuis tant d'années! Les maisons mêmes où ces écoles étaient installées, devinrent l’objet d'une vaste entreprise de liquidation judiciaire, dirigée contre les sociétés qui les possèdent. Alors commença le lamentable exode de ces milliers de religieux et de religieuses, forcés de quitter leur demeure, de renoncer non seulement à la vie spirituelle de la communauté, mais à la profession qui assurait leur subsistance, réduits à dépouiller le caractère et jusqu’à lhabit congréganiste, pour continuer un ministère amoindri et entravé par tous les moyens, ou à chercher, à leur tour, dans l'exil, un abri pour leurs cœurs, partagés entre lardent amour du sol natal et Pattachement invincible aux libres vœux de leur conscience.
Une seule congrégation d'hommes, d’instituteurs des enfants du peuple, avait pu échapper à-Fhorrible tempête ; elle est illustre, connue dans le monde entier : elle existe depuis le xvn° siècle ; c’est elle qui a fondé toutes les méthodes d'enseignement populaire, aujourd'hui usitées dans les écoles publiques, qui a créé les établissements où les jeunes gens, issus des rangs les moins élevés, peuvent se former aux carrières commerciales etindustrielles ; ses deux mille écoles, fréquentées par plus de 350.000 élèves, couvrent la France et Les colonies : le décret par lequel Napoléon créa l'Université, reconnut leur existence et les accueillit, comme instituteurs dans ce grand corps de l'État ; elle a eu pour fondateur, un homme ïillustre dans son humilité, un grand homme que l’Église catholique a placé au nombre de ses saints, Jean-Baptiste de La Salle : c’est l'institut des « Frères des Écoles chrétiennes ».
Avec lui, quatre cents congrégations de femmes,
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dûment autorisées par la loi, avaient également été préservées : dans le nombre figurent ces admirables « Sœurs de Saint-Vincent de Paul », dont, on peut le dire aussi, l'univers entier a appris à connaître, à vénérer, à admirer la robe et la coiffe blanche, près des malades, des blessés, des pauvres et des enfants.
Traduites, à leur tour, devant le tribunal parlementaire, elles voient leur procès s'ouvrir à l’heure même où j'écris ces pages ! : lorsqu'elles seront publiées, leur condamnation, arrêtée d'avance, aura été prononcée. Les deux mille écoles, qu'elles dirigent, seront frappées ; elles devront les quitter.
Les congrégations qui n’ont d’autre objet que l’enseignement seront dissoutes ; celles qui, en même temps, ont des établissements hospitaliers, y seront encore tolérées jusqu’au jour, prochain, où, l’administration ayant pu recruter, avec plus ou moins de garanties morales et professionnelles, le personnel qui lui fait encore défaut, elles pourront en être chassées |
C’est un évènement d’une portée incalculable. L’enseignement chrétien, réduit à se soutenir avec des maîtres laïques. jusqu'ici très rares et insuffisamment préparés, est frappé d'un coup terrible, que rendra mortel une dernière violence, déjà annoncée et escomptée, la suppression définitive des restes d’une liberté déjà pratiquement abolie. \
Telle est la situation, à l'heure présente. Un siècle entier d'efforts, de sacrifices, de dévoüments, s'écroule dans une sorte d’universelle stupeur. Chacun peut con-
1, La loi interdisant l'enseignement aux membres des congrégations et supprimant celles qui avaient été autorisées pour cet objet, fut votée par la Chambres des Députés le 28 mars 1904, après un mois de vives discussions.
templer dans sa ville natale, dans son village, la maison où il a été élevé, où ses parents l'ont été avant lui, où ses enfants l’étaient déjà, la maison que ses pères avaient construite, que lui-même possédait encore, tout à coup fermée, interdite à ses hôtes habituels, menacée d’une brutale confiscation. Chacun peut voir, chez lui, chez ses voisins, une humble femme, proche ou amie vénérée,:qui vient douloureusement, le front courbé sous l’outrage, demander l'asile qu'elle ne trouve plus dans le couvent d'où on l’a chassée. Seize cent mille enfants, confiés librement, dans ces quinze mille écoles, à ces maîtres chrétiens, sont livrés au hasard d’une instruction improvisée, ou condamnés au supplice d’une éducation ouvertement hostile aux croyances de leurs familles.
Un immense voile de deuil s'étend, pesant et obscur, sur la France chrétienne. Je ne le soulèverai pas davantage.
Mais avant de finir, ayant achevé l'exposé des faits, je dois jeter un dernier regard sur les idées qui les ont engendrés et dont le fatal entrainement déterminera, vraisemblablement, d’autres et de plus graves conséquences dans un pays, comme le mien, où la logique des conceptions exerce un si redoutable empire. :
Déjà on peut prévoir que le raisonnement par lequel on prétend dénier aux membres des congrégations la faculté éducatrice, parce qu'ils ont prononcé des vœux d’obéissance et de chasteté, s’applique, dans sa force sophistique, à tous les membres du clergé catholique, soumis à leurs supérieurs et voués au célibat : et, en
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Von. COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI :
effet, la proposition de leur interdire l’enseignement a déjà été présentée au Parlement.
La théorie jacobine va bien au delà. Elle établit que le fait d’obéir au pape dans toutes les questions qui touchent à la doctrine et à la discipline religieuses constitue pour les ecclésiastiques une sorte de diminutio capilis, qui les rend impropres, dans un pays officiellement soustrait à toute autorité confessionnelle, où la loi humaine se déclare indépendante de la loi divine, à toute fonction d'ordre social, telle que la formation de la jeunesse. Il apparaît immédiatement que la même incapacité est imputable à tous les citoyens, professant la foi catholique, qui les oblige, au même degré que les prêtres et les religieux, à la soumission envers le chef de leur Église dans toutes les matières de foi. |
Cette conception semble assurément monstrueuse, au commencement. du xx° siècle, dans tous les pays où les principes modernes de la liberté des consciences et des cultes sont reconnus comme les fondements de l’ordre public, et particulièrement dans un État où Fimmense majorité des citoyens appartient à la religion catholique. Elle est cependant conforme à la tradition politique de la Révolution française et elle reparail aujourd'hui, par l'effet naturel d’une évolution régressive, dans l'esprit de ceux qui s'efforcent de la faire revivre. : |
Un des chefs de la majorité parlementaire, au Sénat, qui a tenu longtemps et tient encore une place considérable dans les assemblées françaises, M. Clé- menceau, a exposé, précisément dans un article de la Nalional Review, la thèse qu’il a souvent soutenue, dans ses écrits et dans ses discours, de l’incompatibilité des
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principes el des doctrines de l'Eglise romaine avec la vie et le développement des sociétés civiles contemporaines. H a cherché à établir cette thèse sur des consi-
dérations historiques, tirées du rôle de la Papauté, dans
le monde, à travers les âges, et sur les effets que peuventavoir, à ses yeux, dans l’ordre politique, les défi-
nilions dogmatiques des Pontifes romains et des con-
ciles.
La discussion d’une thèse aussi étendue entraînerait cet article au delà des proportions convenables. Je veux seulement faire remarquer que, si elle était fondée, elle le serait en tous pays aussi bien qu’en France. Ce n’est pas cependant ce qui ressort de l’examen des situations politiques oo les principaux États de l’Europe.
La Belgique. par exemple, offre le spectacle d’une nation gouvernée depuis plus de vingt ans par des ministères catholiques, appuyés sur des majorités animées de mêmes sentiments : et non seulement nul ne peut dire que la liberté ait eu à souffrir de cet état de choses, mais il est incontestable qu’au contraire la liberté de la presse et de discussion, celle de la tribune et des opinions, enfin, pour parler plus spécialement de celle qui est en cause dans le débat, la liberté de l’enseignement, sont, dans ce pays, plus complètes que dans beaucoup d’autres : en aucun, la législation sociale, l’organisation des œuvres ane ne sont plus développées. |
L'Empire d'Allemagne a, sous l'impulsion du prince de Bismark, engagé, dans les années qui suivirent sa fondation, une lutte célèbre contre l'Église catholique, assez semblable à celle qu'ont entreprise, en France, les ministres de la troisième République. Non seule-
ment, cette lutte a pris fin, lorsque le prince de Bismark dut faire appel aux catholiques, pour l'aider dans sa résistance contre les socialistes ; mais, depuis l'avènement de Guillaume If, la situation a entièrement changé de face : une part considérable de liberté a été rendue à l'Église romaine : le souverain recherche toutes les occasions de lui manifester des sentiments de respect et de sympathie, et, bien loin de la considérer comme une puissance dangereuse pour l’Empire, il traite ses représentants et ses fidèles comme de précieux auxiliaires.
Ne puis-je pas ajouter que l’Angleterre donne également aux nations civilisées le frappant exemple de ce que peut, pour la satisfaction et la paix des consciences, l'esprit de liberté ? Depuis que les querelles religieuses y furent éteintes par l'émancipation des catholiques, et que cessa de retentir le vieux cri de «No popery », je ne pense pas que le pays ait eu à se plaindre du rôle joué, dans la société anglaise, par les évêques et le clergé catholiques romains, ni qu’un seul jour leur loyalisme ait pu être mis en doute, non plus que celui des jeunes hommes élevés par leurs mains ; et s’il fallait envisager la question au point de vue de leur sollicitude pour les intérêts du peuple, aussi bien que de l'intelligence de ses besoins, le souvenir des grands services rendus par le cardinal Manning se présenterait aussitôt à l'esprit.
Les faits viennent donc opposer une éclatante démonstration, la plus éloquente de toutes, à une thèse édifiée sur des souvenirs historiques, sans application dans la société contemporaine, et propres seulement à ranimer les disputes du passé, ou sur des dissertations doctrinales, insuffisamment approfondies, dans les-
quelles les distinctions, les plus nécessaires, les plus souvent rappelées par l'Église elle-même, sont absolument négligées. | :
Ce n’est pas d’ailleurs, je l’ai montré par un exposé historique plus fort, ce me semble, que toutes les discussions théoriques, contre l’Église catholique seule et ses doctrines qu'est dirigé le mouvement qu'en notre pays on appelle le mouvement « laïque », mais bien contre le Christianisme lui-même.
En vain quelques esprits, chez lesquels persiste la formation donnée à leur jeunesse par le protestantisme français, dont ils se sont, d’ailleurs, émancipés, essayent-ils de maintenir, à ce sujet, d’impossibles distinctions, et de défendre ainsi leurs conceptions aux yeux de certaines nations voisines, et particulièrement de l'Angleterre. Il y a déjà plus de cent ans que Burke, montrant dans ses Réflexions sur la Révolution de France, combien les principes de la religion sont plus nécessaires encore dans une démocratie que dans une monarchie, répondait en ces termes à cette même prétention : « Sans condamner avec violence ni le rite grec, ni le rite arménien, ni, depuis que les animosités sont calmées, le rite catholique romain, nous préférons le protestantisme. Ce n’est pas parce que nous croyons qu'il renferme moins de religion chrétienne, mais parce que nous sommes persuadés qu'il en renferme davantage. Nous sommes protestants, non par indifférence, mais par zèle. »
Cette réplique pourrait, aujourd'hui encore, s’adresser exactement à ceux qui recherchent, pour leur entreprise antichrélienne, des approbations intéressées.
En réalité, ce n'est même pas assez dire que de la
qualifier d’antichrétienne. C’est bien contre tout esprit religieux qu’elle est dirigée. Un homme important de la majorité actuelle, dont l'intervention vient de s’exercer avec une force décisive au Sénat, pour l'abrogation des dernières garanties de la liberté scolaire, disait, ïl y à deux ans : « Le triomphe du Galiléen a duré vingt siècles : il se meurt à son tour. La voix mystérieuse qui, jadis, sur les monts de l’Épire, annonçait la mort de Pan, annonce aujourd’hui la fin du Dieu trompeur qui avait promis une ère de justice et de paix à ceux qui croiraient en lui. L'illusion a duré bien long temps: il disparaît à son tour, le Dieu menteur. »
L'homme politique, qui parlait en ces termes, — M. Delpech, — ajoute à l'autorité de sa situation parlementaire celle des hautes fonctions qu’il remplit dans la Franc-Maçonnerie. Je doute que cette considération soit parfaitement comprise de mes lecteurs, habitués. autant que j'ai pu en juger, à envisager encore la Franc- Maçonnerie comme une association bienfaisante et inoffensive : la France a connu celte illusion à la fin du xvin siècle : elle n’a que trop appris à s’en guérir. Aujourd'hui toute la législation antichrétienne, toutes les mesures offensives dirigées contre les catholiques, sont préparées et imposées par les assemblées maçonniques, devenues de véritables assemblées politiques
C'est là, en particulier, que furent et sont encore élaborées, pour être ensuite dictées aux ministres et portées au Parlement, toutes les lois votées contre la liberté de l’enseignement.
Les écrivains informés ont bien souvent marqué a trace des mêmes inspirations dans l'histoire de la Révolution. Ainsi de toutes manières, la crise actuelle fait apparaître la tradition de cette époque décisive, et, en
. Ja de ni Une … MR ss ce COMBATS D'HIER ET D "AUJOURD'HUI 129
même temps, l'étrange conttadichion créée, dès lors, entre les principes de liberté proclamés en 1789 dans l’ordre politique, et le despotisme intellectuel, inaucuré, dès cette époque, dans l'ordre philosophique. par la haine du christianisme. ;
Cette contradiction s'affirme à nouveau, de nos jours,
dans la prétention que veulent faire prévaloir les mo-
dernes jacobins, d’établir, en se couvrant, comme autrefois, des mots d'unité morale, une certaine doctrine d'État, incompatible avec l’idée même de liberté des consciences. M. Clémenceau a, sans doute, cherché à sauver la liberté des conséquences inévitables de sa
thèse anticatholique. ‘et à soutenir que l’une pourrait q qu P
demeurer intacte, trouver même son plein développement, alors que l’autre aurait reçu, par la destruction de l’enseignement chrétien, sa définitive consécration. Il n'a paru, ni à ses adversaires, ni à beaucoup de ses
amis, qu'il v eût réussi, et ceux-ci ont nettement indi-
qué, ainsi que ceux-là l'avaient prévu, la suprématie
de l’enseignement et de l'éducation d'État comme
laboutissement normal de la nouvelle législation sco-
lairé
Il serait naturel de conclure cette étude en cherchant à prévoir comment se dénouera la crise religieuse
dont souffre la France. Mais on ne pourrait le faire
qu ‘en examinant toute la question des rapports de l'Église et de l’État, dont celle des congrégations et de l’enseignement n'est qu’un des aspects. Mes lecteurs, de la patience desquels je n’ai que trop abusé, com-
prendront assurément que je ne puisse aborder ici un
nouveau et si long développement.
ACOMBATS, eh T0.
Il me suffira de dire que, dans ma conviction, la séparation de l'Église et de l'État, préconisée par nos adversaires, comme le terme nécessaire de la lutte, et la formule d’un régime nouveau, me paraît, dans la condition actuelle de nos mœurs politiques et de nos habitudes religieuses, une dangereuse chimère. L'histoire, ici encore, le démontre surabondamment. L'expérience de cette séparation, tentée sous l'empire des mêmes idées et dans l’emportement des mêmes passions, de 1595 à 1799, à abouti à la persécution violente du clergé et du culte catholiques. Il en serait de même, aujourd'hui. La tentative de la Révolution s’est terminée par le Concordat, dont le réveil spontané de la foi catholique, après la période sanglante de la Terreur, fut, dans l'esprit de Bonaparte, la cause déterminante.
Si la situation a changé de nos jours, c’est en ce sens que le mouvement religieux, aussi bien dans les milieux intellectuels que dans le peuple, est, en dépit de certaines apparences politiques, plus intense, plus réfléchi qu’il n’était alors. :
Tandis que les gouvernants, dans un prodigieux aveuglement, s'efforcent de déraciner l'arbre impérissable du christianisme, il jette dans les âmes de nouvelles et profondes racines. Bannie des lois, des institutions, des cadres officiels, entravée dans son action publique, l’Église reprend chaque jour, par l’effet même de la persécution et le besoin naturel des hommes, une place inattendue dans la vie nationale. Plus que jamais elle apparaît comme une force morale immense, indispensable dont aucun gouvernement avisé ne saurait méconnaître la puissance. On peut essayer de la combattre, on ne peut pas l’ignorer : tôt ou tard, il faudra traiter avec elle.
ai AO | Ü RE ce ES |
Au-dessus des disputes, des passions, des excès même de tous les partis, un fait domine l’histoire de ces dernières années, obscurci par l’épais nuage de nos discordes religieuses, mais évident pour quià | conque pénètre le cœur de la nation : c'est son imù mense, son universelle aspiration vers l’apaisement et : la réconciliation des âmes ; c’est le désir impérieux ne qui finira par triompher, de voir les cœurs se rapprocher, et les volontés, déjà si fortement, si indissolublement unies par l'amour de la patrie, se confondre dans le commun dévouement ? à son service et à sa grandeur.