‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 20 sur 124 · M OT · texte numérisé non relu

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congrégation religieuse, celle des « Assomptionnistes », avait fondé un journal populaire «La Croix », très bien rédigé, qui eut aussitôt un grand succès et qui naturellement combattait avec vigueur la politique antireligieuse. On ne voit pas comment, on peut contester à des citoyens, parce qu'ils sont religieux, le droit d'user comme les autres de la liberté de la presse. Après l'affaire Dreyfus, la polémique du journal La Croix fut pourtant un des motifs les plus ardemment invoqués par les meneurs de Ia campagne pour expliquer leur entreprise, L’'évènement en a prouvé la sincérité. Aujourd'hui ce ne sont pas seulement les Jésuites et les Assomp-

tionnistes qui sont proscrits, ce sont tous les religieux, :

toutes les religieuses, jusqu'aux plus humbles Frères instituteurs, aux plus vénérables Sœurs de la Charité. Ceux-là, assurément, ne font de politique d'aucune

sorte | | *

Leur condamnation fut prononcée pour d’autres raïsons, plus profondes et plus graves : et c’est maintenant le lieu de les indiquer, après avoir repoussé les vains et calomnieux prétextes.

Le grand argument invoqué contre les religieux, quels qu'ils soient, par M. Waldeck-Rousseau et, à sa suite, par tous leurs ennemis, est, je pense, de nature à surprendre beaucoup d’Anglais, habitués à un respect si absolu de la liberté individuelle. On leur dit : en contractant certains engagements qui lient votre conscience, en prononçant les trois vœux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté, vous violez la loi civile qui vous interdit d’aliéner des objets, dont le commerce

est illicite ; vous vous placez en dehors des principes de la société moderne, en dehors même des règles communes de l’humanité : par le vœu d’ohéissance, vous vous faites esclaves ; par le vœu de chasteté, vous cessez d'être des citoyens utiles à la société ; par l’un. vous abdiquez votre personnalité, par l’autre, vous rompez avec la loi morale.

ILest difficile d'imaginer un sophisme plus grossier. . Quoi ! Si un homme, si une femme, pressés par l'attrait du sacrifice et du dévoûment, par le besoin d'accomplir, dans le don de soi-même, la loi fondamentale du christianisme, si cet homme ou cette femme se déterminent, sous l'empire d’une foi généreuse, à renoncer aux plaisirs, aux ambitions, aux richesses

de la terre, pour tourner vers la prière ou vers la cha-

rité, mais dans les deux cas vers Dieu seul, toutes les ardeurs de leur âme, si cet homme ou cette femme veulent pousser ce renoncement universel jusqu’à celui même des plus douces joies de la famille, afin d’appartenir entièrement à la vie qu'ils embrassent, et si, pour achever leur holocauste, ils remettent eux-mêmes leur volonté aux mains d’un supérieur à qui ils s’abandonnent comme au représentant du Maître divin, cet homme et cette femme auront fait acte d’immoralité, et ce seront désormais des membres indignes que la société devra rejeter de son sein! Quoi! Ce seront des esclaves, alors qu'ils auront fait, dans le sacrifice de leur liberté, le plus décisif usage de la liberté ellemême | |

Je crois que les âmes protestantes elles-mêmes, si éloignées qu’elles puissent être des doctrines, des sentiments, des pratiques de l’Église catholique, seront révoltées par une si audacieuse proposition. J'ai eu

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l’occasion, pendant mes séjours en Angleterre, d’en fréquenter d'assez près quelques-unes pour ne pas savoir avec quelle ferveur, quelle sincérité, certaines d’entre elles aspirent à l’imitation de Jésus-Christ et quel attrait exercent sur elles les conseils de perfection de l'Évangile. N'’étaient-ce pas ces aspirations qui agitaient, il y a déjà soixante ans, le cœur et l'intelligence de Pusey lorsqu'il souhaitait à l’Église anglicane des « Sœurs de charité », et lorsque près du lit de mort de sa fille Lucy, il la chargeait de « prier, une fois en présence de son Rédempteur, pour ces institutions auxquelles elle avait espéré elle-même appartenir », et n’est-ce pas de la petite semence, jetée en terre à

cette époque, que sont sortis les nombreux couvents

de femmes dont s’est aujourd'hui enrichie, en Angleterre, l'Église établie

D'ailleurs, sans insister davantage sur une question, si délicate à traiter, pour un catholique, vis-à-vis de personnes étrangères à sa foi, je suis persuadé, du moins, qu'aucun de mes lecteurs ne me contredira, si j'affirme que le respect de la liberté des consciences, de la liberté individuelle, en ce qu’elle a de plus sacré, suffit à condamner la théorie que nos légistes politiques ont imaginée, pour abriter la tyrannie des âmes derrière les apparences du droit civil.

C’est bien, en effet, d’une vaste entreprise contre la liberté qu'il s’agit. À mesure qu'avance cette étude, elle ressort plus clairement de l'exposé des situations et des faits : nous allons l’apercevoir mieux encore en examinant le dernier motif allégué contre les cCongrégations par les auteurs de la loi nouvelle.

Elles ont été accusées d’être des rebelles : j'ai montré, par des preuves historiques, qu'elles étaient toutes, au

contraire, dans la position la plus licite. Elles ont été accusées de réclamer dans l'État une place privilégiée : jai montré qu'elles n'avaient. dans l’ordre social moderne, d'autre caractère que celui d'associations de simples citoyens, s’acquittant des charges qui incombent à tous les autres, revendiquant aussi les droits qui

leur appartiennent. Elles ont été accusées de violer les

principes fondamentaux de la société, en contractant des vœux contre nature: j'ai montré ne telle accusation constituait un véritable sue à la conscience religieuse.

Il me reste à aborder un autre terrain, qui est proprement le champ de bataille où se heurtent chez nous les ennemis et les défenseurs de la religion catholique, et où l'attaque dirigée contre la liberté se démasquera plus ouvertement que jamais : c'est celui de l’enseignement.

Déjà, réfutant les calomnies dirigées contre les Jésuites, j'ai touché à ce côté de la question. L’animosité grandissante contre les collèges chrétiens, l'inquiétude causée à leurs adversaires par leurs succès grandissants, eurent certainement une part décisive dans la cam-

- pagne entreprise contre eux à l’occasion de l'affaire

Dreyfus. Elle fut la raison décisive de la législation nouvelle, inaugurée en 1901, appliquée depuis lors avec une tyrannique brutalité, complétée aujourd’hui par les lois qui détruisent les derniers restes de l’enseignement chrétien.

Quelle était donc, dans notre pays, la situation légale de cet enseignement?

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Elle aussi résultait, comme tout le reste, de la grande transformation de 1589. Pendant de longs siècles l’enseignement, en France, avait été dirigé par l'Église: ce n'était pas, de sa part, un abus de pouvoir, un empiètement sur les droits de l'État, mais bien l’effet naturel de la constitution nationale elle-même.

La monarchie française avait gardé, de ses origines, un caractère presque ecclésiastique. Le Prince, occupé à guerroyer pour fonder l’unité du royaume, laissait à l'Église le soin de gouverner les âmes et de cultiver les intelligences : jusqu’au xiv° siècle, ce fut l’histoire de notre enseignement public. Lorsque parut l’Université, enfantée par l’Église, elle recourut au Prince, pour établir son privilège corporatif contre les écoles rivales. Ce fut la seconde phase de l’histoire de l’enseignement. Les légistes commencent alors à fixer, en regard de l'Église, la notion de l’État souverain : le Roi l’incarne, comme seigneur suprême, mais il demeure, comme élu de Dieu, le défenseur de l'Église, par suite, le protecteur de son enseignement. Les luttes de l'Université avec les ordres religieux se déroulent au sein de l’Église. Lorsque la Réforme vient rompre cette unité, le pouvoir royal, en vertu de son origine, cherche à la maintenir, et ce n'est pas une doctrine d'État dont la conception n'existe pas encore, qu'il prétend imposer, c’est toujours l’enseignement de l'Église. Mais les doctrines du libre examen emportent l’untique édifice. La Révolution éclate : l'unité des croyances est anéantie ; la religion chrétienne cesse d’être un principe constitutif de la nation ;: l'État, séparé doctrinalement de l'Église, ne lui reconnaît plus le droit exclusif à l’enseignement. Les opinions, comme les consciences, sont déliées. |

À dater de ce jour, la liberté d'enseignement, proclamée dans les âmes, devient une nécessité.

En vain, aussitôt qu'est terminée la période chaotique et violente de la Révolution, Napoléon, croyant établir son empire sur les âmes par la force des doctrines, fonde la nouvelle Université de France, celle qui régit encore notre enseignement publie, destinée, dans la pensée du maître, à instruire, en vertu d'une exclusive mission, toute la jeunesse de France.

À peine Napoléon disparu, le privilège de lUniversité est assailli de toutes parts. Croyants et incroyants, tous réclament la liberté : les régimes nouveaux, pénétrés, comme je l'ai montré, de l'esprit napoléonien, s’obstinent à la refuser : ces luttes ont rempli trente années de notre histoire : le nom du comte de Montalembert, si illustre, si connu de FAngleterre, y est étroitement attaché.

La liberté, cependant, promise par la charte de 1830, introduite dans l'enseignement primaire par M. Guizot en 1833, inscrite dans la constitution de 1848, pénètre, enfin dans les mœurs du pays par la loi de 1850.

Gette loi fut une transaction, honorable pour tous,

entre les défenseurs de l’enseignement d'État et les partisans de la liberté absolue. M. Thiers en fut, devant l’Assemblée nationale, le défenseur éloquent : elle consacra, sous Le contrôle de l'État, demeuré maître de l'inspection, des programmes et des examens, la liberté pour tous les citoyens, et les religieux, envisagés comme tels, n’en furent pas exceplés. Seul, l'enseignement supérieur, qui est celui, non plus des collèges, mais des Facultés, demeura exclusivement aux mains de l’Université : il ne fut affranchi qu'en 1879, €,

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lui aussi, dans des conditions de très relative liberté.

Telle est, dans un rapide aperçu, l’histoire de l’enseignement en France.

La troisième de aussitôt établie, commença de réagir contre le progrès accompli et qui paraissait définitif. Elle le fit, sous une double impulsion, celle des passions antireligieuses qui l’animèrent dès ses débuts, et celle de la tradition LpOERPSRe, dont j'ai marqué la persistante influence.

Il y a vingt-cinq ans que se produisit cette première agression contre la liberté de l’enseignement chrétien. Alors, comme aujourd’hui, les circonstances politiques offrirent l’occasion cherchée pour motiver la guerre. C'était au lendemain des agitations électorales à la suite desquelles, les partis monarchiques et religieux ayant été vaincus, M. le Maréchal de Mac-Mahon qui les avait conduits au combat, dut abandonner la présidence de la République. Dans l’enivrement du succès, les chefs du parti républicain, désormais maîtres du pouvoir, voulurent exercer des représailles contre leurs adversaires, et M. Gambetta donna, à la politique nouvelle, une formule destinée à une retentissante fortune par ces mots célèbres : « Le cléricalisme, voilà l’en- nemi ! » Il entendait ainsi la présenter au pays non comme une politique hostile à la religion, mais seulement comme une politique de répression contre l’action électorale du clergé. Formule habile, assurément, puisqu'elle paraissait ménager les sentiments religieux d’une grande partie de la population, mais dont la perfidie ne devait pas tarder à éclater. En fait, l’évènement l’a prouvé surabondamment et le prouve de nos jours plus que jamais: en dépit de la prétendue distinction par laquelle on s'efforce de le dissimuler, c’est

le catholicisme lui-même qui est combattu sous le nom de cléricalisme.

Dans la campagne ouverte, dès cette époque, contre les congrégations religieuses, ce fut la liberté de l’enseisnement qui reçut tous les coups : M. Jules Ferry proposa d'en exclure les congrégations dites « non autorisées » et, bien que son projet, repoussé non seulement par les catholiques, mais, sous la conduite de M. Dufaure et de M. Jules Simon, par un véritable soulèvement de l’opinion libérale, eût été rejeté par le Sénat, les effets ne s’en firent pas moins sentir douloureusement lorsque le gouvernement eut, à défaut de lois, rendu des décrets de proscription contre les membres des Congrégations. Ces exécutions eurent lieu en 1880. Ce fut l'ouverture de la crise religieuse, reprise il y a quatre ans, après une longue période d’accalmie. a

Mais M. Jules Ferry avait de hautes qualités d'homme d'État: devenu, en 1883, après la mort de Gambetta, le chef du parti républicain, il comprit que le gouvernement d’un pays où les croyances religieuses ont encore tant de puissance, ne pouvait s’accommoder d’un régime de violence. Il entreprit de faire coexister une certaine liberté de l’enseiguement avec la forte organisation d’un enseignement d'État, entièrement sécularisé, dans ses programmes et dans son personnel, et consacra à cette seconde partie de sa tâche. toute son énergie. Le parti dominant le suivit et le seconda fidèlement. Ce fut pendant toute cette période la grande œuvre de la République.

Tandis que des lois nouvelles fortifiaient, de toutes manières, la puissance, le prestige et l’autorité de l'Université, d’autres décrétaient et organisaient la

sécularisation absolue de l’enseignement populaire public, c’est-à-dire payé par l’ensemble des contribuables : l'école primaire officielle, jusque-là ouverte au ministre du culte, confiée en beaucoup de cas à des instituteurs congréganistes, où enfin l’enseignement religieux avait sa place, fut déclarée désormais, en théorie du moins, entièrement neutre, c'est-à-dire que, si tout caractère confessionnel luiétait enlevé. si même la notion des devoirs envers Dieu n’y était plus apprise aux élèves, si les leçons de morale devaient n’y reposer sur aucune croyance positive, du moins assurait-on que. jamais, une parole n'y serait prononcée qui put choquer ou alarmer la foi d’un enfant ou de sa famille. : |

En un mot, l'éducation proposée au peuple par l'État, fut conçue en dehors non seulement de toute préoccupation confessionnelle. mais même de toute idée religieuse, fut-elle la plus élémentaire. Entreprise assurément audacieuse, et bien faite pour troubler et effrayer toutes Les consciences chrétiennes!

Du moins, et c’est un point essentiel à remarquer, pour comprendre les événements actuels, les lois qui la mirent en œuvre de 1882 à 1886 proclamèrent en même temps, bien que toujours sous le contrôle de. l'Université, la liberté de l’enseignement privé.

Tel fut le régime imposé, il y a dix-huit ans, après des luttes mémorables, aux catholiques de France. L'ayant loyalement combattu, ils l’acceptèrent courageusement.

Les écoles chrétiennes, fondées par eux au prix de

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sacrifices pécuniaires d'autant ‘plus méritoires qu'ils

devaient, en même temps, payer leur part contributive de l'impôt, pour le développement el le soutien de l’enseignement rival, les écoles chrétiennes couvrirent le territoire ; jamais on ne vit plus bel exemple de dévoüment, plus noble, plus généreux usage d'une liberté réduite, amoindrie, surveillée, mais subsistant encore dans sa partie essentielle.

En même temps, la tacite approbation des ministres successifs permettait aux congrégations proscrites de se reconstituer au moins en partie : Les collèges, qu'elles avaient fondés, passés entre les mains de propriétaires laïques, continuèrent leur œuvre éducatrice ; les rares universités catholiques, réduites à un enseignement sans expansion possible, l’État conservant le monopole

des examens et de la collation des grades, maintenaient cependant leurs chaires avec succès. La confiance,

toujours grandissante des familles, aussi bien dans la bourgeoisie que dans l'aristocratie, dans les milieux républicains comme dans ceux où se conservait la traditién monarchique, fut, aussi bien que le chiffre croissant de la population scolaire dans les écoles primaires, l’éclatant témoignage du besoin moral et intellectuel auquel répondait la liberté, pour une grande partie de la nation. |

Ce besoin, d’ailleurs, apparaissait d’autant plus nettement que l’inanité de l'effort accompli, sous le couvert de la neutralité, pour rassurer les consciences,

devenait chaque jour plus flagrante. Malgré toutes les

tentatives philosophiques, toutes les formules pédagogiques, en dépit des écrits, des manuels, des discours, l’impossibilité d'établir nettement et pratiquement, pour les maîtres et les élèves, les bases d’une morale

indépendante de toute croyance et de toute sanction, éclatait à tous les yeux. Dans l’enseignement des facultés, la diversité des doctrines allait grandissant sans cesse, s'étendant des restes du spiritualisme aux hypothèses variées de l’évolution et du transformisme: la prétendue doctrine d’État se brisaiten morceaux. Dans les collèges, l'éducation se heurtait à cette confusion des idées, aussi bien qu’à l'impuissance des méthodes officielles : une vaste enquête parlementaire, dirigée avec une haute autorité et un large esprit d’impartialité, par M. Ribot, plusieurs fois ministre de la République, l’orateur parlementaire le plus éloquent du parti modéré, devait, précisément au moment où s’ouvrait la crise actuelle, démontrer à tous les yeux cette sorte de faillite de l'éducation d'État.

Dans lies écoles primaires, le mal était pire, plus profond, plus brutalement accusé. Trop souvent placés sous les influences politiques les plus avancées, les instituteurs publics méconnaissaient de plus en plus toutes les règles de la neutralité : les outrages contre la foi catholique, ou même contre toute croyance religieuse, ne se comptaient plus ; non seulement les leçons de morale, mais les leçons d'histoire, celles d'histoire naturelle elle-même, en offraient à chaque instant l’occasion.

L’hostilité déclarée contre toute religion positive se manifestait, en toute circonstance, dans le corps enseli- -gnant officiel. Un de nos hommes politiques, actuellement les plus en vue, celui qui fut, pendant de longues années, par ses fonctions au ministère de l'instruction publique, le véritable organisateur de l’enseignement dit « laïque », et qui est aujourd’hui le chef de file des ennemis de l’enseignement congréganiste, M. Ferdinand

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