‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 65 sur 124 · STEP FE PS EL 27 TE · texte numérisé non relu

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père Bugeaud sonnée par Mgr Favier lui-même, répondit tout à coup la clameur des « petits soldats habillés

en bleu », des marsouins conduits par le commandant

Marty. « Nous étions sauvés, sauvés par des soldats

français ! » ce fut le mot de l’évêque de Pékin, où éclatent à la fois la joie du salut inespéré et l’orgueil

du patriotisme satisfait, |

Un de ces hommes était là devant moi, simple et modeste, levant à peine ses yeux tout pleins du rêve infini des matelots d’Armorique. Il ne se vantait guère, n'ayant pas l’air de se douter de sa gloire et il fallut, pour lui faire tout conter, multiplier les questions.

Cependant la palabre di. ir auvergnats,

tandis qu'il parlait, me remontait au cœur, et aussi tous ces discours de parade, avec quoi les ministres et les présidents des conseils généraux essayaient, ces jours-ci, d’étouffer le hurlement des sans-patrie et le bêlement des pacifistes.

Combien plus éloquents le récit de mon quartier-

. maître et, comme dit M. Roujon., le « lambeau d’étoffe »

salué par le clairon !

J'ai lu, comme tout le monde, le beau discours que mon éminent confrère M. Ernest Lavisse adressait, il y a quinze jours, aux « petits républicains » de Nouvionen-Thiérache. Eh bien ! l’avouerai-je, si j'étais un des marmots de Nouvion, il ne me semble pas que j’eusse

bien compris, malgré toute son éloquence, ce que M. Lavisse voulait de moi !

Servir la patrie, leur a-til dit, c’est servir l’huma-

nité au poste où la naissance nous a mis. »

Mais qu'est-ce que servir l'humanité ? et pour serrer encore un peu la question, qu'est-ce que l'humanité ? M. Lavisse ne l’a pas fait entendre bien exactement aux enfants de Nouvion ; car, leur a-t-il confessé, « qui pourrait dire combien de siècles il faudrait pour composer, avec des régions si différentes de toutes façons, cette nation qui s’appellerait l'humanité ?... » Alors, comment déjà la servir ?

M. Jaurès est, comme chacun sait, en dite matière de l'humanité, une manière de spécialiste. Ce n’est pas seulement la formule quotidienne qui enveloppe ses

épitres au peuple français, c’est proprement la religion

dont il est le pontife.

Il n’y a pas bien longtemps qu'il était Fe nr contre un courageux instituleur, lequel, on s’en sou-

vient, s'était permis de dénoncer « la crise du patrio-

tisme à l’école », et de dire tout crûment que le sien consistait « à préférer passionnément la France ».

M. Jaurès lançait contre M. Bocquillon l’excommunication majeure : « Quel chauvinisme imbécile et bas ! s’écriait-il. Les instituteurs qui, à la suite de M. Bocquillon, propageraient cette théorie basse, commettraient un crime de lèse-humanité et de lèsepatrie... » Et il définissait à son tour : « Le patriotisme consiste, pour un Français, à bien connaître la France,

afin de pouvoir faire servir l'accroissement de ses qualités, de ses vertus, de ses lumières au progrès

général de l'humanité !

Où, est la différence avec la définition de M. Lavisse ? Je la discerne malaisément et je doute que les écoliers de Nouvion soient plus habiles. Si, d'aventure, leur

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magister n’est pas du même bateau que M. Bocquillon,

s’il appartient à cette « petite armée de quatre-vingt mille éducateurs socialistes » qu’annoncent au ministre de l'instruction publique les instituteurs parisiens, rédacteurs de la Revue où M. Jaurès a pris la succession de M. Hervé, il saura, sans trop de peine, je gage, à la rentrée des classes, commenter à sa facon le dis-

cours de M. le directeur de l'Ecole normale supérieure.

M. Henry Bérenger, dans l'Action, s’y est exercé déjà. Son article est dur pour mon éminent confrère. Il lui dit à peu près : « Vous avez mis en langage académique ce que nous disons tous les jours en notre style d’apaches d’Aubervilliers. » |

M. Lavisse avait invité ses jeunes auditeurs à

« prier » avec lui pour que « la République persévère,

inflexible, à retirer toute autorité publique aux puissances du passé », et M. Henry Bérenger d'observer : « Ge que M. Lavisse appelle « puissances du passé », c'est la caste militaire, c’est l'Église romaine, et avec elles les monarchies ou hiérarchies héréditaires : nous autres, à l'Action, nous avons appelé cela les calottes. »

La plaisanterie est peut-être un peu rude. On sait assez que M. Lavisse n'entend pas les mots comme les rédacteurs de l’Action, mais c’est justement, en de tels sujets, le péril des harangues imprécises.

« La parole, dit Flaubert, est un laminoir qui allonge toujours le sentiment. » Il arrive en effet qu'elle l’allonge jusqu’à le défor-

mer et que d’autres, alors, s’en servent pour décorer

leurs doctrines, quelquefois pour excuser leurs crimes.

Notre histoire est pleine de ces leçons douloureuses. Le 15 mai 1790, Robespierre propose à l’Assemblée ie constituante de déclarer que « la nation française, | contente d’être libre, ne veut s'engager dans aucune < guerre et veut vivre avec toutes les nations dans cette ee fraternité qu'avait commandée la nature ». Pétion l'ap- : puie avec transport : «Depuis trop longtemps les peuples divers sont habitués à ne s’envisager qu'avec défiance... il faut enfin qu'ils se regardent comme frères. Déclarez que vous renoncez à tous projets ambitieux ! » Volney prophétise : «Jusqu'à ce moment vous avez délibéré dans la France et pour la France... Aujourd'hui vous allez délibérer pour l'univers et dans l'univers. Vous allez, j'ose le dire, convoquer l’assemblée des nations. » i | Cependant, un membre du côté droit, Cazalès, essaie de leur répondre ; c'est un officier : « La patrie doit être l’objet exclusif de notre amour. Quant à moi, je le déclare, ce ne sont pas les Russes, les Allemands, | les Anglais que j'aime, ce sont les Français que je 1e chéris ! » : “pi re So. Cazalès parle comme M. Bocquillon ! il n’est pas mieux traité : tous les Jaurès de ce temps-là le couvrent de huées ; il est obligé de s'arrêter, presque de s’excuser. | | En vain Mirabeau se jette en travers des pacifistes :. « La paix perpétuelle est un rêve, et un rêve dangereux s’il entraîne la France à désarmer devant une Europe en armes!» A | L'Assemblée, grisée de lyrisme, vote, dans l’enthou- i

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siasme, que « la nation française renonce à entre-

prendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes, et n ‘emploiera jamais ses forces contre la liberté

- d'aucun peuple ».

Le lendemain, M. de La Luzerne. ambassadeur à Londres, écrivait : « On est convaincu à Londres que l'Angleterre n’a plus rien à redouter de la part de la France et peut, sans scrupule comme sans crainte, s’arroger la suprématie des deux mondes. »

À la même heure, l’armée était empoisonnée par les écrits répandus dans les casernes pour prêcher la révolte au soldat. Servan écrivait dans le Soldat citoyen qu'il fallait, pour rendre leur énergie aux troupes, « éliminer le même jour tous les colonels, les lieutenants-colonels et les majors ». |

Les insurrections militaires éclataient partout, à.

Paris, à Versailles, à Besançon, à Strasbourg, à

Nancy. « Avec l'autorisation du ministre, le soldat va

au club, où on lui répète que ses officiers étant des

aristocrates sont des traîtres. » Tout le monde a lu les pages saisissantes de Taine.

Tel fut, de 1790 à 1792, le prélude de la grande guerre européenne. Elle s’ouvrit, sur la frontière du Nord, par la déroute et le massacre du général Théo- .

bald Dillon, que les fuyards égorgèrent dans les rues

de Lille.

Il y a cent treize ans ! Aujourd'hui, tandis qu'on disserte éloquemment sur le règne de la paix et l'horreur de la guerre, le Nouveau Manuel du soldat, parvenu à sa onzième édition, inonde les casernes : on y 11€

que la « patrie n’est qu'un mot » ! Cela est mis en mu-

sique par des poètes des deux sexes :

Peuples, ne craignez rien de nous La France dépose ses armes !

Pour le bonheur de nos enfants Ii faut supprimer les patries.

Les soldats sortent des casernes !

Découvrez-vous, les fronts bornés, Que des rèves passés encrassent :

Voici des esclaves qui passent !

Déjà les journaux annoncent que, pendant les ma: nœuvres, des soldats ont environné et frappé leur offi-

cier, pendant que leur caporal chantait l’Internationale.

Dernièrement, la Révue des Deux-Mondes publiait les Souvénirs d’un marin de la République, recueillis par

son petit-fils, le marquis Gicquel des Touches, et, dans |

le douloureux tableau de l'anarchie où sombrait en 1794 la marine française, le lecteur, le cœur serré, croyait retrouver, comme un tragique avertissement de celle qui déjà menace nos ports de guerre. Cependant, malgré l’heureux coup de théâtre de Portsmouth, l’Extrême-Orient reste plein, pour le

monde, de menaces redoutables. Cependant aussi le

conflit marocain, attisé par un souffleur mal caché, s’envenime chaque jour et, de la Baltique à la Méditerranée, les mers frémissent d’inquiétantes démonstrations. Mais les harangues vont leur train et M. Lavisse assure aux écoliers de Nouvion que « l'humanité paraît s'organiser pour la paix »..

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J'aurais cru précisément le contraire et c’est pourquoi je suis, comme M. Roujon, pour le salut au drapeau, silencieux et grave.

J'ai regretté que celui de M. Lavisse, très noble et très éloquent, ne fût pas seulement le geste muet qui, mieux encore sans doute, eüt rendu sa pensée.

Il a prié pour que « le drapeau de la France flotte haut dans le ciel », en attendant le jour « où les peuples mettront en un faisceau tous les étendards et, après avoir salué une dernière fois ces vénérés symboles, les brüleront en un feu de joie ! .

Hélas ! mon cher ntrèré. iL y eut un jour inoubliable où des drapeaux tricolores, la hampe brisée et

ï l'aigle arrachée. furent, en un lamentable bûcher, brû-

lés par des mains pieuses, au bruit des hourras qui de loin traversaient l'horizon.

Le lendemain, sur la place de Metz où Fabert se dressait sous un voile de crêpe, des soldats défilaient, joyeux, au son des fifres. Ils portaient un casque où nos yeux pleins de larmes lisaient ces mots sacrés : « Avec Dieu, pour le Roi et la Patrie. »

Ces hommes demeuraient fidèles aux « puissances du passé ». Pour nous, nous entendions encore l'écho des

discours éloquents de Jules Favre, de Jules Simon et de leurs illustres amis, célébrant six mois plus tôt la” fraternité des peuples et l'amour de l'humanité.

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Le 8 février 1887 fut, dans les annales parlementaires,

une journée mémorable. Aucun discours n’y fut prononcé; nulle séance, cependant, ne m'a laissé une

plus durable impression.

En ce temps-là, Guillaume I‘ régnait sur l'empire allemand et le prince de Bismarck dirigeait la politique impériale. |

La France achevait l'œuvre laborieuse de son relève-

ment militaire et la haine clairvoyante du chancelier

prussien préludait à l'affaire Schnæbelé par des propos, chaque jour plus provocants.

M. René Goblet était président du conseil, le général 2 Boulanger, ministre de la guerre. Pour hâter la fabri- "2 cation du fusil Lebel, le gouvernement déposa. une | demande de crédits supplémentaires destinés à la Re.

« réfection de l’armement ».

C'était vers le milieu de cette journée du 8 février. Le projet fut aussitôt envoyé à la commission du budget, et la séance, de fait, se trouva suspendue. :

Dans les couloirs, les groupes se formèrent, nom-

breux, agités.

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