‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 66 sur 124 · DPI TL ANS OST IN OUT AUTRE · texte numérisé non relu

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La

- La droite, la gauche et le centre. radicaux et mo-

dérés, catholiques et libres penseurs se confondirent, dominés par la même et unique pensée.

On était pourtant au lendemain des grandes discussions de la loi de 1886, qui organisait définitivement la laïcité de l’enseignement primaire. Mgr Freppel les

avait soutenues avec éclat; chacun de nous avait, à ses côtés, besogné de son mieux. Nos adversaires,

M. Goblet lui-même, avaient ardemment poussé le combat. Mais, à la première nouvelle de la demande de crédits, toute autre préoccupation disparut des

esprits : on entoura le président du conseil en lui

demandant toute la vérité.

M. Goblet, calme et maîtrisant son ordinaire impétuosité, nous déclara nettement que les circonstances étaient graves et qu'il faisait appel au patriotisme de

tous pour que les crédits fussent votés sans débat. Ce

fut assez.

On rentra en séance. En un moment, les bancs furent garnis. Les tribunes étaient pleines, la loge diplomatique au grand complet : le silence de cette foule remplissait la salle d’une poignante émotion.

Le président Floquet se leva, tenant dans ses mains, qui tremblaient un peu, le cahier des crédits. Sa voix résonna, seule et grave. Après le premier chapitre, lorsqu'il dit : « Quelqu'un demande-t-il la parole? » le silence retomba lourdement. Alors vinrent les mols sacramentels : (Que ceux qui sont d'avis d'adopter le chapitre l° veuillent bien lever la main!»

Aussitôt, cinq cents bras se dressèrent ensemble avec un bruissement sourd. Je vois encore Mgr Freppel, à côté de moi, jetant en l’air, d’un élan saccadé,; comme pour un mouvement du maniement d'armes, sa main

largement ouverte : le feu de la revanche était dans ses yeux. 2

Ce fut ainsi, avec une régularité toujours plus saisissante, après chacun des chapitres : le geste banal avait pris l’apparence d’un rite sacré: au vote sur l’ensemble, il se prolongea comme une muette acclamation. il sembla que l’âme de la patrie traversait la salle.

Les spectateurs retenaient leur souffle. Les diplomates regardaient sérieux et surpris. Quand le président eut dit: « Le projet de loi est adopté», sans un mot, les députés se levèrent presque tous : de nouveau, la salle'fut déserte.

La journée historique était finie. Elle eut à Berlin un retentissement énorme : le Reichstag l’entendit bientôt invoquer comme un exemple. |

Le souvenir m'en remontait au cœur, ces jours derniers, en lisant le bel article que Georges Goyau vient d'écrire dans la Revue des Deux-Mondes sur l'Ecole prunaire et le patriotisme.

Aucun écrivain n’a, de nos jours, tiré de l’histoire des vues sociales plus profondes. Jamais, cependant, plus fortement que dans son dernier article, il n'aura saisi l'esprit de ses lecteurs.

C’est l’histoire même de notre temps qu’il fait passer sous leurs yeux, une histoire d'hier puisqu'elle date de vingt-cinq.ans à peine, et qui semble déjà vieille de tout un siècle. Les jeunes gens croiront rêver, les anciens la liront avec des larmes. |

En ce temps-là, les hommes d'Etat de la république voulaient que l’école primaire füt, d'abord et avant tout, la pépinière des soldats de la France. Au Trocadéro, Paul Bert déclame amoureusement les Chants du Soldat de Paul Déroulède, et glorifie le « chauvin, qui porte dans son cœur le culte de la patrie » ! A la fête fédérale des premières sociétés de gymnastique, Jules Ferry exalte « l'éducation militaire », exhorte les instituteurs à s'en faire les professeurs, et salue dans les gymnastes «l’avant-garde de la patrie armée ».

Devant eux, les bataillons scolaires défilent, conduits par les maîtres, tout fiers de présider aux jeux guerriers de ces petits, car, dit Paul Bert, « l'enfant, c'est le citoyen de l’avenir et, dans tout citoyen, il doit y avoir un soldat toujours prêt ».

Pour nous combattre, ce n’était pas le nationalisme que dénonçaient alors nos adversaires ; ils ne nous accusaient pas d’être trop patriotes ; ils essayaient le contraire : ils cherchaient, dans notre fidélité catholique, des prétextes pour suspecter notre dévouement à la patrie. Maïs c'était des mots de tribune! la Calomnie expirait en naissant: car les souvenirs de la grande guerre étaient de la veille, et le sang versé par les nôtres, sans souci des mains qui tenaient le drapeau, tachait encore les sillons.

En vérité, on se disputait l'honneur d’être patriote. Les luttes des partis étaient ardentes, les discordes religieuses profondes, mais l’armée paraissait intangible et la défense nationale formait comme un terrain réservé où, loin des passions publiques, les hommes qui l'avaient en garde travaillaient, recueillis, à leur tâche auguste.

C’est que la marque brülante de l’année terrible était

sur les âmes. Un mot entendu, un geste aperçu, de l’autre côté des Vosges, en ravivait la morsure et, soudain, tous sentaient dans leurs veines courir le même frisson.

J'avais posé sur ma able l'article inachevé et je rêvais ainsi, le cœur serré, quand mes yeux tombèrent sur le monceau des journaux, envoyés de Paris, où des marques bleues indiquaient les comptes rendus des congrès de ces jours derniers : de quoi remplir un tombereau |

Il y avait là le congrès des Amicales d’instituteurs, avec la confuse rhétorique qui enveloppe, dans une puérile formule de « guerre à la guerre », la perfide conspiration du pacifisme. Il y avait le congrès des «Jeunesses laïques », plus franc, avec l’ordre du jour où la conception actuelle de la patrie est flétrie «comme un leurre qui ne répond plus aux sentiments qui doivent animer les citoyens imbus d'esprit laïque ». Il y avait le congrès de «la métallurgie », que M. Gustave Hervé venait de clôturer par ces paroles odieuses : « Si la mobilisation est proclamée, rendez-vous tous à la caserne. Prenez les fusils et les cartouches que l’on vous donnera. Ainsi armés, mettez la main au collet des capitalistes et délivrez-vous de tous vos oppresseurs. » Il y avait le congrès de « la Libre Pensée »…..

Celui-ci surgissait du tas, comme pour aller au devant de mes réflexions : le nom d’un hommes’en détachait, pareil à ces brèves légendes qui, d’un seul mot, résument tout un tableau d'histoire. M. Ferdinand Buisson présidait cette assemblée criminelle où, comme

disait autrefois Emile Montégut, soufflait une ému lation patricide.

Un nan au Reichstag allemand, M. Voghter, avait demandé qu’on décrétât la guerre contre l'Église, pour tuer lesprit militariste.

Un Hollandais, M. Domela-Nieuwenhuis, avait proposé d'adopter comme expression de la raison humaine la formule : aucun homme, aucun centime au militarisme.

Un ancien officier allemand, M. Voldeck von Ahreburg, avait célébré le pacifisme «et la nouvelle conception du devoir qu’il doit au citoyen Jean Jaurès ! » C'est le compte rendu de l’Humanilé que je reproduis ici. L'inévitable Hervé avait renchéri sur le camarade hollandais et il avait posé nettement la question : « Quelle doit être l'attitude des libres penseurs en cas de guerre ? »

Enfin M. Ferdinand oi se lève. Va-t-il, d’un mot, d'un geste, rompre avec ces Allemands et ces Bataves, briser avec ces prédicateurs cosmopolites de la désertion ?

Non pas ! Il ruse, il louvoie avec l’abominable conseil : «La désertion en masse et simultanée, soit ! Une orève collective et simultanée, soit ! Mais la désertion individuelle, non !»

Pourquoi? L'une est-elle moins criminelle que l’autre envers la patrie? Non, mais l’une est plus que l’autre

honorable pour le déserteur. Voilà la doctrine de

M. Buisson sur les devoirs des jeunes Français.

- Mais qui donc est le président du congrès des libres

penseurs ? Qui est M. Ferdinand Buisson ?

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C’est l’homme qui, pendant quinze ans, investi de la confiance absolue de tous les ministres de l’instruction publique, a dirigé l’enseignement primaire de la France, fondé, organisé l’école laïque, formé, dressé, façonné les instituteurs de l'enfance. C’est l’homme qui fut, pour cette grande œuvre, le bras droit de Jules Ferry, et dont le nom, inséparable du sien, en porte devant l’histoire la responsabilité.

Ah !'oui, Ferry, Paul Bert étaient des patriotes ; ils abjuraient ouvertement les illusions de leur jeunesse, les «utopies périlleuses et décevantes » du désarmement. Ils voulaient que l’école fut comme le creuset où serait fondu le bloc de l’armée nationale ! Mais ils voulaient autre chose encore : ils voulaient que l’école devint l’antithèse monumentale de l’église, l’instituteur l’antithèse vivante du curé ; ils voulaient que la religion de la patrie substituât son idéal à celui de la foi. que ses autels fussent dressés à la place des siens: ils n'avaient que des paroles de mépris pour l'éducation chrétienne, bonne à former, avait dit Gambetta, « une espèce humaine amollie et débilitée ».

Pour servir ces desseins, la Ligue de l'Enseignement fut leur alliée fidèle et ardemment encouragée. C'était une œuvre maçonnique! Jean Macé, son chef infatigable, subissait le mot d'ordre patriotique ; mais il en faisait celui de la guerre religieuse. Goyau, déjà, il y a trois ans, avait écrit un livre qui est une page admirable d'histoire contemporaine : L’Idée de Patrie et l'Humanitarisme. Toute l’évolution dont nous touchons le terme douloureux se déroule dans ces pages. «Macé,

dit-il, parlait de l'éducation civique et militaire, comme s’il se fût proposé d’armer une France contre l’autre. »

Telle fut bien l’œuvre, peut-être chez quelques-uns, inconsciente, des hommes d'Etat de la troisième répu-

blique.

Aujourd'hui, tous les masques tombent. Au Congrès de « la Libre Pensée », un orateur s’écrie : « Nous ne

voulons ni Dieu ni maître ! C’est entendu. Le maître

de là-haut, c’est Dieu ! Le Dieu, ici-bas, c’est le maître.

. Toutefois, avant tout, il faut nous incliner devant la

raison, et, présentement, la raison, c’est la loi ».

Cela paraît énorme, exorbitant : les journaux du vieux parti républicain en sont abasourdis. Mais quoi? c'est sous une forme plus brutale, ce que, pendant quinze ans, ont répété à la France, en lui imposant la morale indépendante, les fondateurs de l’école nouveille.

Tout se tient, hélas ! dans la vie sociale. On ne détourne pas impunément un peuple des sources du sacrifice : on ne lui enseigne pas impunément le mépris de la loi divine, fondement de toute autorité : on ne le livre pas impunément à l'esprit de secte et à ses haines fratricides.

Vienne, sur un sol ravagé par ces funestes doctrines, le tourbillon. de l'affaire Dreyfus! et la nation sera

prête pour la désorganisation.

L'orateur, qui, au Trocadéro, jetait à Dieu l’orgueilleux défi de la loi, reprenait la parole un instant plus tard. C'était le même qui allait applaudir à la désertion collective, à la grève des conscrits! C'était M. Ferdi-

nand Buisson, le persévérant artisan de l’œuvre scolaire dont se glorifie la troisième république.

Ah! sans doute, si Jules Ferrv, si Paul Bert étaient encore au milieu de nous, ils reculeraient épouvantés devant le fruit corrompu de leurs labeurs et l'horrible effondrement de leurs espoirs. Les instituteurs du congrès des Arnicales les feraient frémir de colère : ce n'était pas pour ces blasphèmes qu'ils les avaient enfantés ! Le langage de M. Buisson les ferait rougir de honte: ce n’était pas pour cette besogne qu'ils l'avaient choisi !

Et, comme M. René Goblet qui honorait hier ses derniers jours par une si belle protestation contre l’empoisonnement de l’école, ils jetteraient vers leurs successeurs un long cri d'alarme.

Faut-il écrire ici qu'il est trop tard et que cette « juslice immanente », en laquelle ils ont cru, atteint avec eux la France dont ils préparèrent les destins.

Je ne puis m'y résoudre; notre race a des sursauts que rien ne fail prévoir. |

L'autre jour, aux manœuvres de l'Est, comme le pont de la Voire, neutralisé, était interdit aux troupes qui poursuivaient la 39° division, les petits soldats, sans ordre, tout à coup, sautèrent dans la rivière et la traversant, baïonnettes hautes, avec de l’eau jusqu'à la : ceinture, se jetèrent sur l’autre rive.

Entre la France chrétienne et patriote, et celle des libres penseurs, sans patrie, le fossé paraît profond, et puissante la main qui barre au peuple le passage. Qui sait ? Si tout à coup, il se jetait à l’eau !

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