AU JOUR LE JOUR
LETTRE A M. MARC SANGNIER
Président du Sillon 1.
13 décembre 1903.
Mon cHEr AM, .
J'aurais bien voulu répondre à votre invitation, être des vôtres ce soir, et m'asseoir un moment au milieu de vos camarades du Sillon. Une raison de famille m'en empêche : excusez-moi près d'eux. Ils me pardonneront : je suis sûr qu'ils ne doutent pas de moi!
1. Cette lettre fut adressée à M. Marc Sangnier à l’occasion du
banquet annuel des membres du « Sillon », dont il était le fondateur. L'association nouvelle était alors environnée de l’universelle sympathie des catholiques. M. le vice-amiral de Cuverville était assis à la table du banquet : avant de lire la lettre de M. de
Mun, M. Marc Sangnier communiqua à l'assistance les excuses ds
S. Exc. Mgr Lorenzelli, nonce apostolique ; de S. G. Mgr Le Roy, évêque d’Alinda ; de MM. d'Haussonville, René Bazin, Thureau-
-Dangin, Brunetiere, Costa de Beauregard, de l’Académie fran-
çaise ; de MM. l'abbé Lemire, Lerolle, Keller, etc. Par la suite,
lattitude politique, les méthodes et les idées sociales de M. Marc
Sangnier se trouvèrent dans un désaccord croissant avec celles de M. de Mun, qui dut, en diverses circonstances, exprimer à ce sujet des inquiétudes et formuler d’expresses réserves.
| COMBATS D RER Er D AUJOURD’ Lo
| Une sympathie naturelle est entre nous, qu’ un mot,
un regard, un serrement de main, suffisent à faire éclater : car nos âmes portent le même ferment, qui les émeut, dès qu'elles sont en contact.
J'en ai fait avec vous, l’autre soir, l'épreuve décisive : vous me contiez l'histoire de vos œuvres, vous m'in- : terrogiez sur celles auxquelles je fus activement mêlé, et nous parlions la même langue.
Lamartine écrivait, dans la lettre qui sert de préface aux Harmonies : « Les souvenirs sont comme la braise du foyer qui tient la cendre chaude; dès qu’on la remue, elle se rallume...…. » Aïnsi, vous me disiez comme vous vous aimez les uns les autres, et qu'en ce grand amour, poussé jusqu’au don de soi-même, est toute votre force : et les cendres de mon cœur, vieilles de trente années, mais toujours brülantes, se rallumaient au souffle des grands mots qui, jadis, nous firent, comme vous, frémir d'enthousiasme.
Ce fut assez pour me faire comprendre de quelle émotion m'eüt rempli. si J'avais pu, ce soir, être près de vous, l’étreinte de toutes vos amitiés, généreusement offertes. Sans doute, alors, devant tous, comme dans notre causerie d'hier, l'âme envahie, au spectacle de vos joies fraternelles, par le flot du passé, j'aurais évoqué ces belles années où, ravis par d’indicibles ardeurs, nous donnions au service du peuple nos forces
et notre vie; et les serments prêtés dans l’humble
chambre d’ouvrier, qui vit naître l’œuvre des Cercles,
et les courses matinales à travers les rues de Belleville où nous cherchions un abri et des cœurs, et lineffable
transport de ce jour d'avril 1872, où, là, sur la colline
- redoutable, dont le nom, la veille, faisait trembler Paris, nous pûmes, dans un petit jardin, réunir une
| je
COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI | centaine d'ouvriers, et leur parler de Jésus-Christ, en leur tendant les bras! :
Ah! ces souvenirs! mon ami, vous voulez que je les écrive pour le Sillon? El moi, je vous réponds ce que déjà, vous savez par vous-même, mais que vous saurez bien mieux encore plus tard : « Non, on n'écrit
pas ces choses-là! on peut les dire, quelquefois, dans ces minutes trop rares où le cœur s'ouvre, et se laisse
voir au fond! Mais les écrire? on n'’écrit pas l’histoire de son âme ! » |
Tenez! un jour, il y a trente ans, comme je faisais mon premier tour de France, allant de ville en ville, ainsi que vous faites aujourd'hui, répéter ces mots d'amour et de fraternité que vous échangerez tout à l'heure, dans l’une d'elles, quand j'eus fini, un ouvrier, sortant du milieu de ses camarades, voulut me répondre,
et, tout ému, au lieu de parler, vint se jeter dans mes
bras et m'embrasser en pleurant!... Comment vous dire? Après trente ans, le baiser de cet ouvrier chrétien brûle encore ma joue !
Voilà de quoi sont faits mes souvenirs ! Non, cela ne s'écrit pas!: mais je suis bien sûr que vous me comprenez, et que, ce soir, si vous lisez ma lettre à vos amis, ils me comprendront aussi.
Ils me comprendront et ils reconnaitront leur œuvre, car, si la marche du temps change les conceptions et les formes extérieures, l’inspiration reste la même.
1. Cinq ans plus tard, cédant aux instances réitérées de ses amis, M. de Mun devait se décider à la tâche devant laquelle il reculait d’abord, et les souvenirs dont il est ici question ont été publiés dans un volume intitulé: Ma vocation sociale : Souvenirs
de la fondation de l’OŒuvre des cercles SHROENREE d'ouvriers (1871-
| COMBATS D'HIER er» AUJOURD’ HUE kg ©
C'est du cœur qu'elle eo du cœur pressé par
l'attrait du dévouement, par ce sentiment profond de la
souffrance populaire, dont ne peut plus s'affranchir l’âme qu'une fois il a saisie.
Et ce n’est pas, vous le savez, à la pauvreté que je
pense ici, mais à cette autre souffrance, muette et peut-
être non moins douloureuse, qui est le besoin d’être
aimé, aimé sans arrière-pensée, aimé d'un amour pur: et désintéressé, aimé comme on aime un ami!
Ah! ce besoin d'affection qui remue les âmes des ouvriers, qui se cache discret, timide et fier, mais tout à coup jaillit dans un mot imprévu, ce mal de l’isolement qui les rend si malheureux, cette peine intime de se sentir tour à tour dédaignés ou courtisés, presque toujours suspects et inquiélants, n'est-ce pas que c’est. vrai, et que c'est le fond de la D sociale, et que tout découle de là !
Dites-le donc à ces ouvriers qui vous entoureront
cesoir! S'ils souffrent de ce grand malaise du cœur,
qu'ils sachent que nous en souffrons aussi, et que tout
l'effort de notre vie, de notre pensée, de notre travail,
et toutes nos œuvres, toutes nos études, tous nos dis- COUTS, tout n a eu qu'un but, leur montrer que nous les aimons, parce qu'ils sont nos frères en Jésus- Christ!
J'écris, pour la seconde fois, ce nom divin, et je n’en ai pas de remords, quoi que ce soit une fête profane qui vous rassemble. Car c'est bien de l'oublier que nous mourons, et ils ne sont ie trop vrais encore, les vers de Victor Hugo :
Dans tout ce grand éclat d’un siècle éblouissant, Une chose, à Jésus, en secret m’épouvante, C’est l’écho de ta voix qui va s’affaiblissant !
Oui, voilà le grand mal, celui qu'il faut guérir à tout prix. Il faut parler de Jésus et réveiller les échos de sa voix. Tout ie monde a besoin de l'entendre, patrons et ouvriers, riches et pauvres, et nous, plus que les autres, qui voulons travailler au bien du peuple ! Mais je ne comptais vous écrire qu'une lettre d’excuse, et voilà que je commence un discours, presque üun sermon ! Pardonnez-moi : je m'arrête bien vite, honteux de vous avoir occupé si longtemps.
Portez à vos camarades, avec mes regrets, mon salut fraternel ! | Sa Dites-leur que j'applaudis à leur action, d’un cœur chaleureux, que j'admire leur courage, que je les félicite de leurs succès, et aussi, malgré la peine qu'ils en peuvent recevoir, des attaques violentes dont les poursuivent les ennemis de notre foi. Je les en félicite, car le Christ demeure au milieu du monde comme un signe de contradiction, et c’est la marque des bons serviteurs de partager les injures du Maître.
Votre bien affectüueusement dévoué,
À. DE Mux.
A LETTRE À M. L'ABBÉ FRÉMONT Re
Auteur d’un opuscule sur les ouvrages, récemment condamnés par le DES Saint-Siège, de M. l'Abbé Loisy. Fev
Paris, le 22 février 1904.
Monsieur L’ABBÉ, : J'ose à peine vous exprimer, me trouvant si peu __ autorisé dans une telle question, avec quel plaisir, quel
profit, quelle reconnaissance j'ai lu vos Lettres à l'abbé Loisy. La forme m'en a ravi; Car vous avez su, à force de grâce dans le style, de vivacité dans l'exposition,
__ mettre à la portée de tous les lecteurs, sans en amoin- drir la gravité, ce sujet si difficile et si délicat. Quant au fond, je n'aurai pas l’impertinence de le louer; je me permettrai, seulement, de dire que vous avez admirablement fait comprendre aux profanes la nature du débat, en leur montrant, avec une clarté saisissante, l'erreur de Fabbé Eoisy, sa source et ses conséquences, tout en conservant à la discussion son haut et savant caractère de controverse doctrinale. Mais c’est surtout ma reconnaissance que je tiens, comme catholique, à vous exprimer. Ées livres de M. Loisy, révélateurs de son état d'âme, ont fait appa- __ raître, en même temps, par laccueil qu'ils ont reçu.
; toute l'étendue du mal déjà causé par une mentalité qui M De Jui est pas particulière.
ou Je ne parle pas seulement des gens du monde, tou-
jours enclins à se laisser séduire par la nouveauté, par ce qu'ils appellent la hardiesse ou la largeur des idées, même et peut-être surtout dans les matières qu'ils con-
naissent le moins. Cette disposition s’est accrue, chez
eux, dans la circonstance, de la tendance croissante
vers le naturalisme, que développe, dans les sociétés
en apparence les plus éloignées des influences officielles, l'air ambiant créé par l’état général du pays: et c’est déjà un grand mal, car, quelle que soit leur incompétence, la position sociale qu'ils occupent leur conserve encore une réelle action sur l’ensemble de lopinion.
Mais c’est parmi les catholiques actifs, militants, principalement dans une partie du clergé, que, sous une autre forme, avec moins de légèreté extérieure, le mal est le plus répandu, et, là, il est bien autrement redoutable.
Les livres de l'abbé Loisy ont été accueillis, par beaucoup, dans ces milieux, avec une sympathie vraiment effrayante : sa condamnation, redoutée, y a causé une amère déception à ceux, trop nombreux, qui avaient cru voir, dans ses écrits, le signal d’une sorte d’affranchissement de l'esprit : on a cherché, de toutes manières, à en amoindrir la portée, et précisément en insistant sur cette séparation entre l’histoire et la théologie, dont vous montrez si bien le péril.
Il y a dans le jeune clergé, — vous le savez bien mieux que moi, mais j'en puis parler cependant avec quelque expérience, — un mouvement général d'idées, souvent vague et mal défini, déterminé sans doute par le généreux désir de conquérir plus facilement les intel-
ligences, mais inspiré aussi, il faut le dire, par une
certaine impatience de l'autorité, un certain dédain de la tradition, propres aux sociétés démocratiques, qui le
porte à applaudir, presque a priori, loutes les doctrines, toutes les opinions soi-disant nouvelles, lorsqu’elles paraissent élargir la foi, l’accommoder avec la libre-pensée. . | | ca
Le rationalisme envahit ainsi, à leur insu, les âmes sacerdotales, et pénètre celles des fidèles. Il y a là lindice d’une crise intellectuelle et religieuse profonde, dont les effets, si on n’y prend garde, peuvent être incalculables : c’est. pour la religion, un danger bien plus grand, à mon avis, que la persécution.
Aussi souhaiterais-je que votre livre, si clair, si décisif, si charitable pour l'adversaire, en même temps que si fondé en doctrine et en véritable érudition, fût répandu à profusion dans le monde ecclésiastique et parmi les membres des œuvres catholiques. Les évêques y pourvoiront, j'espère.
Pour moi, j'ai fait, je continue à faire, en ce sens, dans ma petite sphère, ce que je puis. C’est très peu, je le sais ; mais c’est le meilleur moyen, pour moi, de vous témoigner ma gratitude pour le grand service que vous aurez rendu aux âmes, gratitude dont je vous prie, Monsieur l'Abbé, de trouver ici et de vouloir bien agréer l'humble hommage, avec celui de mon plus respectueux dévouement. |
: A. pe Mun.