‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 79 sur 124 · A ALT AD RU · texte numérisé non relu

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Hate) COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI

cèrement à l'idéal socialiste, à « la haute espérance qui fut la lumière de leur vie », suivant une parole de M. Jaurès, ceux-là commencent à s'alarmer d’une si longue défaillance : ils sentent bien que, si elle se prolonge encore, le peuple déçu se tournera vers d’autres, plus offrants, et, à mesure que s’avancent pour eux le temps et la vie, eux aussi ils ont besoin de se tourner vers la jeunesse, de la pénétrer de leur pensée, de mettre, par elle, la main sur l'avenir : ils ont besoin, eux aussi, c'est l'anxiété de tous les partis, de tous ceux qui ontaimé, qui ont servi une idée, ils ont besoin d'interroger son âme, de lui demander, comme disait un jour M. Ferdinand Buisson au collège libre des sciences sociales : Que veux-tu, que crois-tu, où vastu ? Et alors, retournant aux méthodes d'autrefois, ils se reprennent à agiter devant elle, au lieu du spectre clérical, le vieil idéal de liberté, d'égalité et de justice.

La jeunesse, Messieurs, à répondu à ses maîtres, dans le congrès qui vient de se tenir à Paris au commencement de ce mois. Mais, quelle est cette jeunesse? je ne le sais pas au juste : les comptes rendus du congrès donnés par le journal {a Pelile République portaient pour titre : à Congrès des jeunesses laïques » ; et ce pluriel n’a pas été sans surprendre en un temps où la orande accusation portée contre l’enseignement chrétien par M. Combes et, avant lui, par M. Waldeck- Rousseau, est justement de créer en France deux jeunesses. [1 y en à donc bien davantage puisque, déjà, à ce congrès où la vôtre n'était pas, il y en avait plusieurs ; et je n’en fais pas la remarque sans quelque satisfaction, ayant précisément eu l’occasion, à la Chambre, en répondant à M. Waldeck-Rousseau, de lui dire : Ce n’est pas deux jeunesses, c’est dix, c'est vingt

COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI 4DE qui se rencontrent dans le pays, suivant la diversité des milieux, des familles, des croyances, des opinions, et c'est justement cette diversité qui, sans troubler en rien l’unité nationale et patriotique, constitue la Hiberté. (Applaudissements.) Ainsi il y a plusieurs jeunesses laïques et nous voilà d'accord là-dessus.

Mais qu est-ce qu'une jeunesse laïque ? La réponse ne va pas sans quelque embarras,

Celle-ci a une revue : Les Annales de la Jeunesse laïque, ornée d’une couverture rouge. Dans le premier numéro, qui date de l’année dernière, la rédaction annonce que ces jeunes sont « des Français, des républicains, qui ont, de la jeunesse, l'enthousiasme ardent »,

et que leur profession de foi « tient dans ce beau vers

de Gregh : aimer le vrai, rêver le beau, dire le juste. » Voilà qui est assurément très bien : mais encore? Ah! ces Jeunes sont « émancipés de toute croyance en des dogmes étroits, et ils rêvent d'une humanité affranchie. » Je commence à mieux comprendre ! Cependant on aimerait un peu plus de précision.

Mon éminent confrère, M. Lavisse, est venu au secours de cette jeunesse émancipée : il a voulu lui

expliquer « ce que c'est que d’être laïque. » J'avoue

que j'ai malaisément compris sa définition et qu'elle n'a pas été même sans accroître mon embarras ; car, si,

ss . ENT .… , Le so ea i« SeAeS 2 j'ai bien vu, qu'être laïque, « c’est refuser aux religions

qui passent le droit de gouverner l'humanité qui dure », j'ai vu aussi que ce n'est pas « violenter, mépriser Îles consciences encore détenues dans le charme des vieilles

croyances » ; et, moi, dont la conscience est, en effet,

dans cette « détention », et qui la vois chaque jour violentée par les lois, les circulaires, les décrets, les commissaires et les liquidateurs de M. Combes, qui

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l’entends tous les jours à la tribuneet dans les réunions publiques, non pas seulement mépriser, mais outrager, je me dis qu'évidemment la jeunesse qui applaudit M. Combes n'est pas la jeunesse laïque, suivant le cœur de M. Lavisse : il faut chercher ailleurs !

Les comptes rendus du congrès, publiés par les journaux. ont été fort brefs.

J'ai vu que le premier jour, sous la présidence de mon collègue, M. d’Estournelles de Constant, puis de M. Vandervelde, comme chacun sait, député socialiste belge, il avait voté que la guerre ne pouvait être supprimée que par le socialisme international : depuis, M. Jaurès et M de Pressensé ont fait connaître à la Chambre comment ils entendaient la préparation de la paix universelle. (Applaudissements.) J'ai vu encore que le second jour, le président, M. Georges Renard, avait dit ce qu'attendaient des jeunes les socialistes qui les ont précédés dans la carrière.

Je n'ai pu lire — et c’est grand dommage — ce discours de M. Georges Renard et ceux qu’au banquet de clôture prononcèrent MM. Jaurès et Buisson. Le compte rendu in exlenso du congrès n'est pas encore paru, ce

qui n’est, du reste, que très naturel puisque le congrès

s’est tenu au commencement de novembre.

Mais, grâce à {a Petite République, voilà cependant un premier point acquis et qui simplifie beaucoup la situation : la jeunesse laïque, dont il s’agit, c'est la jeunesse socialiste et internationaliste : il n’estque des’entendre !

Eh ! bien, j'ai parcouru les derniers numéros des

Annales de cette jeunesse, pour essayer de com-.

prendre, comme dit M. Buisson, où elle va, ce qu'elle croit, ce qu’elle veut. J’y ai trouvé des exhortations des chefs socialistes, des envolées de M. Jaurès et des

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dissertations sur la libre-pensée ét le militarisme. d'assez pauvres altaques contre l'Eglise catholique et les religions en général, des affirmations de l'innocence de Dreyfus, et, pour finir, une lettre « à un vieux patriote » où on lit, après des paroles attendries sur l'humanité : « Voilà pourquoi nous ne voulons plus de votre drapeau ; voilà pourquoi nous voulons le jeter bas de ces remparts, au haut desquels vous voudriez le voir flotter fièrement... Nous ne voulons pas plus de votre drapeau que nous ne voulons des croix et des mitres.…. » ; |

Ceux-là, non plus, décidément, ne sont pas, des laïques selon M. Lavisse : mais, cette fois, nous comprenons très bien et voilà un deuxième point établi : la jeunesse qui se donne le nom de jeunesse laïque, c’est la jeunesse socialiste, internationaliste et antichréüenne. Ce qu'elle veut, c'est la révolution sociale, ce qu'elle croit, c'est qu’il faut détruire le christianisme. (Applaudissements.) |

Oh ! je sais les protestations ! M. Ferdinand Buisson, qui exerce, dans la religion laïque, le haut sacerdoce de la pédagogie, a écrit tout dernièrement dans la Revue polilique et parlementaire un article considérable pour montrer que l'anticléricalisme scientifique et politique, qui est le sien, n'est nullement tenu. de ‘ déclarer la guerre au sentiment religieux, qu'il ne le pourrait sans « arracher à la nature humaine quelque chose d'elle-même », et qu'aucune raison d'intérêt : : public ne lui commande — ce sont ses mots — un tel sacrifice. | | Il est bien vrai qu'il y a quatre ans, le même M. Ferdinand Buisson, dans cette conférence au collège libre des sciences sociales dont j'ai cité l’apostrophe à la

jeunesse, disait aussi, en parlant de l'effort que fait la République pour constituer la société laïque et la défendant de toute pensée d'hostilité religieuse :

« Par exemple, pour prendre un détail caractéristique, elle n’a fermé ni une église, ni une chapelle, elle n’a supprimé ni les couvents, ni les écoles... » (Rires.) |

Depuis, M. Ferdinand Buisson s'est résigné, làdessus, à quelques sacrifices ! Il en fera d’autres, soyezen sûr, tout en protestant de son respect pour le sentiment religieux. (Rires et applaudissements.)

Voilà le maître de la jeunesse laïque et, pour savoir où elle va derrière lui, vous n’avez eu qu’à la suivre, le 8 novembre dernier, au Trocadéro, où la deuxième fête de la Raison fut organisée par MM. Charbonnel et

Henry Bérenger, et célébrée par MM. Marcelin Ber-

thelot et Ferdinand Buisson. M. Berthelot ayant entendu «l'orgue capitaliste laïcisé » comme dit l'Action, le journal de MM. Charbonnel et Bérenger, accompagner les couplets de l’Znternalionale, fit, comme il convient, l'éloge de la tolérance, de la bienveillance pour tous, de la liberté absolue des croyances et des pratiques personnelles, au milieu d’un silence qui n'était pas, dit encore l'Action, «le calme honteux, tout d’humilité et de superstition des gens d'église. »

M. Ferdinand Buisson, au milieu du même silence,

demanda que l'Etat fit disparaître tous les monopoles pour assurer seulement le règne de la liberté et de la raison. (Rires. ire

Ce fut admirable : et justement c'était la veille du jour où le Sénat allait voter l'interdiction du droit d'enseigner pour toute une catégorie de citoyens, coupables du crime de célibat, où M. Combes s’en-

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mt ir A Se

COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI 455 wageait à prendre en considération la proposition déjà faite d'étendre cette interdiction à tous les citoyens coupables du même crime et marqués du signe sacerdotal, où, en attendant, il annonçait le vote prochain d’une loi fermant 3.000 écoles de plus, et mettant sur le pavé 3 ou 400.000 enfants du peuple. |

Ainsi, en 1793 et 1794, les philosophes de la Convention parlaient d'humanité, de fraternité et de sensibilité, pendant que les charrettes faisaient, à la porte de l’Assemblée, leurs sinistres voyages. Aujourd'hui, on ne guillotine que les consciences, mais c’est

toujours avec le même accompagnement. (Applaudis-

sements.) Et, pour que le rapprochement se fit naturellement dans l'esprit public, le journal de MM. Charbonnel et Henry. Bérenger, annonçait en gros caractères que la fête du Trocadéro était donnée « en mémoire de la fête de la Raison, célébrée le 20 brumaire an Îl (10 novembre 1795) à l’église métropolitaine de Paris ».

Voilà où va cette jeunesse laïque : c’est sa réponse à ses maîtres, à l'idéalisme philosophique de M. Jean. Jaurès, à la tolérance scientifique de M. Marcellin Berthelot, à la liberté pédagogique de M. Ferdinand Buisson. Elle va droit au but et, après tout, elle n’a pas tort, elle est simplement logique : elle ne s’embarrasse pas des formules ; elle sait très bien que, derrière le rationalisme intégral, suivant M. Buisson, derrière la, sécularisation complète de la société, suivant M. Clemenceau, il y a nécessairement, inévitablement, l'abolition de la religion chrétienne. M. Jaurès avait bien tort de dire, dans son discours à la distribution des prix du lycée d'Albi, qu'elle était menteuse la parole de l’Ecclésiaste : « Il n’y a

rien de nouveau sous le soleil ! » Non, il n’y a rien de nouveau, dans notre pays moins qu'en aucun autre, et celui qui a raison, ce n’est pas M. Jaurès, c'est Eugène-Melchior de Vogüé : «Ge sont les morts qui parlent ! » ‘La jeunesse laïque, la jeunesse socialiste et internationaliste, la jeunesse antichrétienne, nous la connaissons, elle est très vieille, elle à 110 ans! (Applaudissements.)

Done, Messieurs, en face d’elle, la vôtre se dresse. C’est l’objet de ce congrès, comme c'était l'objet du congrès de 1898, comme ce sera, de plus en plus, l’objet de tous vos congrès ultérieurs. Dans votre revue, votre camarade Zamanski.a nettement, vigoureusement accepté en votre nom cette position de combat. Je l’en félicite, je vous en félicite avec lui, et je n'ai pas besoin de vous demander qui vous êtes. Vous le dites très haut. Vous êtes bien, vous aussi, une jeunesse laïque, au seul sens précis que ce mot puisse avoir el doive conserver, malgré l'effort de nos adversaires pour égarer, suivant leur coutume,

l'esprit public, sur ce point comme sur tant d’autres,

en créant, par des confusions de mots, des confusions d'idées. (Applaudissements.) Vous êtes une jeunesse laïque en ce sens que la plupart d’entre vous ne sont, comme s'exprime le dictionnaire de l'Académie, ni ecclésiastiques, ni religieux, ni du clergé séculier, ni du clergé régulier. (Rires et applaudissements.) Mais vous êtes aussi une jeunesse catholique, et vous n’entendez pas, par prudence et par calcul politique, vous découronner de ce titre glorieux. Ah ! j'entends bien qu'à vous aussi, on vous dira que votre jeunesse

est très vicille, qu'elle plie sous le poids d’une trop

longue histoire, et. de tout un passé à jamais balayé

par le grand souffle de la Révolution. Ne vous en défendez pas ! Oui, cela est vrai ! vous portez un très lourd fardeau. que votre nom et votre foi vous imposent ; je vous conjure de ne pas le traîner comme vous feriez d’une charge importune, dont votre marche s’embarrasserait, et dont, à chaque détour du chemin, vous iriez, en vous cachant, laisser tomber une part pour en délivrer vos épaules ! Non, non, au contraire, soutenez-le fièrement, les reins droits et le front levé comme il sied à des soldats ! (Applaudissements.) Car ce fardeau, c’est celui de la civilisation chrétienne, c’est celui de toutes les œuvres de fraternité dont l'Eglise catholique a couvert le monde, des pauvres secourus, des captifs rachetés, des malades soignés au péril de la vie, des humbles relevés, défendus devant les puissants de la terre, protégés contre leurs violences ; c'est le fardeau de ces longs siècles chrétiens, où, dans les rudes tourmentes du moyenâge, elle relevait et ravissait les âmes populaires, par l’'enchantement de ses fêtes, et le mystère profond de ses vieilles cathédrales ; c’est le fardeau de l’histoire illustre que, de la prison Mamertine au cirque du Vatican, racontent les monuments païens de la Rome antique, couronnés de la Croix et des images chrétiennes, témoignage immortel des victoires de la foi sur la persécution ; et c’est aussi, par le prodigieux effet d’une vocation quinze fois séculaire, c’est aussi le fardeau de notre histoire nationale, des champs de Tolbiac au vallon de Domrémy. (Applaudissements prolongés.)

Ah ! oui, votre fardeau est lourd ! il est lourd de gloire et de fraternité, d'œuvres et de hauts faits ; il est lourd de tout le poids de l'humanité ! Mais ne

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craignez pas qu'il vous écrase ni qu'il ralentisse vos pas en courbant votre tête, comme on voit des vieillards attardés dans le passé, impuissants à suivre le temps qui s’avance et les laisse en chemin ! Non, non ce n'est pas la vieillesse de l'Eglise catholique qui pourrait décourager votre effort, mais bien plutôt son immortelle jeunesse, dont — nous qui sommes ses serviteurs dévoués, mais entravés si souvent par de vains préjugés, que nous prenons pour des principes, par de secrètes résistances que nous prenons pour des devoirs, — dont nous avons peine à suivre l’admirable mouvement, incapables presque toujours de nous plier comme elle, au temps, aux cCirconstances, aux conditions et aux besoins des nations et des peuples, en retrempant, sans rien abandonner de l’immuable doctrine, nos énergies et notre foi à ses sources divines. (Applaudissements prolongés.) Laissez, Messieurs, laissez-vous traiter de survivants d’un autre âge, travaillez seulement à vous montrer toujours aussi jeunes que l'Eglise, et si on vous dit que, pour vous aussi, ce sont vos morts qui parlent. oh, ne le niez point ! Car ces morts se sont fait écho d'âge en âge, pour défendre les petits contre les grands, les opprimés contre les oppresseurs, depuis saint Ambroise, arrêtant, au seuil de sa basilique, l'empereur Théodose, encore teint du sang de ses sujets ; depuis tous ces pontifes qui, ayant aimé la justice et haï l’iniquité, ont tout bravé pour résister à la force couronnée ; depuis le doux et mystique mendiant d'Assise, soulevant par sa parole et son exemple, ces légions de Tertiaires, berceau de la démocratie italienne, qui émancipèrent les bourgeois et les gens des campagnes, dans un gigantesque effort

de justice et de fraternité ; jusqu’à ce grand mort d'hier, qui dort dans Saint-Pierre son éternel sommeil en attendant sa sépulture dernière, et qui, retrouvant les accents de Grégoire IX dans sa bulle pour lapprobation du Tiers-Ordre de saint François, tendait aux travailleurs, au nom de leur misère imméritée, ses bras largement ouverts. (L'audiloire fait une longue ovalion à M. de Mun.)

Voilà comment nous sommes vieux !

Au reste, ce débat est stérile. J’ai dit que cette autre jeunesse, qui se lève en face de vous, avait plus de cent ans : je me suis trompé. Elle est bien autrement vieille ; elle est comme la vôtre : elle a ses origines aux sources de l’histoire : et le grand enthousiasme pour la raison qui la soulève aujourd'hui, qui transportait ses pères de 1793, c'est celui qui déchaîna les tempêtes du xvr siècle et qui fit, au rv°, presque triompher l'hérésie d’Arius.

Ce n’est pas, comme ils le disent, la lutte infati-

gable de la liberté contre l'autorité, de la science contre le dogme, c’est la révolte inlassable de l’orgueil contre la foi. (Applaudissements.)

Eh ! bien, dans cette nouvelle et inévitable LÉ contre, vous êtes les tenants du catholicisme ! quelles sont vos armes ? Je veux dire quelles sont vos idées ? Il faut que là-dessus vous soyiez prêts à répondre.

Si, comme je l'ai dit en commençant, s'il est vrai que,.

par les idées, on peut gouverner son temps et d’une manière plus efficace que par l’action ministérielle, c'est à la condition que ces idées soient précises et accessibles à tous ; et s'il est vrai, aussi, que vous soyez libres de pousser jusque-là vos ambitions, c’est une raison de plus pour qu'on soit en droit de vous

ay

interroger. De vous interroger ? Est-ce que je veux

dire que vous avez à répondre à toutes les objections

que dressent au-devant de vous vos adversaires, aux calomniés par lesquelles ils dénaturent votre histoire, votre caractère et vos actes, à cette sorte de constant et captieux examen qu'ils voudraient vous faire subir pour entraver votre marche par des polémiques sans issue ? Non, il faut sans doute être armé là-dessus, et vous l’êtes, pour tenir, dans la presse et dans les réunions, la place qui vous appartient. Mais ce n’est qu'une lutte de surface, un combat de parade. L’interrogation que je veux dire, autrement grave, profonde et digne d'attention, vous la connaissez bien : c'est cette interrogation muette qui monte autour de vous, du fond des ateliers et du silence des champs, qui monte du cœur et de l'esprit des travailleurs, quelquefois même de leurs regards étonnés et inquiets ! C’est l'interrogation, troublante et solen-

nelle, parce qu’elle porte en elle et dans la réponse

qu’elle appelle, le secret de l’avenir, de ce peuple si souvent trompé, si souvent délaissé, jouet perpétuel des promesses intéressées et des désenchantements cruels. (Applaudissements.)

Vous êtes catholiques et vous le dites très haut ? Qu'est-ce que, pour le peuple, signifie ce titre auguste et cette fière profession de foi ?... Ah ! quand je parle du peuple, vous le savez bien, nos adversaires le savent bien aussi, je ne parle pas de ces troupes de hasard, recrutées pour les besoins des manifestations révolutionnaires, à qui on apprend, en se glorifiant d’être appelés «les Apaches », à envahir les églises, à assaillir les processions, et à croire qu'il suffit de crier : À bas la calotte !» pour formuler leurs reven-

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dications sociales. À ceux-là, vous avez déjà fait la seule réponse qui convienne, en repoussant, par la force, les violences sauvages, et les clameurs imbéciles par la publique affirmation de vos droits. (Applaudissements.) -

Il n'y à pas en France un homme respectueux de la liberté, qui ne vous ait approuvés et n'ait applaudi à votre courageuse attitude. Mais ces rencontres passagères n’ont rien à voir avec la question que je pose ici devant vous : ce sont des incidents révolutionnaires et, quels qu'en puissent être le nombre et la gravité, ils ne lui apportent aucune réponse efficace ; ceux qui les font naître ne sont pas le peuple sérieux, attentif et réfléchi des travailleurs, qui, au fond de son àme, je n'en doute pas, les désavoue, parce qu'il sait que, bien loin de servir sa cause, ils ne peuvent qué détourner de lui les concours utiles et retarder les solutions pratiques. Ce n’est pas aux Apaches, c’est au peuple qu'il faut répondre.

Vous savez trop bien quelles montagnes de préjugés, de malentendus douloureux et de persistants désaccords ont élevées entre les catholiques et lui, d’abord, sans doute, la mauvaise foi des partis, la confusion des luttes électorales, et aussi le long enchaïinement des circonstances et des habitudes politiques, mais — il faut avoir la fermeté de le dire — mais, pour une large part encore, la légèreté, l'indifférence ou l'erreur | d'un trop grand nombre de catholiques. (4 pplaudisse-

ments.) dx

La légèreté, l'indifférence, elles sont, elles seront, je pense, de tous les temps ! La gravité des événements les trouble le plus souvent sans les guérir. Je n'ai pas l'illusion de penser que les discours y suffisent,

non plus qu’à vaincre le découragement qui si souvent n’est qu'une forme de l’une et de l’autre, parce qu'il leur offre un commode oreiller, en abritant leur

défection derrière ces mots, destructeurs de toutes les:

énergies : « À quoi bon ? Il n'y a rien à faire. » (Applaudissements.)

Ce n’est pas à ces catholiques honoraires (Applaudissements) qui laissent leurs noms à la société commune, sans participer à sa vie active, que je puis parler avec quelque chance d’être entendu ; et ce n’est pas non plus à ceux pour qui le catholicisme est affaire de sentiment ou de poésie, de style ou d’esthétique, et qui bercent leur esprit dans quelqu'une de ces religiosités vagues, sans dogme et sans discipline,

tour à tour inspirées par les beautés de l'Evangile ou

par celles de l’Acropole.

Que ceux-là soient, pour une bonne part, responsables du malentendu qui nous éloigne du peuple, je n’en doute pas. Mais ni la légèreté, ni l'indifférence, ni le découragement, ni le dilettantisme mondain, ne sont les seules ni peut-être les plus hautes barrières qui nous séparent de lui.

Il y a encore, il y a peut-être surtout chez beaucoup de catholiques sincères, fidèles et actifs, ce que

je crois être, une insuffisante intelligence du catho-

licisme et de son esprit, si vous voulez, une insuffsante notion du sens catholique. (Applaudissements.) J'espère qu'aucun de ceux à qui je m'adresse, ici ou au dehors, ne pourra s’offenser de mes paroles, ni les trouver importunes ou déplacées. Ce serait mécon-

naître entièrement ma pensée.

Je sais quelles merveilles de charité, de dévouement et d’abnégation accomplissent un très grand

nombre de catholiques, quels sacrifices ils s'imposent dans leur vie, dans leurs habitudes, dans celles de leurs familles, pour soutenir les œuvres charitables, et ces œuvres scolaires frappées aujourd'hui d’une si redoutable persécution. Je connais. comme vous, ces âmes admirables, dévorées de l'amour de Dieu et de celui des pauvres, qui, pressées par le précepte divin, consacrent, au milieu du monde et de ses obligalions sociales, leur force et leur temps à la visite des pauvres, au soulagement des malades, à l’éducation chrétienne des enfants du peuple. (Applaudissements.)

J'en sais, vous en savez tous, dont la vie se déroule sur de tels sentiers qu'il faudrait baiser la trace de leurs pas. Et, sans doute, ceux-là ont bien le sens catholique : car le catholicisme est avant tout la relision du sacrifice et de l'amour.

Et, pourtant, Messieurs, n'est-il pas vrai, malgré

ceux-là même et malgré leurs vertus, le malentendu persiste, la défiance demeure éveillée, et ce malentendu et cette défiance se formulent en une parole que vous ne connaissez que trop bien, en une de ces paroles qui ont des ailes, qui volent d’un bout à l’autre du pays et qui saisissent les esprits d'autant mieux qu'elles sont plus obscures : « Les catholiques sont les ennemis de la démocratie ! » Quoi donc? et que veut-on dire ? C'est une question qu'il faut serrer d’un peu près. N'attendez pas que j'ouvre ici des débats stériles et de pure théorie sur les origines et le caractère de la démocratie, ni que je m'attarde à chercher si l’état social dont elle est l'expression, est un progrès salutaire ou une dangereuse transformation.

Il est, c’est la vérité de fait qui domine toutes les discussions : et il est, non seulement par suite des

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brusques commotions de l’ordre politique, mais par l'effet d'une lente évolution de l’ordre social, dont la trace se découvre dans toute notre histoire, que nos vieux rois ont préparée par l'affranchissement des communes et l’abaissement des seigneurs, et que la Révolution n’a fait que précipiter, je ne dis pas organiser, en cela, comme en tant de choses, comme en administration, comme en diplomatie, comme dans la guerre elle-même, continuatrice de l’ancien régime.

Contre un fait si considérable, si anciennement établi, nul ne peut élever d'opposition, et je crois bien qu'en effet nul ne songe à le faire.

Que, dans notre élat social, la loi résulte du consentement universel de la nation; que les fonctions publiques soient ouvertes à tous, suivant les mérites de chacun, au moins en théorie, et qu'il faille tendre à mettre de plus en plus, par l'instruction et l'éducation, la pratique d'accord avec la théorie ; que pour tous aussi les droits civiques soient les mêmes, et que l’organisation administrative du pays, celle de l'impôt, celle de la justice, doivent être conçues en conformité avec cette règle fondamentale; que l’hérédité ne confère point de privilèges particuliers, et que la richesse, avec tous les avantages moraux ou matériels qu'elle apporte, soit une source de devoirs spéciaux et non de. droits exceptionnels ; ce sont là des principes que tout le monde reconnaît, qui forment bien l'essence de la démocratie et qui contiennent, ou à peu près, toute la somme d'égalité politique compatible avec les inévi-

tables inégalités de la vie.

Où donc est la difficulté ? Si je l’aperçois bien, elle n’est pas dans l'ordre politique, mais dans l’ordre économique. {Applaudissements.)

Le peuple — en quoi à mes yeux il se trompe, et on le trompe, car la juste revendication que je vais dire le serait également dans d’autres conditions sociales et politiques, et c’est pourquoi notre devoir vis-à-vis de lui est le même, quels que soient les régimes et les gouvernements, — le peuple s’est habitué, de plus en plus, à identifier l’état démocratique non seulemeñit avec l'égalité des droits politiques, mais avec l'égalité des droits économiques. Or, dans ma conviction, si l'égalité est là plus chimérique que partout ailleurs, parce qu’elle se heurte plus évidemment, plus fortement, à toutes les inégalités qui sont dans la natüre, il n’en est pas moins vrai que les ouvriers ont des

droits économiques certains, et que très souvent leur refuse l’organisation moderne du travail. (Applaudissements.) Si cela est, l'effort constant de la société doit être de donner satisfaction, dans toute la mesure pos- | sible, à leurs légitimes aspirations, en reconnaissant,

en sanctionnant, en protégeant les droits économiques qui leur appartiennent. (Applaudissements.)

Voilà, comment, dans ma pensée, le problème doit être posé : il est très grave, assurément, parce qu'il touche aux intérêts, et qu'aucun terrain n’est plus difficile à aborder. |

Pourtant, je pense que les catholiques doivent l’envisager résolument et prendre nettement parti dans le débat. Je le pense parce que je suis persuadé que, de leur attitude là-dessus dépend leur situation dans le pays, et la question de savoir si Ia barrière, qui trop souvent les sépare du peuple, tombera où s’élèvera davantage. Ù

Je le pense aussi, je le pense surtout, parce que, dans ma conviction, c'est l'esprit même du catholi-

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cisme, ce que j'appelais tout à l'heure le sens catholique qui leur dicte ici leur devoir, et que, bien audessus de leur intérêt public, bien au-dessus de leur avenir dans le pays, le souci désintéressé de rester fidèles à la tradition de leur Église, à son enseignement constant, à l'aspiration divine de leur foi, doit dominer leurs esprits. (Vifs applaudissements.)

Mais quand nous disons ces choses, on nous arrête aussitôt et on nous oppose que l'heure est mal choisie pour parler aux ouvriers de leurs droits : bien plutôt, dans les conditions révolutionnaires qui troublent la société, faudrait-il leur parler de leurs devoirs.

Messieurs, je voudrais là-dessus, et une fois de plus, m'expliquer très nettement.

Sans doute les ouvriers ont des devoirs, ils en ont comme ceux qui les emploient et comme nous tous, quel que soit notre état. Ils ont des devoirs envers Dieu, envers eux-mêmes, envers le prochain, ïls en ont envers la société et envers le pays. Ces devoirs, le catéchisme chrétien et la loi civile les leur apprennent : et, précisément, comme nous croyons, nous autres catholiques, que la loi civile est souvent impuissante à gouverner la conscience, et que le gendarme est

un insuflisant prédicateur de morale, comme nous

sommes convaincus que la grande erreur de la Révolution dans l’ordre philosophique, sa véritable hérésie, a été de séparer la loi civile de la loi divine, par une rupture définitive. nous demandons énergiquement que l'éducation chrétienne soit conservée aux enfants du peuple comme aux nôtres, et que toute liberté au moins soit donnée aux prédicateurs de morale, institués par l'Eglise, pour leur enseigner leurs devoirs, comme nous voulons qu'ils nous les enseignent à nous-

tous les yeux le caractère social de la religion catho-

mêmes. (Applaudissements.) Si on entend tirer de cette constatation, que la société ne saurait subsister pacifiquement sans le secours de la religion, nous sommes tous d'accord et je ne pense pas qu'on puisse reprocher à ceux dont j'essaye d'exposer les idées, de méconnaître cette grande vérité, ni les obligations qu'elle leur impose, pour la défense de la liberté religieuse. (Applau- dissements.) ; Mais cette constante et essentielle revendication n’épuise pas leur action sociale. Les devoirs et les droits se tiennent dans une étroite corrélation et c’est la meilleure manière d'obtenir Le respect des uns que de reconnaître les autres.

Messieurs, vous êtes prêts à applaudir quand des hommes, dont nul ne peut récuser l'autorité et le. savoir, quand M. Brunetière, hier encore, comme dans ses précédentes conférences, démontre et fait éclater à

lique, l’action sociale que le christianisme exerce dans le monde. J'applaudis avec vous et je remercie de tout mon cœur le maître qui apporte aux idées qui nous pressent, l'appui de sa forte parole et de sa puissante dialectique. (Applaudissements.) :

Mais ce n’est pas assez d’applaudir : il faut conclure et conclure pratiquement par des résolutions. et par des actes; et comme il s'agit ici, non pas de la vie privée de chacun de nous, mais de la vie publique de tous les catholiques, © ‘est sur le terrain découvert de cette vie publique qu'il faut porter ces actes el ces résolutions. Je ne connais pas, pour des citoyens, d'autre manière de témoigner leur adhésion à une doctrine.

Donc, Messieurs, le catholicisme étant, par essence,

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une religion sociale, — c’est de quoi personne ne dispute plus entre nous — son action doit nécessairement s'étendre au-delà des questions personnelles, audelà des relations individuelles : elle doit s'étendre à La vie même de la société, à toutes les relations qu'elle fait naître, et particulièrement à celles qu'engendre la vie économique ; car la vie économique met en cause toutes les questions qui intéressent le plus directement l'humanité, la famille et sa subsistance, la propriété et son usage, la paix publique et la prospérité de la nation. | o

Dans cet ordre d'idées, il ne s’agit plus seulement de soulager la misère et de secourir la pauvreté, il s’agit de garantir des droits sociaux : il ne s’agit plus seulement de charité, il s’agit de justice.

Et la justice, dans son acception sociale, se reconnaît d’abord à ce trait décisif : qu'elle a pour effet d'assurer la protection des faibles contre tous les dangers de la force, qu'ils naissent de l’abus volontaire que les hommes en peuvent faire, ou de l’involontaire excès où les entraînent les circonstances. (Applaudissements.)

Voilà, tel que je l’aperçois, le caractère social du catholicisme, celui qui apparaît toutes les fois qu'on. pénètre son histoire et sa doctrine, qu'on les dégage des obscurités dont les ont enveloppées les passions humaines, les ambitions temporelles, les circonstances et les mœurs des longs siècles durant lesquels cette histoire s’est déroulée, celui qui a fait, par dessus tout, la grandeur, la puissance et la gloire de l'Eglise, celui qui à inspiré toutes ses grandes œuvres d'apostolat, qui a donné à ses œuvres de miséricorde une action si profonde, et que j'ai montré éclatant, à travers les âges, en paroles immortelles, depuis les

temps de saint Ambroise jusqu’à ceux de Léon XIIT. (Applaudissements prolongés).

Il en devait être ainsi justement parce que le catholicisme est avant tout une religion d'amour et de sacrifice, et que le propre de l'amour et du sacrifice est, pour les grands, d'abandonner au profit des petits, quelque chose de leurs forces et de leurs

avantages, pour tout dire en un mot, de vaincre l’égoïsme. |

Trop souvent, Messieurs, les catholiques ont oublié ce caractère fondamental de leur foi et c’est ainsi, je le disais en commençant, qu'ils se sont laissé dérober par le socialisme une portion de leur héritage. (Applaudissements.)

Il faut la réconquérir. Il ne faut pas permettre que cette religion d'amour et de sacrifice soit abaissée au point de paraître une religion d'intérêt, et qu'on puisse reprocher à quelques-uns de ceux qui la professent, d'y voir surtout une organisation de sécurité publique, une institution établie pour la défense des riches contre les révoltes des pauvres, et comme une sorte de gendarmerie sociale. (Applaudissements.)

Cela, c’est la théorie de la religion bonne pour le peuple, el je n'en connais pas de plus odieuse. (eue applaudissements.) Pourtant voilà Lapeusa ho qu "on.

| nous jette à la face. Hour Tant que nous n’en aurons pas triôomphé, le malen- tendu persistera : on rendra hommage aux vertus de ceux qui donnent Fexemple de la charité et de la ne bienfaisance, mais au fond des âmes populaires sub- sistera une incurable méfiance.

Ah ! je sais qu'à cette façon de poser la question on oppose encore une objection. On dit : qu'appelez-

vous les faibles ? dans l’état économique actuel, les ouvriers ne sont pas les plus faibles, ils ont pour eux la force d’une organisation puissante, dont ils abusent trop souvent, et l’appui déclaré des pouvoirs publics.

Ma réponse sera très brève et paraîtra, je l'espère, suffisamment précise.

Ceux qui doivent, par leur labeur quotidien, gagner leur pain de chaque jour et celui de leur famille, dont la subsistance est soumise à la fluctuation

constante des circonstances économiques, et pour

qui la maladie et la vieillesse sont une perpétuelle menace d'insécurité, ceux-là sont les plus faibles parce qu'il n'y a pas, pour une créature humaine,

de plus grande faiblesse que lincertitude du lende-

main. (Applaudissements répélés.)

Or c’est la grande, la criminelle erreur de la Révolution dans l’ordre économique, d’avoir laissé cette multitude, sans autre arme que la colère et la révolte, en face des injustices et des inégalités de la vie ; et c’est de là que résulte pour les ouvriers la faiblesse organique de leur condition. Il faut y porter remède ; je ne connais, pour le faire, que deux moyens : la solidarité professionnelle et la protection de la loi.

Messieurs, vous entendez bien que je ne puis, ce soir, sous peine de prolonger indéfiniment cet entrelien déjà trop étendu, passer avec vous en revue tous les droits qu’il me paraît nécessaire de garantir aux ouvriers, et dresser un programme complet des revendications sociales que je crois juste de soutenir avec eux. J'ai, d’ailleurs, en d’autres circonstances, déjà anciennes, essayé de remplir, au moins en partie, cette tâche difficile. L'Association catholique de la Jeunesse a bien voulu, tout récemment, au Congrès

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de Chalon, accueillir de nouveau les idées qu'il y a plus de dix ans, j'exposais devant ses membres à Saint-Etienne. (Applaudissements)

Aujourd'hui, je n'ai voulu toucher, pour ainsi dire, que les sommets de la question, et indiquer les fondements sur lesquels repose tout le programme social que je ne cesse de recommander à mes amis.

Tout à l'heure je les précisais en deux mots, en disant que les droits des faibles me paraissent devoir trouver leur garantie dans la législation et dans la solidarité professionnelle. |

Inscrire dans la loi, pour la protection de la famille, pour la sécurité et pour l'hygiène des travailleurs, pour la préservation de leur vie contre les accidents, de leur vieillesse contre la misère, des dispositions formelles qui empêchent l’égoïsme ou, si vous voulez, la fatale pression des intérêts, de prévaloir contre la justice : ouvrir largement la porte, en la facilitant de toutes manières, à l'initiative des particuliers et des associations, pour. compléter l'action nécessairement limitée de la législation : assurer aux travailleurs le plein exercice de l'association professionnelle, en favorisant son développement naturel, jusqu'à ce que le progrès des mœurs permette de l’universaliser, en la prémunisant contre ses propres excès, par l'extension même de ses facultés et spécialement par le droit de propriété ; seconder, enfin, franchement, sincèrement, par l'exemple multiplié des œuvres sociales, la marche toujours grandissante \ de ce mouvement syndical qui emporte l'Angleterre, la Belgique, l'Allemagne, les Etats-Unis, malgré les profondes différences de leur état social et politique, __ bien plus rapidement encore que la France : tel est,

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à mes yeux, le très bref résumé d’un programme qui, vous le voyez, laisse apparaître, dans ses détails et dans ses conséquences, toutes les applications que peuvent faire naître les relations économiques, et particulièrement — car c’est le fond de la question — l'établissement du contrat de travail. (Applaudissements prolongés.)

Ces idées, Messieurs, ne me sont pas personnelles et elles ne sont plus nouvelles. Elles ont fait, depuis un quart de siècle, un chemin rapide dans l'esprit

de tous ceux qui réfléchissent à l'avenir de notre

pays, et qui veulent consciencieusement aider la démocratie à trouver sa forme définitive.

Jose supplier les catholiques de les étudier sans parti pris, sans se laisser aller surtout à la peur des mots, à la suggestion des opinions convenues, à la trop facile tentation de les écarter d'avance sous prétexte de socialisme.

La question est plus haute, en vérité, et plus profonde.

À beaucoup de gens, aujourd'hui, qui ne sont ni des utopistes, ni des perturbateurs, mais seulement des observateurs attentifs, il apparaît que l'extrême développement des droits individuels, qui est le propre de la démocratie, appelle comme un contrepoids nécessaire la puissante organisation des forces sociales : peu à peu, par la force naturelle des faits, par l’impérieuse pression des besoins, supérieures à toutes les théories, plus puissantes même que les révoltes de l’égoïsme, peu à peu s’effrite ainsi, tombe en ruines et succombe, la funeste conception de l’individualisme. (A pplaudissements.)

De toutes parts et dans tous les pays, la loi tend

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davantage, en raison de l’immensité des entreprises industrielles, et du lien qui, par là même, les unit à la vie nationale, à intervenir dans le contrat du travail pour la protection des faibles, pour la garantie de l'hygiène et de la sécurité.

De toutes parts aussi, et plus s’élargit l'horizon économique, l'association devient davantage le recours nécessaire de tous les intérêts, leur grand moyen de défense et d'action, le grand instrument de leurs accords mutuels et de leurs transactions.

. Comment, par les restes d’une opposition d'école, pourrions-nous résister à un mouvement si universel ? Comment, en vertu de quel principe, en raison de quelle indignité, les ouvriers seuls pourraient-ils être tenus en dehors de cette immense transformation ? Comment, dans un état où la puissance politique leur appartient pour une si grande part, cette portion de la puissance économique pourait: elle leur être refusée ?

C'est une question de justice (Applaudissements) : et c'est pourquoi une telle contradiction est, précisément, l’une des causes principales qui menacent et qui troublent l’ordre politique. Car il n’y a rien de si profond que le sentiment de l'injustice ; quand il s’éveille dans les âmes, elles perdent promptement Va maîtrise d’elles-mêmes, et si, comme un souflle de tempête transforme en incendie le feu d’une étincelle, si quelque parole enflammée, quelque appel à la révolte et à la haine vient alors les soulever, nul ne peut mesurer jusqu'où elles peuvent se laisser emporter ; c'est l’histoire, c’est le fond de nos discordes civiles.

Messieurs. il y a trente ans passés, que les ayant

vues, hélas ! de trop près, nous nous sommes jetés, mes amis et moi, dans la vie publique et dans l’action sociale. (Applaudissements.) Nous y sommes entrés avec la sincérité la plus entière, avec un désir ardent de contribuer dans la mesure de nos forces à apaiser les âmes populaires, avec une foi profonde dans la vertu sociale du catholicisme. Un élan du cœur nous a préeipités sur la route où nous marchons encore, fatigués et vieillis, mais non découragés ; la réflexion, l’étude et l’observation des faits nous y ont affermis : un jour est venu où l'Eglise, en qui nous avions mis notre confiance, a élevé la voix et, nos idées, nos travaux, nos espérances se sont trouvés confirmés (Longs applaudissements) : par là, nous avons connu la joie la plus haute que des cœurs chrétiens puissent ressentir. Puis, autour de nous, dans les milieux les plus divers, nous avons recueilli l'écho peu à peu srandissant de nos propres paroles, et, par là, nous avons connu la plus noble satisfaction que puissent goûter les serviteurs d’une idée. (Applaudissements.) Aujourd'hui que, pour nous, l’âge est venu, ralentissant nos ardeurs, et faisant moins forte notre voix. demeurés fidèles au grand enthousiasme de nos premières années, nous nous tournons vers celte jeunesse, qui grandit dans la lutte et dans la douleur, mais que tourmente, comme la nôtre, le besoin de communiquer quelque chose de son âme au peuple qui l’environne, au pays qu'elle veut servir ; et nous éprouvons ce suprême réconfort de la vieillesse, qui est de se donner l'illusion de la durée, en reconnaissant dans ceux qui lui succèdent ses aspirations et ses pensées. (Vifs applaudissements.) | Gardez, jeunes gens, gardez comme un inestimable

F trésor et votre Ho atuse dt votre foi sociale. L'une. x servira de lumière et d’aliment à l’autre.

Défendez avec une ardente énergie votre foi reli- | gieuse, proscrite et persécutée, mais dans Largeur Le. da ces combats, n'oubliez pas que vous ne la servirez a efficacement qu'en la faisant connaître dans sa plénitude, aimer dans toute sa fécondité sociale (A pplaudis- sements) : par-dessus les obstacles, par-dessus les résistances, par-dessus les échecs, élevez sans cesse votre regard et votre pensée vers l'avenir : c’est pour lui que vous vivez, c’est lui qui vous appelle et c’est Jui qui vous récompensera. (Longues salves d’applau- | dissements. Une ovation Prolongée esl faile à M: de Mun.)

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