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hS6 COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI
désorganisée. IL me semblait, pour tout dire, que le mouvement mutualiste, s’il n’était résolument orienté vers la restauration de l’ordre social chrétien, ne ferait, comme trop souvent, dans les milieux industriels, il arrive du mouvement syndical, non moins juste, cependant, en son principe, non moins fécond en ses
applications, qu'ajouter un élément nouveau de désor- |
dre et de confusion à tous ceux entre lesquels se débat
notre pays. La lecture de votre livre a confirmé chez
moi celte opinion.
Le grand mal, le mal profond de notre temps, vous le faites très bien remarquer dès vos premiers mots, est « l'anarchie des consciences et des volontés », d’où découle celle des mœurs et des. institutions.
Cette anarchie est le fruit de l’individualisme dont la Révolution nous a pénétrés jusqu'aux moelles, et dont nous ne parvenons pas à nous guérir, alors même que, sous l'impulsion des nécessités sociales, nous paraissons nous en affranchir.
L’effort général qui, depuis un demi-siècle, ramène vers l’association toutes les formes de l’activité, offre un exemple frappant de cette vérité.
Vous y découvrez, avec raison, la manifestation
spontanée de ce besoin d'appui mutuel qui, dé tout
temps, a combattu les tendances égoïstes de l’humanité, et dont le christianisme, en y ajoutant la force du précepte évangélique, a fait l’un des éléments princi-
paux de la civilisation. La Révolution, en rompant
avec la loi divine. en détruisant entre les hommes les liens naturels, pour les laisser isolés en face de l'Etat, a jeté l’ordre social, économique et politique dans le chaos. Il était inévitable que, peu à peu, une réaction se produisit, sous la pression des intérêts menacés.
Nous assistons au début de ce mouvement de reconstruction nationale. L'association reprend chaque jour possession de la vie nationale; rien de grand ne peut plus se faire sans elle. La puissance administrative, si longtemps omnipotente, encore si prépondérante, est de plus en plus convaincue d'insuffisance.
L'industrie et le commerce, la science et les arts. la
protection des intérêts et la revendication des droits, l’action sociale sous toutes les formes, l’action poli-
tique elle-même, tout recourt à l'association comme à
la nécessaire condition de la vie moderne.
Ce n'est plus la richesse seule qui peut et sait s’en
servir; elle a cessé d’être le privilège de la force capi-
taliste. La pauvreté et la faiblesse s’en sont emparés ; elle est devenue pour le travail le grand moyen d’affranchissement.
Tel est Le fait social qui domine notre temps. Une de ses principales conséquences fut le réveil ardent de l’idée mutualiste, aussi vieille que le monde, comme vous le montrez si bien, mais étouffée pendant les derniers siècles par la main-mise de l'Etat sur tous iles organes de la vie publique.
Que deviendra ce grand mouvement? Comment
s’orientera cette immense évolution ? C'est pour notre pays une question vitale. L'association est une force bienfaisante, si elle est au service de la justice et du droit: elle peut devenir redoutable si elle est faussée dans son principe et dans son but.
Nous n'avons, à ce point de vue, que trop de sujets d'inquiétude. Car la persistance des traditions révolutionnaires risque de dénaturer, au cours du xx° siècle, le mouvement de rénovation qui à marqué la fin du
xix°. Il appartient aux hommes d'étude, de réflexion et
LA
de foi de dénoncer le péril, et d'employer tous leurs efforts à le conjurer.
Si, dans ses applications sociales, l'association ne demeure pas chrétienne en son principe, c’est-à-dire si elle ne s'inspire pas de l'Evangile, du respect de la loi divine, de l'amour du prochain, de l'esprit de sacrifice; si elle ne se propose pas pour but de fortifier avant tout la famille, fondement providentiel de la société humaine ; si elle ne tend pas à rendre à la profes-. sion son rôle naturel dans l’ordre économique, elle est
fatalement vouée à n'offrir que le spectacle confus
d’agrégations d'individus, sans autres liens que ceux du hasard, des circonstances, et des intérêts passagers. Elle est ainsi sans utilité sociale, sans profit pour la réorganisation de la nation; elle n’est, en un mot, qu'une forme nouvelle de l'individualisme.
Lorsque fut votée, en 1884, la grande loi sur la liberté des Syndicats professionnels, j'ai fait entendre à la Chambre ces observations et ces craintes : depuis, je n'ai cessé de chercher, dans toutes les occasions, à ramener l'attention des législateurs vers ces principes fondamentaux de toute saine organisation sociale, tantôt à propos des accidents du travail, tantôt à propos des caisses de retraite; vous voulez bien le rappeler, et je vous en remercie. |
Mais le courant révolutionnaire emporte de plus en plus les institutions et les lois dans d’autres directions. De là les désordres qui, presque partout, accompagnent le mouvement syndical, égaré dès son origine, détourné de son objet, demeuré par là même inorganique, sauf sur le terrain agricole, où, précisément, d’autres conceptions l'ont dirigé ; de là aussi l’avortement des efforts tentés en vue de constituer fortement l’assu-
me
rance et la prévoyance. Exploité par les passions, ulilisé comme une arme de guerre, l’un ne pouvait | engendrer que des luttes fratricides : entrepris en dehors des idées corporatives, en hostilité même avec elles, les autres ne pouvaient aboutir qu'à l'échec moral et financier, qui attend les œuvres uniquement fondées sur la puissance de l'Etat et l'initiative des individus. .
Le mouvement mutualiste court les mêmes dangers. S'il n’est inspiré que par un esprit vaguement humanitaire, s’il se développe sans principes précis et sans but déterminé, si, comme vous le dites excellemment. il ne s'appuie sur la famille et sur la profession, il ne fera, je le crains, qu’apporter une vague de plus, d’autant plus menaçante qu'elle sera plus haute, à la grande marée individualiste.
__ Pénétrer de ces idées les promoteurs des Mutualités, chercher par tous les moyens que la loi autorise à leur donner la base familiale et le point d'appui professionnel, tel est, à.mon avis, l'effort nécessaire qui peut seul sauver d’une déplorable déviation cette grande et féconde institution.
C'est aussi votre conviction, je me réjouis de le constater. Vous avez signalé, avec toute l'autorité que vous donnent votre savoir et votre compétence, le mal et les remèdes. Ainsi, votre livre, indépendamment É de ses autres mérites, est une Pre sociale d’une haute portée.
Je vous félicite du courage el du talent avec lesquels vous l'avez accomplie, et je vous prie, cher Monsieur, de me croire votre bien cordialement dévoué,
À. DE MÜN.
AUDE SA fi RESTES à