‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 2)Chapitre 95 sur 124 · L'ÉGLISE ET LA LIBERTÉ · texte numérisé non relu

L'ÉGLISE ET LA LIBERTÉ

Dans peu de jours, un grand débat va s'ouvrir devant le Parlement français. Les représentants de la nation auront à décider si les liens qui, depuis quatorze siècles, l’unissent à l'Eglise catholique, sans a autre interruption que les dix années de la tour-

mente révolutionnaire, seront définitivement rompus.

-.: “Pour les y déterminer, sine toutes les hésitations ous s'agitent dans le secret des âmes, les ennemis de l'Eglise vont accumuler contre elle toutes les aceusa-

tions familières à la politique électorale, et dont la à __ tribune renverra l'écho à l’estrade des réunions publi-

ques. Par-dessus tout, on la dénoncera comme l’enne-

mie de la raison et de la liberté : on flétrira ses ie enseignements comme des leçons d'asservissement, : : et c’est au nom de l'émancipation des intelligences

ÿ que: ces hommes, pour la plupart soumis aveuglé-

4 ment aux lois secrètes d’une secte antichrétienne.

vont proclamer la condamnation de l'Eglise, lim-

Er

possibilité pour la France démocratique de lui demeu- | rer unie.

É r. Cet article fut DNDRE à à l’occasion de l'ouverture des confé- Fr

+ rences de Carême, prèchées par le R. P. Janvier à Notre-Dame a (13 mars 1905), |

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Combien parmi ces législateurs, appelés à trancher souverainement la plus haute, la plus redoutable des questions sociales, combien lauront étudiée avec le désir sincère de s’éclairer ? Combien, soucieux de juger l'Eglise autrement qu'à travers leurs passions, auront cherché, ailleurs que dans les pamphlets politiques, le sens de ses enseignements ?

À l'heure même où se prépare ce procès solennel, la grande accusée paraîtra, comme tous les ans, dans les chaires encore ouvertes à sa parole, pour y exposer avec sérénité son immuable doctrine. Qui, parmi les juges de demain, se souciera de l'écouter ?

Un jour, il y a soixante-dix ans, « l’église de Notre- Dame se remplit d’une multitude qu’elle n'avait pas encore vue ; toute la jeunesse, les amis et les ennemis, et cette foule curieuse qu'une grande capitale tient toujours prête pour tout ce qui est nouveau, s’élaient rendues à flots pressés dans l’ancienne basilique ». C’est en ces termes qu'a raconté lui-même l'inauguration des conférences religieuses de Notre-Dame celui qui, dès le premier jour, jeta sur cette forme rajeunie de la prédication chrétienne, un éclat dont le temps

n’a pu affaiblir l’incomparable splendeur. 4

Henri Lacordaire était alors couvert de l'ordinaire 1 vêtement des ministres de Dieu. Six ans plus tard, à il reparaissait dans cette chaire, la première du monde, 3 portant la robe blanche des Frères Prêcheurs, et il 4

la montrait fièrement à son auditoire, comme une liberté reconquise. Elle devait y être, pendant trentesept ans, environnée du respect universel.

Aujourd'hui un autre orateur sera debout dans cette chaire illustre. Mais à l'inverse du maître qu'il remplace, il aura dû, pour continuer la tradition de sa parole, déposer cette robe blanche saluée jadis comme un trophée glorieux, proscrite aujourd'hui comme un signe séditieux, et reprendre le vêtement dont un gouvernement; pourtant orgueilleux de son irréligion, a l'étrange prétention de décréter la forme et la couleur. Où est ici la liberté ? |

Quand, l’année dernière, le R. P. Janvier, subissant la dure contrainte d'une loi qui le blessait dans sa conscience de chrétien et dans son droit de citoyen, parut pour la première fois, sous cet habit nouveau, devant l’assemblée qu'attirait le bruit grandissant de sa renommée, un frisson la parcourut tout entière.

Le titre général des conférences était connu : elles devaient traiter de la liberté ! Etait-ce un rapprochement voulu et allait-on, contre l'attentat dont la soutane de ce prêtre paraissait le symbole, entendre tomber de si haut une éclatante protestation ? Plusieurs l’attendaient, tous l’eussent trouvée légitime. Il n’en futrien. |

Plein d’une belle et calme sérénité, l’orateur sacré, supérieur aux épreuves du temps, entra dans son sujet, sans un regafd pour ses persécuteurs, sans une parole contre leur tyrannie. |

Il avait, l’année précédente, parlé de la « Béatitude, but suprême dans lequel l'être se consomme et s’achève, but sublime, par excellence », car ce n’est rien moins -que « la vision émouvante et la possession de Dieu. »

5o COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI Reprenant aussitôt, par un naturel enchaînement, le discours interrompu depuis la fin du carême dernier,

il dit : « Dans le chemin qui mène à la béatitude,

une puissance tient les rênes de notre activité ; elle porte un bien grand nom, dit le Père Lacordaire, elle s'appelle la Hberté. » Et, sans permettre à son auditoire d’égarer sa pensée vers des objets plus humains, il ajouta : «C’est le don que nous avons de choisir les moyens ordonnés à la fin. » Je ne sais rien de plus émouvant, rien de plus grand que cette tranquille majesté du prêtre de Jésus-Christ, oubliant l'injure qu'il vient d’endurer, pour ne songer qu'à la doctrine dont il garde le dépôt sacré. |

Longtemps après seulement, lorsque fut publié le volume qui renferme ces conférences de l’année dernière, comme le soldat, après le combat, consent à

donner aux émotions de son cœur un rapide souvenir,

le prédicateur de Notre-Dame découvrit, dans une courte préface, un peu de son âme douloureuse.

« C'est à nous, écrivaitil, le plus humble des successeurs du Père Lacordaire, qu'a été imposé le dur sacrifice de reprendre l’habit du prêtre séculier et, à l'heure même où nous entreprenions d'expliquer et de défendre les droits ét le domaine de la liberté, nous étions dépouillés d’une partie de notre liberté

personnelle. En chaire, nous ne nous sommes pas

permis même une allusion à notre situation, mais, sous notre silence, nous cachions un chagrin profond... Dieu seul pourrait compter les larmes qui, depuis quatre ou cinq ans, ont été versées. Dieu seul

pourrait sonder la profondeur des blessures que :

portent nos âmes: »

C'est tout. Mais dans ce cri, presque étouffé, quel

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poignant aveu ! Quel bref et tragique commentaire des leçons du livre ! | | à ; * :

Ouvrons-le, maintenant, spectateurs impuissants de toutes ces douleurs, s’il se peut avec une sérénité semblable à celle dont l'exemple nous fut si simplement offert. | | Suivons, dans son magnifique développement, l'histoire des luttes soutenues par l'Eglise pour défendre la liberté de l’homme contre le paganisme qui traîne avec lui les hontes de l'esclavage : contre l’hérésie manichéenne se prosternant, sous des noms divers, devant l’inexorable fatalité ;: contre l'Islam « faisant de Dieu l'unique cause active et portant dans ses mains le livre de la servitude » : contre la Réforme, se levant avec des cris de révolte, pour proclamer le libre examen, et aboulissant «au nom de la prédestination et de la grâce » à la négation du libre arbitre ; contre les écoles modernes, où se heurtent, parmi les savants, en une confuse coalition, les grands mots de nécessité, de déterminisme, d’irresponsabilité ! et nous comprendrons qu’au terme de cette longue route, lorateur =. puisse s’écrier : « Ah ! Messieurs, nous pouvons être fiers de l'Eglise. Il n’est pas un jour de son histoire où elle n'ait bataillé pour maintenir parmi les hommes la foi à la liberté!»

Conquis par sa parole pressante, nous lentendrons è alors, avec une attentive émotion, définir l'essence de __ cette liberté pour laquelle l'Eglise a livré tant de combats ; la prouver par la morale qui la suppose, par l'expérience qui la découvre, par le raisonnement qui

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y conduit ; reconnaître les liens qui, par une mutuelle dépendance, l’attachent à l'intelligence, proclamer l'empire que, par la volonté, elle exerce sur l’âme et sur le corps, et chercher à quelle règle souveraine est elle-même soumise une si grande puissance.

Confoadant à l'avance ceux qui, demain, vont, au

nom de la raison, proscrire l'Eglise catholique, il nous la montrera justement dans cette raison même qu'on accuse l'Eglise d’avoir méprisée. « La raison, voilà la véritable loi intérieure... car rien ne saurait nous imposer un précepte, nous dicter un AGE que par son intermédiaire ».

Parvenus là, à ce terme de notre effort, nous n’aurons plus enfin qu’un pas à franchir, pour apercevoir dans la loi divine, dans la sagesse infinie, dans la raison

suprême, l'éternel foyer où s’allume la raison humaine.

Il ne saurait entrer dans ma pensée d'analyser ici les onze conférences ou entretiens, que ce grand sujet de la Liberté a inspirés en 1904 au R. P. Janvier. Je voudrais, seulement, en l'indiquant, en montrant 1 comment, parce qu'il se lie aux perpétuelles aspirations de l'humanité, il répond, sans recherche et sans effort, aux plus instantes préoccupations de l'heure actuelle, donner à ceux qui ignorent ce beau livre le désir de le connaître ; je voudrais surtout, puisque aussi bien le temps du Carême ramène l’ouverture des Conférences annuelles, inspirer aux chrétiens” qui veulent préserver et fortifier leur foi, la résolution d'aller entendre parler des Passions, celui qui, dernier, parla de la Liberté.

l'an

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L'avouerai-je ? Je voudrais, plus encore, que ma plume eût assez de force pour atteindre ceux que de longs préjugés éloignent de l'Eglise, et rendent, à l'heure présente, hostiles à sa cause ou indifférents aux coups qui la frappent.

Lacordaire, « dans un pays, où, disait-il, l’ignorance religieuse et la culture de l'esprit vont d’un

pas égal et où l'erreur est plus hardie que profonde », avait voulu parler «des choses divines dans une langue qui allât au cœur et à la siluation de nos contemporains ».

Notre pays n’a pas changé. L’ignorance religieuse demeure la grande faiblesse de ceux qui honorent, par-dessus tout, la culture de l'esprit ;: l'erreur y est toujours hardie : je n’oserais pas dire qu’elle n’est pas aussi profonde. Ün homme est là qui. à son tour, essaie, sans sacrifier la vérité, de la présenter aux hommes de son temps, dans une langue accessible à tous. Sans doute la spéciale mentalité de ceux qui font les lois, leur interdit de s'asseoir sous les voûtes d’un temple catholique, pour y entendre la parole d’un prêtre ! Je n'espère pas cela de ces émancipés du dogme, trop souvent aussi évadés de la raison. L’indé-

pendance de leur esprit ne va pas jusqu'à l’affranchir

à ce point de la tutelle des comités électoraux. Mais

je souhaiterais au moins que, parmi les hommes si

fiers de se dire intellectuels, quelques-uns eussent la générosité, au moment où l'Eglise est traduite, comme “une accusée, à la barre de. l’Assemblée nationale, de s’éclairer sur sa doctrine, en écoutant ceux qui ont qualité pour l’enseigner.

Est-ce trop demander ?

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