‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 13 sur 97 · novembre · texte numérisé non relu

novembre

la foule de ceux qui n'ont rien, rien que le travail de leurs bras. Là aussi, il y a des églises : à cette même heure, on y chante comme ici l’office réparateur. Cette foule n'entre pas ; elle passe, étrangère au mystère profond et touchant, rile incompris et dédaigné. Et la voix des âmes continuait plus angoissée

« Cette foule est le nombre. elle est la force. À certaines heures elle est le pouvoir, elle fait les maîtres du pays. Sielle l’eût voulu, la spoliation de nos églises ne se füt pas accomplie. Elle a tout permis, tout laissé faire. Pourquoi ? Comment le vieux peuple chrétien est-il devenu un peuple sans Dieu et d’où vient que, vous, les fils de notre sang, vous n'avez pas su lui garder sa foi? »

Ce dimanche était l’octave de la Dédicace. Je relus l’évangile de la fête. C’est l’histoire de Zachée. Jésus marchait et les pharisiens l’entouraient, pressés autour de lui. Zachée était petit, il voulait voir celui dont tout le monde parlait. Et, de l’arbre où il était monté, il le cherchait des veux. Jésus le regarda et lui dit : « C’est chez toi que je demeurerai. »

Le récit évangélique me troubla jusqu’au fond du cœur, comme l'écho des questions qui obsédaient ma pensée. L'homme du peuple, lui aussi, a, un jour, entendu dire que Jésus passait par la ville. Mais qui est Jésus? Quelquefois, au soir de sa rude journée, péniblement atteint comme le haut du sycomore, il s’est arrêté pour essayer de l’apercevoir.

Mais IL était trop loin ; et les pharisiens le cachaïient à sa vue. De leur troupe superbe montait le tumulte des affaires qui les occupaient, le bruit des plaisirs qui les emportaient.

Quelques-uns s’approchaient du Christ et ils lui disaient : « N’allez pas vers cet homme ! Son visage nous effraye. Restez avec nous pour nous protéger contre lui, en couvrant de votre nom respecté notre richesse et notre joie. » L'ouvrier ne voyait pas le Christ, mais il entendait les pharisiens.

D'autres voix arrivaient jusqu'à lui, plus hautes et

plus bruyantes : discours sonores et polis, hurlements

sauvages el stupides. C'était la nuée des faux docteurs qui marchait vers lui, comme vers une proie, littérateurs et hommes d’État, bourgeois impies, exploiteurs sans scrupule, tous poussés par la même passion, par la haine de ce Christ importun qui, là-bas, enseignait le don de soi-même. Ceux-là lui criaient de toutes leurs bouches à la fois : «Ne l’appelle pas, ne eherche pas à le voir, c’est un imposteur ! »

Jésus, cependant, sachant le fond des cœurs, et que

cet homme, un jour, avait souhaité l’apercevoir, sans

se lasser jamais, redisait la parole de miséricorde « C’est chez toi que je demeurerai. »

Qu’avons-nous fait, nous, les fils des ancêtres chrétiens, pour que la voix du maître parvint aux oreilles de l’ouvrier ?

Ah ! nous pleurons ici sur l'Eglise spoliée, et cela est bien. Nous maudissons les persécuteurs, et cela est juste. Mais les larmes et les malédictions ne sont que

la stérile consolation des cœurs abattus. Elles ne sont

ni une justification, ni même une excuse. À travers nos pleurs, la question renait, impérieuse et troublante. Qu’avons-nous fait ?

Dieu me garde d’accuser mes frères ! Depuis trente ans, les œuvres sociales ont, de toutes parts, germé sur notre sol, témoignage éclatant du grand effort accompli pour atteindre l'âme populaire. Je sais les admirables dévouements. les vies sacrifiées. les merveilles d'amour : je connais l’histoire de ces prêtres au cœur apostolique qui, perdus dans le flot d’un océan industriel, y jettent courageusement, confiants dans la promesse du Sauveur, le filet des pêcheurs d'hommes.

Mais la foule est là, qui passe, où nos œuvres sont des îlots perdus : et cette foule nous accuse, parce qu’elle est sans Dieu et qu'elle ne Fa pas voulu.

Elle ne l’a pas voulu. Voilà la vérité qui l’absout jusque dans ses égarements, et qui condamne ses corrupteu»s. Le peuple n'a pas voulu l’impiété. Le vague avertissement de son cœur lui apprend qu’elle lui apporte l'esclavage, en lui ravissant l'espérance.

Elle lui est venue des politiciens et des rhéteurs qui lui ont ordonné de préférer Barabbas à Jésus ; elle lui est venue des mondains qui lui ont laissé croire que la religion était la gardienne de leurs jouissances : elle lui est venue des croyants qui ont passé près de lui sans le voir et sans écouter sa plainte.

Nous, qui l'avons entendue, avons-nous fait pour lui répondre tout ce qui était en notre pouvoir ? Jamais le perpétuel tourment de cette question redoutable ne m'a paru: plus cruel, que ce dimanche où elle me fut posée par les âmes des ancêtres, assemblées autour de nous, fotlant sous les arceaux, reposant à nos côtés !

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