‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 14 sur 97 · VI. — L'APOSTOLAT LAÏQUE · texte numérisé non relu

VI. — L'APOSTOLAT LAÏQUE

. Bossuet dit, dans son sermon sur l’Ambilion : « Gonsidérons done, chrétiens, tout ce que Dieu a mis en nous de pouvoir, et, le regardant en nos mains comme le talent dont nous devons compte, prenons une sainte résolution de le faire profiter pour sa gloire, c’est-à-dire pour le bien de ses enfants. »

Ces paroles renferment toute l’essence de l’apostolat laïque. Bossuet les destinait aux «grands» du xvn' siècle. Iln’ya plusde «grands» selon la loi civile, mais il y a encore, il y aura toujours des hommes élevés, en fait, au-dessus des autres, par la richesse qui donne le loisir, l'indépendance et les moyens d'action, par le savoir qui donne l'autorité sur les intelligences et l’influence sur les-esprits, par lout enfin, comme dit Bossuet, «ceque Dieu à mis en eux de pouvoir ».

Ces hommes sont les «grands » de la société moderne : et, dans le nombre, il en est que charge une responsabilité particulière, ce sont les privilégiés de la orace ‘divine, pour qui, à tous ces bienfaits, s'ajoute encore celui de l'éducation chrétienne.

C’est à eux que s'adressent les paroles de Bossuet, et c’est pour eux que j'en voudrais essayer un bref commentaire.

1. Articlé paru dans le Conférencier populaire, 1"° année, n° t (15 mars 1908).

Qu'est-ce qu'un chrétien ? Un jour, dans une église de Paris, un religieux éminent avait lu, dans la chaire, quelques passages d’un livre, qu'il n'avait pas désigné. Après le sermon, l’un des assistants vint le trouver et lui dit: « Comment s'appelle ce livre admirable dont vous avez tiré de si belles citations ? » C'était le catéchisme.

Combien de catholiques pourraient faire la même question ! Quelles réponses complètes, décisives, ils trouveraient, dans le livre de leur enfance, aux incertitudes de leur maturité !

Qu'est-ce qu’un chrétien ? demande le catéchisme. « C’est celui qui, étant baptisé, croit et professe la doctrine chrétienne. »

Professer une doctrine, ce n’est pas seulement en avouer la croyance, ni même en accomplir les préceptes. C’est, dit le dictionnaire de Littré, «l’enseigner publiquement », et l’enseigner publiquement, c’est la propager, l’apprendre à ceux qui ne la connaissent pas, la soutenir contre ceux qui la combattent. Voilà l'engagement du baptême.

En tout chrétien, il y a donc, il doit y avoir un apôtre, qui peut, sans doute, dans les temps ordinaires, s’ignorer soi-même, mais qui, dans les temps extraordinaires, se révélera spontanément et surgira par un élan naturel de l’âme, si cette âme est vraiment une ame croyante.

Notre temps — qui pourrait le nier? — est assurément pour la foi un temps extraordinaire. La vaste entreprise de «laïcisation », qui le caractérise, n'est

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plus un conflit entre l'État et l’Église catholique,

comme en ont vu d’autres époques ; ce n’est même

plus une lutte confessionnelle, une dispute philosophique, soutenue, contre l’autorité d’une doctrine et d’une Église, sous prétexte d'assurer la-liberté de conscience ou la neutralité de l’enseignement. Jadis, le rationalisme, reconnaissant encore l'existence d’un Être suprême, s’attaquait seulement à la religion positive. Nous avons franchi cette étape.

Il s’agit aujourd’hui de détruire l’idée chrétienne et, avec elle, toute croyanceen un Dieu personnel, de substitucr à son culte celui de la nature, à sa loi une loi purement humaine. Ce n’est plus au catholicisme, ce n’est même plus au Dieu des chrétiens, c’est au Dieu des simples déistes, que la guerre est ouvertement dé-

clarée dans l’école, dans la législation, dans toutes les

manifestations de la vie publique.

Au nom du progrès, la société moderne est ainsi, dans notre pays, rejetée deux mille ans en arrière, vers les temps où le paganisme abritait la barbarie sous les dehors d’une civilisation élégante et raffinée.

Mais la vue précise de ce débat fondamental échappe trop souvent aux regards distraits de ceux qui, pourtant, y sont les premiers intéressés : et elle leur échappe. parce qu'ils n’ont plus eux-mêmes qu'un christianisme amoindri, qui s’accommode sans peine d’une vie de plus en plus réduite, et se dissout peu à peu dans une sorte de paganisme inconscient. |

Aucune illusion ne saurait cependant excuser cet aveuglement. Les faits, sans qu'il soit nécessaire de les énumérer, parlent assez haut.

Si, donc, la question se pose ainsi, s’il s’agif d'une lutte entre l’idée religieuse et sa négation, comment les chrétiens pourraïent-ils s’en désintéresser ? Entre deux conceptions, si radicalement opposées, de la vie individuelle et sociale, comment pourraient-ils s’abstenir et prétendre à une placide neutralité?

Le devoir civique se confond ici avec le devoir chrétien. Le débat. ouvert dans la nation, l’atteint aux sources de son existence, agite les conditions de sa durée, bouleverse son histoire traditionnelle : il meten jeu son avenir, comme l’âme de ses fils. Le citoyen, pas plus que le chrétien, n’y peut demeurer étranger.

Dans une discorde si profonde, l'indifférence devient une trahison ; et telleest, en effet, la pesante responsabilité qui, devant l'histoire, attend ceux dont une molle insouciance étiole les énergies, en les livrant à la mortelle douceur d’une vie volontairement inutile.

Il faut donc prendre parti, et prendre parti, pour le citoyen comme pour le chrétien, ce n’est pas seulement avoir une opinion, c'est, pour reprendre ce mot de catéchisme, la professer, et, partant, la propager el la défendre.

Voilà l’apostolat laïque.

Les uns objectent le découragement qui naît-des eirconstances. «A quoi bon résister au courant? nous sommes vaincus d'avance. Nous avons contre nous toutes les forces administratives, toutes les passions politiques, toutes des hostilités aveugles ou intéressées. Nous sommes sansinfluence, suspects de réaction, entachés de cléricalisme. Que pourrions-nous faire ? »

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