‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 15 sur 97 · FIST · texte numérisé non relu

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Déprimante parole qui, trop souvent, sous le prétexte d’une impuissance facilement acceptée, cache

l’inertie de l’égoïsme ou de l'indifférence. C’est bien

moins la crainte de l’insuccès qu’elle exprime que celle

de la lutte et du sacrifice : c’est la peur de « vivre dan-

gereusement », suivant le mot, cette fois, magnifiquement inspiré, de ce Nietzsche, dont l'influence fut, sur

tant d’esprils, si funeste.

L'homme qui ne se résout pas à cette vie dangereuse, qui ne consent pas à lutter contre les tendances de son temps, qui n'accepte pas, pour son pays et pour sa foi, d’être « de la minorité », cet homme est bientôt conduit à des complicités, d’abord inconscientes, puis raisonnées, auxquelles s’accoutume peu à peu son esprit, assoupi dans un vague el stérile scepticisme.

Pour le christianisme, cette désertion est un péril plus grand que l’assaut de tous ses ennemis.

D’autres veulent laisser aux prêtres seuls la mission de l’apostolat, et cachent leur indolence derrière une affectation d’indignité. « Nous ne pouvons pas nous transformer en prédicateurs importuns : nous n’avons

ni qualité, ni mission pour cet office sacerdotal, et ce

serait nous mettre en opposition avec les conditions de la vie mondaine que d’usurper un rôle auquel nous ne sommes pas destinés. » |

Le cardinal Pie, dans une de ses belles Znstructions synodales, a répondu, en termes énergiques, à cette objection toujours renouvelée. Il rappelle aux chréliens que saint Jérôme a dit : «Le baptême est le sacerdoce du laïque», et, s'emparant de cette parole, il

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s’en sert pour renverser la théorie qui sépare les laïques de l’Église, afin de les tenir en dehors de tout l’ordre surnaturel ; puis, ayant, par les distinctions nécessaires, réservé les obligations spéciales du sacerdoce, il invoque ce texte de saint Thomas: « Il n’est pas de nécessité de salut de professer sa foi partout et toujours ; mais ce qui est de nécessité de salut, c’est de la professer à son heure et à son lieu, à savoir quand, par l’omission de cette déclaration de sa croyance, on préjudicierait à l'honneur de Dieu ou à l'utilité religieuse et morale du prochain. » L’évêque de Poitiers ajoute : « Ou le chrétien est tenu de confesser sa foi dans ces eirconstances, ou il faut dire qu'il n’y est jamais tenu. »

Quand l’honneur de Dieu sera-t-il plus complètement en jeu qu'à l'heure présente, où, chaque jour, son nom est outragé, renié par ceux qui ont la charge des affaires publiques ? Quand l'utilité religieuse et morale du prochain sera-t-elle plus évidemment en cause qu'en un temps où tout l'effort de l’enseignement et des lois tend à la corruption des âmes par la destruction du christianisme ?

Ainsi, ni le découragement n'est une excuse, ni la crainte d’un rôle usurpé n’est une raison.

Que reste-t-il ? L’incertitude des moyens ? Jamais les œuvres ne furent plus nombreuses : jamais plus d’occasions ne s'offrirent au zèle et à l’activité. Ce n’est pas le travail qui fait défaut, ce sont les ouvriers qui manquent. L’embarras de la parole publique ? qu'il me soit permis de demander à ceux qu’effraye l'effort oratoire, s'ils ont essayé, si, non pas avec une légère

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témérité, mais, sérieusement, avec la préparation d’un vrai travail, ils ont tenté d'exprimer la conviction de leur âme. Une longue expérience me permet d'assurer que, très souvent, ceux qui l’essayeront seront récompensés par le succès. « L’éloquence, dit Lacordaire, est le son que rend une âme passionnée. »

Cependant, j'en conviens, tout le monde n’est pas

orateur. Maïs l’apostolat ne se borne pas à celui de la parole : il peut, avec une égale, quelquefois avec une plus durable efficacité, être celui de la plume. Combien, s'ils s’exerçaient à écrire pour la défense de leurs idées, seraient surpris de trouver en eux-mêmes des ressourees ignorées !

Si on objecte encore qu'il faut, à l'écrivain, des aptitudes spéciales, n'est-il pas bien d’autres moyens qui s'offrent aux hommes de bonne volonté pour servir leur cause? La pratique journalière des œuvres, le dévouement personnel dont elles donnent l’occasion, la préparation même des réunions et des conférences, l’organisation de la propagande sont d'aussi fructueuses prédications qu'un discours ou qu'un écrit. Je sais des

hommes et des femmes, qui, en ce genre, font hum-

: blement, patiemment des merveilles de féconde abné-

| gation.

Ce sont encore des apôtres et dont le mérite, pour être moins éclatant, n’est pas moindre que celui des orateurs. On peut leur appliquer comme aux modestes chrétiens des siècles passés cette devise inscrite au bas d’un vieux vitrail, dans une petite église de Cham-

- pagne‘ « En 1550, gens de bien incogneus ont fait . mettre cette verrière: ne leur chautt d'y nommer les à. noms, mais Dieu les sçait. »

ÿ Cette pensée me ramène au fond du sujet.

Ce qui importe, ce n’est pas la formede l’action, c'est l’action elle-même, qui, suivant le mot de Sénèque, est « la preuve de vie ». |

Notre grande faiblesse, c'estque nous ne donnons pas assez l'impression de la vie. Notre action n'apparaît pas comme la constante manifestation d’une force organisée ; surtout, elle ne révèle pas la conviction profonde de nos àmes, la confiance inébranlable en notre doctrine. À

Sans doute, nous avons des œuvres, beaucoup d'œuvres, mais, partagées entre leurs objets multiples, elles n’ont entre elles, ni liens étroits. ni direction commune : leurs efforts isolés ne rayonnent pas, hors du terrain particulier de chacune d'elles. Les œuvres sociales éparses ne forment pas le puissant réseau qui pourrait couvrir le pays. Les œuvres politiques se combattent entre elles dans une funeste rivalité. L'organisation manque.

Sans doute, aussi, à certains jours, quand un nouvel attentat vient irriter les cœurs et blesser les consciences, nous manifesions notre colère el nous monirons notre indignation. Mais l'indifférence publique éteint bientôt cette révolte des âmes chrétiennes : et l'effort passager ne laisse après lui que l’amer souvenir d'une défaite nouvelle. La confiance fait défaut.

Devant cette résistance molle et intermittente, l’ennemi du christianisme s'enhardit, et son audace s'accroît de toute cette faiblesse. |

Lui, cependant, ne s’abandonne. pas un moment dans la victoire. Les sectaires ont l’ardeur infatigable et l’ingénieuse persistance des apôtres. L'action de la Franc-maçonnerie ne s'arrête jamais: on la sent partout vivante, partout organisée, partout au service de la

même doctrine. Le parti socialiste donne un exemple

semblable : ses orateurs sont sur tous les chemins, ses écrits s'offrent à toutes les mains; là, aussi. on reconnaît une doctrineen action.

La nôtre, qui porte en elle la puissance de la vérité, sera-t-elle moins vivante? Cette question se pose devant la conscience de tous les chrétiens.

J'écrivais, il y a quelques semaines, dans la Croix un Examen de Conscience ! où, très respectueusement, m’adressant au clergé paroissial, je lui montrais la masse populaire, qui passe, à côté de lui, indifférente ou hostile, et qu'il faut cependant conquérir à Dieu, sous peine de la voir livrée définitivement à ses ennemis. Un digne curé, ayant lu cet article, m'’écrivait une lettre émue, que je voudrais citer tout entière, encore qu'elle m’'accuse d’injustice avec quelque sévérité.

« Que pouvons-nous faire, me ditl, après un tableau saisissant de l'isolement où la méfiance des paysans, les railleries et les outrages des meneurs du village, rejettent le pauvre curé, que pouvons-nous faire si les gens du monde qui font profession de christianisme ne viennent pas à notre aide, s'ils ne consentent pas à sacrifier, pour leur Dieu, un peu de leurs plaisirs ? » Et il ajoute avec un accent douloureux : « Ah ! si ceschréliens riches s'étaient un peu plus occupés du peuple, à l'exemple des francs-maçons, s'ils avaient davantage pavé de leurs personnes, peut-être auraient-il sauvé la religion et la France ! »

Je finis sur ce mot d’un curé de campagne. Du fond de son humble presbytère, il répète, à sa façon, la parole de Bossuet.

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