décembre
Il y à cent cinquante ans, la France possédait, au
nord de l'Amérique, un monde que son bras puissant avait ouvert à la civilisation : Jacques Cartier, Champlain le lui avaient donné ; Montcalm le lui gardait. La « Nouvelle-France » périt dans lagonie de la royauté corrompue.
De cet empire illustré par de si hauts faits un morceau demeure, témoin des gloires passées, mémorial de la mère patrie pour les fils qu’elle a perdus. C’est un triple rocher, battu par le flot glacé, Saint-Pierre, Miquelon, l'ile aux Chiens, dressés dans la brume éternelle.
Ce débris est sacré, doublement, par le souvenir qu'il atteste, et parce que sur ce roc vit encore un peu «le la chair et du sang de la France.
Un peuple est 1à, issu des vieilles races qui, du nord à l’ouest, entourent notre pays d'une garde maritime, toujours debout, Flamands et Normands, Bretons et Basques, descendants des hardis compagnons de Jean Bart, de Duquesne et de Duguay-Trouin. Il vit de la pèche, dure et périlleuse, familier de la mort tragique, qui escorte les barques et rôde sur les falaises. Chaque année, ce peuple de Français, fixé sur ces sombres rivages, s'accroît d’un peuple mouvant d’autres Français venus de Dunkerque et de Bayonne, de Fécamp, de Saint-Malo et de Paimpol, source inépuisable de matelots héroïques.
Voilà ceux qu'on appelle au ministère des me des antipatriotes !
Enr
Il est vrai, ce sont des chrétiens. Dans le morne horizon où s'écoule leur vie rude, ces hommes ont besoin de Dieu. La foi met du bleu dans leur ciel.
L'église est le lieu de repos, où l’immortelle espérance
leur sourit, descendue de la croix, parmi les images de la Vierge el des saints. Les pères et les mères veulent pour leurs enfants cette joie et ce soutien. Leur arracher cela, c’est une atroce barbarie. Depuis cinq
ans le gouvernement français la leur inflige avec une
froide cruauté.
IL y avait à Saint-Pierre une école florissante et renommée, qui, en même temps qu'elle donnait l’enseignement primaire, remplaçait le collège communal, supprimé par une absurde économie, au grand pré-
jJudice des jeunes gens, futurs commerçants ou comp-
tables. Cette école formait pour la France de bons ser-
. viteurs : elle formait aussi de bons chrétiens, et ce fut
son arrêt de mort. Elle était dirigée par les Frères de Lamennais. La Chambre de 1903, transformée, par arrêt exprès du Conseil d’État, en Tribunal révolution-
naire, en fit des proscrits. I fallut partir.
Le 7 juillet, les pauvres Frères étaient sur le rivage, cherchant un bateau qui pût les transporter sur Île continent. Un Anglais se trouvait là, en partance : il offrit son bord. Le front courbé, les exilés y montèrent ; quand ils furent embarqués, l'Anglais les salua de son canon et l'équipage cria : Alurrah for the Brothers ! Les Frères sanglotaient. Sur la côte, le peuple, amassé, poussait des clameurs désolées ; dans les barques, les Terre-neuvas se découvraient en pleurant. Il
faut retenir cette scène: c’est le prologue et l’explication de celle de l’autre jour.
Après la suppression du collège, quelques familles des îles étaient allées s'établir au Canada et aux Etats- Unis pour achever l'éducation de leurs fils : après l’expulsion des Frères, ce fut bien autre chose. Le commencement d’émigration devint un exode : il enleva à la population 1.800 habitants, dont beaucoup, retenus par l'attrait de la liberté, ne reviendront pas. Voilà l'effet patriotique de la laïcisation. |
Les bons Français de Saint-Pierre et Miquelon ne voulurent pas s'y résigner. À côté de l’école communale, ils résolurent d'ouvrir une école libre, où leurs enfants trouveraient des maîtres chrétiens. Mais pour comprendre l’histoire incroyable qu’il me reste à raconter, il faut savoir quel est l’état d’esclavage où les lois de la République maintiennent cette malheureuse colonie.
Elle n’a plus de gouverneur. Tandis que l'Angleterre \ nommait un consul et que les États-Unis remplaçaient leur agent consulaire par un consul en ‘titre, la France n’est plus représentée que par un simple administrateur, quelquefois par un intérimaire, ou même, comme à l'heure où j'écris, par un agent de grade subalterne, qui exerce en fait tous les pouvoirs, choisissant lui-même les fonctionnaires, en particulier ceux de la justice.
Terre-Neuve est à côté de nos îles, à quelques lieues. L’Angleterre lui a donné l’autonomie. A Saint-Pierre on compare les deux régimes, et nul ne s'’étonnera
COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD'HUI Of
que cette idée d'autonomie commence à s'emparer de tous les esprits. Car on est à bout et il y a de quoi. Ici, tant que le monopole scolaire n’est pas décrété, nous avons encore, pour nos écoles libres, une espèce de liberté. Nous les ouvrons moyennant une simple déclaration. Là-bas, en vertu d’une ordonnance de Louis-Philippe et d’un sénatus-consulte de l’Empire, il faut une autorisation.
Les pauvres gens de Saint-Pierre s'étant procuré, gràäce à la charité des plus riches, une maison vaste et largement aérée, demandèrent donc bien docilement la permission d’y établir une école, et, comme la loi de 1904 qui, en France, a supprimé l’enseignement congréganiste, le laissait subsister aux colonies, ils pétitionnèrent en masse pour avoir des Frères. Le ministre répondit gravement que les intéréls bien compris des trois îles ne permettaient pas le retour des religieux. C'est avec ces mots-là que l’arrogance administrative prépare l’autonomie. |
À Saint-Pierre, cependant, on voulut tenter jusqu'au bout les voies légales. On chercha des maîtres laïques, on les trouva, l’un bachelier et pourvu du brevet supérieur, l’autre nanti du même brevet et du certificat d'aptitude. Ce n'étaient pas des sécularisés : l’un des deux, seul, avait porté l’habit chez les Frères, sans prononcer aucun vœu définitif; il était resté libre de tout lien avec eux.
À ce moment même, le ministre des colonies fit signer à M. Fallières un décret prescrivant que « quiconque ouvrirait ou dirigerait une école sans aulorisa-
tion serait condamné par le Tribunal correctionnel à une amende de 100 francs à 1.000 francs ; en cas de récidive, à six jours ou un mois de prison et à une amende de 500 à 2.000 francs. » L'école, en outre, sera fermée. « L'autorisation, dit le décret, sera accordée par le chef de la colonie, après avis du conseil de l'instruction publique. » Le chef de la colonie, je Île rappelle, c’est tout simplement l'administrateur ou le sous-administrateur, agent du ministre : les membres du Tribunal sont choisis par lui. Le conseil de l’instruction publique est en majorité composé de fonctionnaires. Voilà les garanties de la liberté. C'est la Turquie, avant les Jeunes-Turcs.
Le décret est daté du 15 août de cette année, à l'heure où tout était prêt pour l'ouverture de l’école, la maison en état, les maîtres en route. Ayant ainsi dressé la guillotine sèche, le ministre attendit la demande d'autorisation, et, dès qu'il la reçut, bien dûment averti cependant de l'émotion grandissante des parents inquiets, il fit, d’un coup sec, jouer le refus d’autorisation. L'administrateur ne prit même pas la peine de consulter le conseil de l’instruction publique. Seulement la formule changea: «Ge n'’estipas opportun l» dit-il à ces braves gens, bouleversés par l’idée de voir leurs enfants livrés à des maîtres sans religion. de demande si on peut outrager un peuple plus odieusement.
Ah ! cette fois, la mesure était comble. Les gens se fachèrent, ouvrirent l’école et v conduisirent leurs enfants. Qui les blâmera ? Montalembert et Lacordaire
ont immortalisé leurs noms par un geste semblable, et ce geste a tué le monopole de l’enseignement.
Immédiatement la machine montée le 15 août fonctionna d'elle-même : elle était faite pour cela. Les deux maîtres poursuivis furent condamnés au maximum de la peine, 1.000 francs d'amende: l’école fut fermée. Aussitôt la nouvelle connue, le peuple. furieux, court à la résidence de l’administrateur, crie, menace, el, pour couvrir sa protestation d’un symbole de liberté, déploie, tout en chantant {a Marseillaise, le drapeau des États-Unis.
Oh ! ils ont eu tort, les pauvres gens ! C’est entendu. Mais à qui la faute si le drapeau de la France ne leur représente plus la liberté? À qui la faute, sinon à ceux qui abritent sous ses plis la plus odieuse des tyrannies? C’est à ceux-là que s'adressent mes colères : pour les autres, pour les malheureux pêcheurs victimes de leur barbarie, je n’ai que de la pitié.
Le drapeau tricolore ! il n’y a pas une maison à Saint-Pierre et Miquelon, jusqu'aux plus humbles, qui n’en possède un et qui ne se pavoise aux jours de fête ! Et sait-on ce qui se passe ? L'administrateur, las de ces pavoisements spontanés, a fait un jour dresser procès-verbal à ceux qui arboraient, sans sa permis-
sion, le drapeau national. Où est le patriotisme ?
Qu'on y fasse bien attention, cependant ! Le vent qui souffle de la terre d'Amérique, toute proche de nos îles, apporte l’écho troublant des récits où s’aflirment les consciences libres et les croyances respectées. L'épreuve est redoutable pour les âmes, quand s'ouvre un conflit entre la foi et l’attachement à la mère patrie. Ce conflit tourmente plus d’un cœur sur tous les points du globe où la France a des fils et des
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IS Ne Vote Fer : clients. c'e est le crime de 2
« pre 4 colonies DIU qu’ un principe disait Robespierre à la Constituante. Le principe, ce temps-là, c'était l'émancipation des esclaves : ; auf
ee hui c'est l’ esclavage des chrétiens. \ SCT I