‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 29 sur 97 · avril · texte numérisé non relu

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ma pauvre paroisse est ravagée par les mauvaises lectures et le poison s’infiltre dans les veines de la jeunesse. Elle dévore les volumes de la bibliothèque officielle qui a comme directeur l’instituteur francmaçon. Au secours de celte pauvre jeunesse qui se meurt! L'impiété, l’incrédulité, l’immoralité, toutes les passions mauvaises semblent s'être données rendez-vous pour en faire l'assaut et la perdre... »

Je ne sais rien de plus émouvant, de plus douloureux que ce cri de détresse d'une âme sacerdotale. J'espère qu'il retentira dans le cœur de mon correspondant, le châtelain : je voudrais qu'il en émuüt beaucoup d’autres.

M. Combes, qui ne peut pas se contenter des ruines qu'il à faites, et qu’une espèce de rage ambitieuse pousse à ramener sans cesse sur son œuvre l'attention du public, vient encore une fois. dans le journal allemand, confident ordinaire de ses pensées, d'exposer ses vues sur l’avenir du catholicisme : il le croit à peu près mort, comme M. Briand, pour qui « l'Église est en lambeaux », et, avec le mauvais rire des démolisseurs, il se réjouit d’un si beau travail : « C’est, dit-il, la presse libre-penseuse, débarrassée de toute entrave sous la troisième république, qui a déterminé une véritable débâcle. »

M. Combes a parfaitement raison et l’aveu est précieux. Oui, cela est vrai; il y a, en effet, une presse inspirée par la franc-maçonnerie, qui, depuis trente ans, sous prétexte de libre-pensée, s’est donnée la mission d’arracher au peuple les croyances dont vivait son âme. |

Tous les jours, jusqu'aux coins les plus reculés du pays. dans les villages et dans les hameaux, dans les

villes et dans les bourgs, le flot de ces journaux impies, apporté, par le premier train, à la station voisine, déferle sur la contrée et la couvre, comme d’une écume, de ses outrages contre l'Église, contre ses prêtres, contre toute religion, contre Dieu lui-même.

Mon correspondant pense-t-il que, pour lutter contre cette inondation, les catholiques n'aient rien à faire ?

Mais M. Combes n'a pas tout dit. La grande conjuration qui, depuis un quart de siècle, s’est déchaïnée sur la France, n’a pas eu seulement à son service le journal libre-penseur : pour détruire plus sûrement la foi que le peuple a dans les moelles, et qu'une histoire quinze fois séculaire a mêlée à son sang, elle ne s'est pas bornée à l’attaquer directement par le blasphème et l’injure.

Elle a entrepris de corrompre les âmes, d’avilir les pensées et de déformer les intelligences, afin que, dans les cœurs flétris, Dieu n'eut plus sa place, que. dans les esprits livrés aux curiosités malsaines, le christianisme n'eut plus d'accès, et qu'une histoire faussée détruisit, avec les vieilles traditions, les habitudes religieuses dont elles avaient pénétré la nation.

Pour cette œuvre criminelle, le livre s'ajoute au journal : à l'attrait du roman-feuilleton, se joint l’appat du volume à bon marché. |

Je me rappelle un maire de petite ville qui, à la distribution des prix d’une école de jeunes filles, leur parlant du rêve qui devait, sans doute, hanter ‘leurs pensées, leur disait : « Votre rêve prend un corps et, quand vous l'avez créé si beau, vous l’adorez à deux

COMPBATS. —: Il, —)7.

genoux. Est-il besoin d'ajouter que cet être divin, si aimé en secret, cet inconnu qui fait battre votre cœur, est toujours orné d’une belle paire de moustaches ! »

Ce maire était dans l'enfance de l’art. Les petites bibliothèques fournissent aux imaginations juvéniles des tentations plus précises. J'ai noté, au hasard de mes promenades, les titres qui s’élalent aux étalages dans les quartiers populaires.

Voulez-vous de la littérature ancienne? Voici l'Art d'aimer, d'Ovide, en édition à o fr. 95. Du dix-huilième siècle ? Voici les Liaisons dangereuses, de Laclos, encore à O fr. 9. Du moderne? Voilà tout Zola, toujours à Or. 99.

C’est trop cher? Voici, pour o fr. 75 « La Collection amoureuse illustrée », avec une série de titres affriolants. EL je ne parle pas d’autres publications dont le latin lui-même ne saurait braver l’énumération.

Comment les jeunes gens, ct même les jeunes filles qui passent, en allant au travail, à l'atelier, au magasin, résisteraient-ils à la curiosité qu'éveillent ces étalages provocants ?

Et il n’y a pas que les étalages des villes ; il y a les boites des colporteurs, où le livre malsain se cache pour circuler, il y a les bibliothèques de location installées au village, chez l’épicier ou le boucher, où il va s'offrir à la clientèle rurale.

Évidemment, la tentation ne s'exerce pas toujours sous cette forme brutale, et les lectures qu'elle propose à la jeunesse n’ont pas toutes cette basse vulgarité. Mais qui ne sait, même en un genre plus relevé, quels ravages peuvent faire dans les jeunes imaginations, les romans sensuels et les récits de crimes passionnels dont les bibliothèques populaires sont remplies ?

Ce n’est cependant qu'un côté de la question. La déformation de Fhistoire, la destruction systématique de la tradition chrétienne, la guerre méthodique faite à l’idée religieuse, en est un autre, plus grave peutêtre, parce qu'ici la campagne est conduite plus savamment, parce qu'elle a pour agents les fonctionnaires de l'État, chargés de l’enseignement public.

Je ne veux pas parler de l'Histoire de France de M. Hervé, bien que la Revue de l'Enseignement primaire ait fait aux instituteurs un appel, sans doute entendu d’un grand nombre, pour la faire inscrire sur les listes départementales des livres recommandés.

- Mais il y en à un autre, un livre officiel, qui, lui, est inscrit sur les listes de Paris et des départements c'est l'Histoire de France de M. Aulard. Une idée maitresse se dégage du livre : la volonté d’inspirer au lecteur la haine de l'Église catholique et celle de l'ancienne France, éclate presque à toutes les pages, par la manière dont certains faits sont racontés, par le soin avec lequel d’autres sont omis, par le choix et la composition des images qui en illustrent le récit. C'est ce qu'on appelle, dans la langue du jour, donner aux jeunes Français une mentalité laïque, « transformer un petit sauvage fétichiste en citoyen pensant ».

Comme pour y réussir, il serait trop long de composer des livres nouveaux, on expurge les anciens. Tous ceux qui se sont occupés des questions d'enseignement connaissent le Tour de France par G. Bruno. C’est un charmant petit livre qui met en scène deux enfants alsaciens, faisant, pour gagner leur vie, le tour

de la France et s’instruisant, sur la route, de tout ce que notre pays leur offre de beaux spectacles et de fortifiantes leçons. Ce livre est dans une foule de familles, où il ravit la jeunesse. Seulement, les éditions nouvelles l’ont transformé.

Non seulement le nom de Dieu a été supprimé partout, remplacé par des hélas! des ah! des quel bonheur ! non seulement la prière a disparu de tous les passages où ilen était question, pour faire place à une banalité quelconque ; mais, dans l'énumération des grands hommes de chaque province, il n’est plus question des saints, ni des évêques. Saint Bernard, Bossuet ne sont plus des gloires de la Bourgogne ; saint Vincent de Paul lui-même n’a pas trouvé grâce parmi celles de la Gascogne. Pour effacer jusqu’à la trace de la divinité, l’histoire est défigurée. À Laval, on parle aux enfants d'Ambroise Paré ; autrefois, on leur citait la belle et célèbre parole : « Je le pansai, Dieu legarit. » Aujourd'hui, ils apprennent seulement qu'il fut un orand chirurgien. La mère de Bayard lui faisait, quand il la quitta, trois commandements, « dont le premier est que par dessus tout vous aimiez Dieu et le serviez fidèlement » ; elle ne lui en fait plus que deux, être courageux et charitable. Les monuments eux-mêmes disparaissent de notre vieux sol : à Marseille, il n°v à plus de Notre-Dame-de-la-Garde, mais seulement le château d’'If; à Reims, plus de cathédrale, plus rien du berceau de la royauté chrétienne, mais une carte de la Champagne ; à Paris, plus d’'Hôtel-Dieu, mais la Chambre des députés !

La patrie n'est pas mieux traitée. M. Émile Bocquillon racontait l’autre jour lhistoire d’un directeur d'école qui, pour respecter la neutralité, supprimait des

cahiers d'écriture des enfants des phrases comme celle-ci : « Aucune patrie ne mérite d’être aimée plus que la France », parce que cette « brûlante question » divise le corps enseignant.

Voilà donc les livres que lit la jeunesse française, et non pas seulement celle des écoles, mais plus encore celle qui en est sortie. L'Œuvre des patronages laïques de France, autorisée par arrêté ministériel du 31 mars 1895, publiait, il y a six mois, ce pressant appel des loges maçonniques : « En présence de la séparation des Églises et de l'État, à laquelle la Mag. a contribué pour la plus large part, il est indéniable qu'une action des plus énergiques doit se manifester sans retard, pour écraser définilivement la marche du cléricalisme dans la jeunesse des écoles et dans nos patronages. » Romans, livres d'histoire, livres scientifiques ou littéraires, tout sera mis en œuvre en vue de l’écrasement.

Élonnez-vous, après cela, que l'effort immense accompli pour la création ou le soutien des écoles libres demeure ‘insuffisant. Un curé écrit : « J'ai réussi, dans ma paroisse, à maintenir une école libre de filles : elle a trente-cinq élèves ; l’école laïque n’en a que six. Jusqu'à seize ou dix-huit ans, les enfants nous restent fidèles ; puis, peu à peu, elles passent à l’ennemi. En voici la raison : l’école laïque a formé une bibliothèque scolaire dont nos jeunes filles se procurent les livres, ne pouvant en avoir d’autres ; elles finissent par se gâter tant au point de vue moral qu'au point

de vue religieux. » Et il ajoute : « La lecture, voilà donc ce qui rend inutiles nos sacrifices pour l’école. »

Toutes ces lettres de curés sont empoignantes : on y sent battre des cœurs apostoliques, on y saisit sur le fait la lutte de tous les jours, de toutes les heures, on y voit s'agiter la vie morale, intellectuelle, de la petite ville et du village.

L'un dit : «Songez que tout le monde lit le soir etaux heures de repos. » L'autre : « J’ai un cercle de jeunes gens ; il a cinquante-deux membres, pleins de zèle ; hier, ils sont tous venus, malgré un mètre de neige; mais je n'ai pas assez de livres : envoyez-moi des livres, par charité. » |

C'est l'écho du cri que j'écrivais en commençant : « Au secours ! » Au secours de toute cette Jeunesse, au secours contre le livre impie, contre le roman malsain, contre l'histoire travestie !

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