LETTRE À M. THOMSON, MINISTRE DE LA. MARINE
Roscoff, 20 août 1908.
MoxsiEur LE MINISTRE,
Je viens de lire le récit des obsèques faites à Toulon, en votre présence, aux marins victimes du fatal accident survenu à bord de la Couronne. Vous avez, disent les journaux, refusé au clergé une place dans le cortège qui allait accompagner leurs corps à la gare.
Celte outrageante exclusion impressionnera douloureusement, soyez-en sûr, les familles de ces malheureux, et j'ai, comme représentant de la Bretagne à laquelle tous appartenaient, le devoir de protester | contre elle en leur nom. |
Une note, communiquée à l'Agence Havas, cherche à expliquer la mesure que vous avez cru devoir prendre en disant « que les familles des défunts n'étaient pas représentées et que personne ne pouvait s’autoriser à affirmer la pensée qu'avaient les malheureuses victimes ».
Cette allégation, permettez-moi de vous le dire, est plus que surprenante. La présence du clergé, dans le cortège funèbre, eût été un hommage public rendu aux morts par les ministres de la religion à laquelle ils appartenaient. Comment leurs familles, toutes cer-
tainement catholiques, auraient-elles pu songer à s’en plaindre ? 5
Les autorités maritimes. d’ailleurs, avaient autorisé le clergé à pénétrer dans l’intérieur de l'hôpital pour donner l’absoute, c’est-à-dire pour accomplir une céré-
monie proprement religieuse. Vous n'avez pas retiré
cette autorisation ; au contraire, puisque, d’après votre déclaration, vous comptiez que le clergé s’en tiendrait là. L’absoute donnait cependant aux obsèques le caractère que vous avez entendu leur refuser. Si le clergé pouvait, à vos yeux, la célébrer dans la cour de l’hôpital, comment n’aurait-il pu accompagner dans la rue les cercueils qu'il aurait bénits ? Une telle contradiction suffit à faire éclater la faiblesse des raisons que vous invoquez. |
Lors des obsèques des victimes de l’léna, le clergé avait, du moins, pu remplir son ministère au grand jour. L'opinion publique jugea sévèrement alors le chef de l'État et les ministres qui refusèrent d'assister à l’absoute solennelle donnée sur la place.
Vous avez fait pire. Vous avez voulu non seulement ignorer la cérémonie chrétienne, mais la dérober à tous les regards. Le clergé n’a pas cru pouvoir accepter le rôle humilié que vous prétendiez assigner à la religion qu'il représente. Nul ne s’en étonnera.
En réalité, votre attitude ne s'explique que par un seul motif, l’intention arrêtée de manifester une fois de plus l'esprit d’hostilité dans lequel le gouver nement entend appliquer la loi de séparation.
Selon vous, elle doit avoir pour effet, non seulement de dénouer les liens qui unissaient l'Église à l'État, mais encore et surtout de la frapper d’un véritable ostracisme dans toutes les circonstances de la vie civique.
En aucun autre pays du monde, placé sous le régime de la séparation, celui-ci n’est ainsi compris ni praliqué. |
Vous ne pouviez mettre en doute la douloureuse
sympathie du clergé pour les victimes et leurs familles. Mgr l’évêque de Fréjus l’avait publiquement exprimée en son nom. Les prètres étaient prêts à venir nombreux l’affirmer par leur présence, si vous ne vous y éliez opposé.
Mais vous avez interdit cette manifestation de solidarité, parce qu'elle venait des représentants de l'Église, montrant ainsi, dans cette circonstance comme en tant d’autres, votre résolution de les traiter en ennemis.
L'injure paraîtra d'autant plus sensible à tous les catholiques qu’elle s’est produite à l’occasion d’un deuil qui rapprochait tous les cœurs par la plus profonde et la plus patriotique émotion. C'était le cas, où jamais, d'oublier, devant les victimes du devoir militaire, les discordes qui nous divisent. Vous ne l’avez pas voulu : le moment vous a semblé bon pour les accentuer. C'est une triste responsabilité que vous avez prise.
Je crois remplir mon devoir en la dénonçant hautement. Rien assurément ne peut décourager le dévouement du clergé à la patrie et à ses défenseurs. Mais il faut qu’on sache quel parti-pris en repousse les marques, de la part des hommes qui, investis du pouvoir, devraient être les premiers à les accueillir avec reconnaissance, au nom du pays.
Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, etc.
À. DE MuNx.
Député du Finistère.