I. 29 Janvier
fantent pas sur une couche embellie de ces grandioses métaphores. Ils naissent dans la méditation des dures réalités. |
Les voiler sous les pompes imaginaires de la con-
corde universelle, c’est tromper la nation, et, par là
même, énerver son courage. Voilà le mal, peut-être irréparable, que M. Jaurès fait à ce pays. Si ses discours n'étaient que le. vain décor d’un songe puéril,
on pourrait les lui pardonner. Mais tout cet échafau-
dage laborieux de bruyante littérature et de vague philosophie cache une politique, et cette politique a un nom, qui se couvre en vain du grand espoir de la paix perpétuelle, c’est l’abdication de la France devant « l’admirable Allemagne ».
«Osez donc ! s’écrie Jaurès, osez faire le grand signal de paix qui rassemblera les bonnes volontés diffuses. » Quel signal ?
Derrière le tableau chimérique d’une «civilisation plus haute qui ne demandera plus à la force la réparation du droit », qu'y a-t-il, sinon le désarmement ? Derrière l'image imprécise de «cette Alsace partageant son cœur entre les deux poitrines de sa double patrie », qu'y a-t-il, sinon l'acceptation du traité de Francfort ?
Le discours de M. Jaurès aboutit là. Ou il n’est qu'un assemblage de sonorités, ou il appelle cette inévitable conclusion.
Ah ! l’admirable Allémagne a donné d’autres exemples. Soixante ans durant, elle a vécu du souvenir d’'Iéna ; elle raconte encore à ses enfants l’incendie du
Palatinat. Après la guerre, la phraséologie humanitaire inventa la parole fameuse : «C’est le maître d'école prussien qui nous a battus ! » et on crut à la victoire de la «culture » germanique. M. Jaurès y croit encore. Oui, le maître d'école prussien avait vaincu, mais c'était avec une autre culture, celle de la haine contre l’ennemi héréditaire.
Et l'Italie! l'Italie que secouait toute, hier encore, à la veille du grand désastre de Messine, le frémissement de l’irrédentisme, l'Italie a-t-elle laissé, pendant un demi-siècle, le cœur de la Vénétie se partager entre sa poitrine et celle de l’envahisseur? Dans ma jeunesse, sur la place Saint-Marc, nul n’entrait au café Florian pour n’y pas coudoyer les officiers autrichiens. À
Ce ne furent ni la philosophie ni la civilisation qui récompensèrent ces longues fidélités : ce fut le canon de Sedan et celui de Sadowa. |
M. Jaurès a oublié cela. Ce qui l’occupe, ce qui le presse, c’est de donner, sans retard, à l'Allemagne un gage de résignation. Le Maroc en offre l’occasion. Vite, allons-nous en, abandonnons la terre encore trempée du sang de nos soldats. Quoi? nous nous obstinons à couvrir la frontière algérienne contre les incursions des Marocains! Vite, rappelons nos colonnes, quittons nos postes avancés! Voilà le grand signal attendu. M. Jaurès a les yeux sur la carte ; il suit tous nos mouvements : il sait de combien de kilomètres nous avons dépassé Bou-Denib ! Il s’en indigne: est-ce que nous voulons aller jusqu'à la Moulouïa ?
Rien de plus douloureux que cette mise en surveillance des braves gens qui, là-bas, défendent l’autorité, le bon droit, le prestige de la France.
Je me trompe ; il y a quelque chose de pire, c’est, en toute celte affaire, l’attitude du gouvernement. M. Jaurès, après tout, ne parle qu’en son nom. Mais les ministres ? Je l'avoue, j'espérais d’un de ces hommes. de qui tout me sépare, mais qui tiennent le drapeau. une parole vengeresse, un cri de fierté nationale !
M. Pichon est venu. Je ne l’accuse pas. Il a couvert le général Lyautey, il a refusé de livrer son rapport, il a même expliqué à M. Jaurès que nous avions quelque droit de garantir la frontière de l'Algérie ! Et cela, peutêtre, est tout ce qu'il pouvait. IIn’est pas le maître.
J’attendais M. Clemenceau. C’est un irréconciliable ennemi. Mais il y a en lui quelque chose du rude nationalisme: de la Convention ; il pouvait, de son verbe impérieux, écraser les dissolvantes rêveries de M. Jaures. ls'est tn.
Cependant les souvenirs le hantent, comme tous ceux de notre génération. Des rêves aussi, dit-on, tourmentent sa vieillesse. Il doit être entendu qu'il n’a pas, entre deux battues, annoncé la guerre du printemps. Mais le spectre, sans doute, le poursuit de sa menace, peut-être de ses promesses.
Est-ce tout à fait par hasard que la Fortnightly Review a écrit cette phrase extraordinaire, citée hier par M. Jaurès : (L'Allemagne a soixante millions d’habitants ; la France n’en a que quarante, mais elle a M. Clémenceau. Il sera, dans un conflit possible, un des plus grands ministres de la guerre qu'’ait vus l’histoire » ?
Je ne lui en demande pas tant. Je lui demande seulement d’avoir la politique de son ambition.
La France, à cette heure, pourrait occuper au Maroc, avec un sultan lié à ses intérêts, une position prépondérante ; elle pourrait tenir, au flanc de notre empire algérien, une ligne de défense solide et assurée. C’est pour cela que nos soldats sont morts, que nous avons donné notre argent, cet argent dont M. Jaurès ne permet pas que nous demandions au Maroc de nous indemniser.
Il suffisait, je ne dis même pas d’oser, mais de vouloir, et de ne pas condamner nos généraux à cette guerre «non agressive », dont Cochin a dénoncé la ridicule conception.
On n’a pas voulu, et tout ce grand effort est perdu. parce qu'on n’a pas osé déplaire à l'Allemagne ni à M. Jaurès. À peine nous reste-t-il le droit de garder l'Algérie contre les bandits qui se ruent sur sa porte avec une audace croissante et que M. Jaurès appelle le peuple marocain ! Encore veut-il nous l’interdire et il n'est pas bien sûr qu'on ne lui obéisse pas.
C'est un mauvais prologue pour le « conflit possible ».