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venirs, se remplissait d’une foule recueillie, dont les rangs grossissaient à chaque minute. IL y avait là des hommes de tous les âges, qui, presque tous, portaient, dans leur démarche et dans leurs gestes, la « décision mêlée de gravité, et je ne sais quelle rectitude » que Balzac a, quelque part, notée comme le trait distinctif imprimé par la vie militaire.
C'étaient des généraux ; au premier rang, en grande tenue, le doyen des anciens élèves, des Garets, hier commandant de corps d'armée, membre du Conseil supérieur de la guerre, que je vois encore, à Metz, au lendemain de Gravelotte, blessé, décoré, et le plus jeune officier supérieur de toute l’armée, étincelant de gloire, d’ardeur et de séduction ; près de lui, le viceamiral Humann, ancien chef d'état-major de la flotte, qui forçca, dans une manœuvre audacieuse, les passes du Ménam ; des sénateurs, des députés, des académiciens, les uns attachés à l’École par des liens personnels, les autres appelés par le noble souci d’un juste hommage au courage de ses morts ; puis, mêlés à leurs anciens, de jeunes hommes portant avec une jolie fierté leurs uniformes de lieutenant, et qui semblaient sourire au destin.
Le destin ! tous les veux le lisaient écrit, en lettres glorieuses, sur ces tables célèbres qui couvrent l’un des côtés de la cour, où le sang versé pour la France par les « Postards » a marqué sa trace ineffaçable, depuis Roland du Luart, mon camarade de Saint-Cyr, tué par les Mexicains dans le téméraire élan d’une charge héroïque, jusqu’à...
Ah ! les trois derniers noms brillent dans Le marbre d'un éclat tout neuf. [l y a dix ans, un enfant de vingt ans, traversant cette cour pour s’en aller à Saint-Cyr où il venait d’être reçu, disait, en montrant d’un geste charmant les tableaux de gloire : « Voilà où je veux que mon nom soit écrit !»
IE yest : c'est Paul Blondin de Saint-Hilaire, lieutenant au 2° tirailleurs, tué le 27 novembre 1907, aw combat de Bab-el-Hassa. En partant pour l'Algérie, il écrivait : « Je voudrais trouver. sur cette terre d’Afrique, un petit coin où moissonner un peu de gloire et prouver à la France que je l'aime. » N'est-ce pas que c'est beau ! et quelle leçon, quel exemple, au miliew de nos misères ! et que c’est bon d'entendre ainsi elaïronner une voix de soldat !
.À côté de lui, c’est Jacques Roze, l'aîné des trois, et il avait trente et un ans, tué le 24 novembre 1907, dans le défilé de Foum-Safrou, lieutenant au 2° spahis, « où il était venu, disait-il. pour chercher une existence imprévue ! » C'était le soldat chrétien, dans sa grandeur, simple et brave. « Mettez un cierge à saint Martin, disait-il à sa mère en partant : je l'aime, ce fut un soldat. » Quand: on rapporta sa dépouille héroïque au cimetière de Tours, il reçut un: hommage admirable et touchant d’un de ses camarades, le lieutenant de Tricornot, dont le nom m'est cher, depuis le jour tragique où, dans le drame d’um combat, un des siens vit, près de moï, brûler par lFennemi sæ propre maison, le château de Colombey. S’adressant à la mère désolée, veuve d’un des plus-ardents catholiques de la Touraine : « IE me semble, disait-il, que la fête fût grande quand son père, ému de tendresse et de fierté, vint le recevoir dans ses bras aux portes de
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l'éternité, et que tous les braves tombés au champ de bataille se rangèrent sur son passage pour lui faire la haie et lui porter les armes. »
Dites ! est-ce que nous sommes au xx° siècle, dans le pays où les étoiles sont éteintes ?
Le troisième, tout le monde sait son nom et son histoire : c’est le lieutenant Ricard, de ce 5° chasseurs d'Afrique où j'ai laissé mon cœur de vingt ans, tué le 2 février 1908, à Dar-Ksibat, avec le brigadier de Kergorlay et le cavalier Rousseau, dans ce combat désormais légendaire, semblable à ceux des récits homériques. Ricard avait écrit à sa mère : « Si je meurs, Je sais que vous apprécierez la chance d’avoir un fils qui
n’a pas mené une vie inutile. »
La chance ! à sa mère ! ! est-ce qu’il y a beaucoup de mots plus magnifiques, dans cette histoire de Sparte, dont l’éducation classique a chargé nos esprits ?
Cependant l'heure est venue. Des femmes, des hommes en grand deuil ont passé, devant qui tout le monde s’est découvert : ce sont les familles des héros.
Voici le prélat qui, tout à l'heure, va, dans un superbe langage, prononcer l’oraison funèbre : c'est Mer Touchet, l’éloquent évêque d'Orléans, dont la main garde, avec la bannière de Jeanne d’Are, le trésor de la nation, semblable, pour elle, au Palladium de Ha cité romaine. |
Derrière lui, nous entrons à la chapelle, haute et belle dans le simple élancement de sa voûte légère. Sur les bancs, à droite et à gauche, les élèves la remplissent, jeunes gens aux regards droits qui, demain,
COMBATS D'HTERS EE D'AUJOURD'HUI 163 seront une part de la France agissante et pensante. Dans le fond, dans les sanctuaires latéraux, la foule est entassée.
Au chœur, des drapeaux tricolores se détachent entre les colonnes sur de simples draperies noires : point d'ornements ni de tentures.
En avant du chœur, un catafalque bas couvert d’un drap noir, au pied duquel deux drapeaux croisés sup-
portent une palme d’or ; et tout autour du cercueil, un
triple rang de Saint-Cyriens, montant la garde pour les anciens, morts au champ d'honneur ; près d'eux. les Polytechniciens attestent la fraternité des armes, et, dans la cohorte des officiers, se mêlent les uniformes des fantassins et des cavaliers.
Pour gagner ma place, je dus, un moment, tourner
la tête. À l'entrée de la chapelle, sous les premiers
arceaux, le monument du Père Ducoudray, recteur de l'École en 1871, massacré par les assassins de la Commune, paraissait, dans la blancheur du marbre, loinlaine et voilée. IL est couché sur le côté, tenant un crucifix, et sur ses pieds, comme sur le cercueil des soldats, brille une palme d’or.
Dialogue muet, d’une poignante éloquence ! Le maître d'hier, martyr de la foi, saluait, du seuil, les élèves d'aujourd'hui, martyrs de la gloire ; il tomba pour Dieu et son sang se mêla à celui que la France versait par toutes ses veines : ils tombèrent pour la France, et leur sang, du même élan de leur cœur, s'offrit généreusement au Dieu de leur enfance. Ainsi, dans cette église de collège, les hommes de demain, dont les yeux en parcouraient l’étroit horizon, trouvalent rassemblées les plus fortes leçons. | Ils s'instruisent pour vaincre ! pour vaincre, dans
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le mépris de la mort, les périls, les souffrances, et jusqu'aux tortures de la barbarie ; pour vaincre, ‘dans le dédain des opinions courantes, les effrois du respect humain, el les négalions de l’incroyance ; pour vaincre, dans le choix délibéré d’une vie d'énergie, les mortelles tentations d’une indolente insouciance.
Je n'essayerai pas de résumer ici le discours de Mer Touchet. Quand la messe fut finie et que cessèrent les chants palestriniens, il se leva, simple et orave, et d’une voix pénétrante qui, dans le silence profond, saisit l'assemblée d'une puissante émotion, il dit ce qu'étaient ces trois morts, et fit voir, en ces beaux soldals, ce quelque chose d’achevé que leur donnait la foi chrétienne. Son récit des combats où ils trouvèrent fa mort, l'évocation, qu'il en rapprocha, des derniers défenseurs d'Orléans, cernés par les Allemands à l'entrée de la ville, furent d’héroïques tableaux.
Le «defensor civilalis » des temps anciens parut dans cet évêque patriote. Pas un mot, pas une allusion ne vint, dans sa bouche, attester d'autres pensées que la gloire du Christianisme et celle de Ia Patrie.
Par un mouvement, qui mit des larmes à tous les veux, il montra dans ces enfants de la bourgcoisie, du peuple et de la vieille noblesse, Ricard, Rousseau et Kergorlay, immolés pour la cause sacrée, sans qu’aucun voulut séparer son sort de celui des deux autres, l'image auguste de la Patrie, réconciliant ses fils par l’amour et le sacrifice.
C'est fini. Où sont les tumultes du dehors ? Est-il vrai que, quelque part, pendant que combatlaient ces
braves, le choc des ambitions rivales occupait seul de son bruit stérile des législateurs impuissants? Est-il vrai que Dieu, qui conduisait ces soldats aux sanglants holocaustes. est chassé comme un ennemi, des écoles et des casernes où se forment leurs émules ? Est-il vrai que la croix, qui fut le signe de leur for, est partout proscrite comme un emblème factieux ? Est-il vrai que, demain, à deux pas de l'École où se remuent ces orandes pensées, une pompe païenne conduira l’armée nationale aux funérailles athées de lhomme qui l’outragea de sa plume ?
Ce cauchemar hantait nos âmes au sortir de ce lieu tout parfumé de patriotisme et de foi.
En rentrant chez moi, j'ai trouvé sur ma table un livre commencé que j'ai rouvert avec passion : Le lieutenant de Trémazan, un officier de l'Est, par Pierre d'Aulnoye. Je l’ai lu d’une traite, comme si paraissail à mes yeux, dans son histoire d'hier, un de ces morts glorieux. C’est un livre charmant, noble et plein de réconfort.
Le lieutenant de Trémazan périt dans une grève, frappé du coup destiné au patron, qu'il a couvert de son corps ; et le livre dit qu'il eut mérité la mort
De celui qui dort son fier sommeil Dans l'herbe verte, un soir de bataille gagnée.
Ceux de là-bas l’ont trouvée, cette mort du soldat, et c’est à eux qu'il faut songer en oubliant l'anarchie publique, à eux et aux camarades qui gardent l’âme de la France. Quoi qu’on fasse, elle demeure une âme de soldat.
Trémazan aimait don Quichotte, meurtri, poussiéreux, et criant quand même sa foi dans la beauté de
Dulcinée. Il disait comme lui, — c’est le dernier mot du livre, et il fut, au soir de ce dimanche, l’épilogue de ma journée — : « Qu'importe l’avenir ? Ma Dulcinée ! Mon armée ! Elle est la plus belle du monde et il ne convient pas que notre faiblesse nous fasse jamais nier cette vérité ! »
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