‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 54 sur 97 · I. 19 août · texte numérisé non relu

I. 19 août

Nous. nous avons laissé aux mains de l'ennemi un morceau de notre chair, et celte plaie, toujours saionante à notre flanc, nous marque du stigmate des vaincus, en même temps qu'elle nous humilie comme un public aveu d'impuissance.

Lorsque Gambetta disait : « [Il faut ÿ penser toujours et n’en parler jamais », il entendait, sans doute, exprimer l’immuable résolution de préparer, dans le silence, une revanche nécessaire. Mais ce n’est pas avec des mots qu'on dirige la volonté d'un pays, et cette parole fameuse, où se complait encore le patriotisme verbal des maîtres que le nôtre reçoit du hasard, est devenue la formule de son abdication.

L'armée seule l’a comprise. Courbés sur leur tâche quotidienne, l'esprit tendu vers la frontière ouverte, Les officiers et les généraux ont travaillé, sans bruit, à l'œuvre sainte. Pour la masse des citoyens, la seconde moilié du mot d'ordre a seule prévalu. Les vagues espoirs en la justice immanente ne suffisent pas à stimuler l’énergie morale d’un peuple. Le silence, peu à peu, engendre la résignalion, qui mène à l’oubli.

La parole de Gambetta a pesé sur tous les partis. La crainte des complications extérieures d’où la guerre pourrait sortir les a condamnés à une mortelle abstention. Lorsqu'une question de politique étrangère agite l'Europe et le monde, lorsque surtout elle menace - la France dans son repos, il suffit que le ministre fasse un geste, pour obtenir que tous se taisent, au nom du patriotisme.

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Depuis trente ans, notre politique étrangère a été conduite dans cette obscurité voulue. C’est pourquoi. à aucun moment, le pays ne l’a comprise. La grande expansion coloniale qui fut, pour lui comme pour les autres nations, la caractéristique de notre temps, ne lui apparut jamais que comme une série d'aventures sans plan préconçu. Ni pour la Tunisie, ni pour l’Indo- Chine, ni pour Madagascar, les gouvernements successifs n’ont su lui montrer les grandes raisons d’intérêt général qui expliquaient ces expéditions ni les justifier en lui parlant de ses hautes destinées, de son influence dans le monde, de ses traditions séculaires. I n’a vu que des opérations de police : comment aurait-il pu y engager son cœur et sa volonté ? La même faute se répèle aujourd'hui pour le Maroc.

Qui ne se souvient du jour de Fachoda, où, au prix d’une cruelle humiliation, fut marqué le premier pas vers l'alliance anglaise ? La Chambre venait de rentrer pour la session d'automne. Les cœurs étaient oppressés : chacun attendait des explications publiques. J'avais, moi-même, déposé une demande d’interpellation, Tout

le monde, ministres et collègues, me conjura d'y

renoncer au nom du patriotisme. Je retirai ma demande. La France courba la tête, sans savoir pourquoi, en vue de quels desseins futurs, elle laissait ravir, par ceux mêmes dont, la veille, elle prétendait entraver la marche, le fruit de l’audacieuse entreprise, accomplie depuis trois ans avec une si magnifique énergie. La politique étrangère du pays changea ainsi radicalement d'orientation, sans que l'opinion publiqué s’en aperçüt.

M. Delcassé inaugura ce jour-là cette période de sept années pendant laquelle, à l'abri du mystère diplomatique, il a pu engager la nation dans un vaste

COMRATS ITEMS

système d'alliances et d’ententes nouvelles, dont les secrètes visées nous sont encore à peu près inconnues.

Lorsque, dans un jour de honteux affolement, il fut déposé par ses collègues, sur un geste de l’empereur allemand, lui-même succomba sans un mot, victime de ce silence qui, si longtemps, l'avait protégé.

L'opposition a, durant de longues années, trop facilement accepté ce muet effacement. Entrée dans les assemblées de la troisième république, avec les traditions que lui léguaient les ministres de l’Assemblée nationale, elle se crut, par scrupule patriotique, tenue

à cette réserve. Le duc de Broglie n'avait voulu qu’une

politique d'isolement recueilli, qui, seule peut-être, était possible, au cours de ces années laborieuses où la France avait, sous les regards soupçonneux d’un vainqueur inassouvi, à refaire son armée et ses finances. Une noble fierté pouvait soutenir cette attitude désintéressée dans un État qui, volontairement, se tenait à l'écart ; mais la vanilé en apparut aussitôt qu'il voulut se mêler au concert des nations.

On le vit bien quand, en 1878, au retour du congrès de Berlin, M. Waddington se vanta, croyant. formuler une politique, que la France en sortit « les mains vides », pendant qu'entre les siennes, l'Angleterre ramassait l’île de Chypre.

La perte, à jamais déplorable, de la situation que nous avaient faite, en Égypte, les souvenirs héroïques et la prépondérance intellectuelle, fut, parmi les effets de cette politique, l’un des plus douloureux.

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J'évoquais tout à l'heure les jours de Fachoda. Ceux de 1882 sont demeurés non moins présents à ma mémoire ; alors fut consommé l'abandon, douze ans plus tard publiquement ratifié par M. Delcassé.

Notre influence dominait l'Égypte. En refusant

l'offre que nous faisait le khédive Ismaïl des actions

du canal de Suez, créé par notre or et notre génie, en

les livrant ainsi aux convoitises anglaises, les ministres

de l’Assemblée nationale avaient ouvert la porte, par où elle devait disparaître. Cependant, elle subsistait : Gambetta avait cru la maintenir par le fragile arrangement d’un contrôle financier partagé entre l’Angleterre et la France. Quand éclata la puérile révolte d’Arabi, saisi par le juste sentiment de l'intérêt national, il voulut que les drapeaux des deux nations parussent ensemble sur la terre d'Égypte : l'Angleterre l’offrait : M. de Freycinet, chef du ministère, hésitait. La Chambre refusa. Les vaisseaux de la France s’éloignèrent de la côte, où ceux de l'Angleterre jetaient leurs obus et leurs soldats. Ce fut un désastre moral.

Paralysée par la crainte des aventures, dominée par la politique de désintéressement, la droite accepta, pour sa part, cette responsabilité. Avec quelle tristesse, avec quels déchirements intimes, j'en ai le souvenir toujours vivant !

Un homme, cependant, parmi les adversaires déterminés de la république, essaya, dès cette époque, de faire prévaloir une autre politique. Celle qu'il défendit à la tribune peut être discutée : il demandait qu'au

nom de l'intégrité de l'Empire otloman, la France fit appel au Sultan, suzerain de l'Égypte. Je n’entends pas rouvrir ce débat rétrospectif.

Mais, en rappelant cette initiative, je veux rendre hommage à celui d’entre nous qui, presque seul pendant vingt ans à la Chambre des Députés, lutta contre la consigne du silence patriotique. C’est Jules Delafosse.

L'expédition du Tonkin souleva plus tard, il est vrai, d’ardentes discussions, où Mgr Freppel, avec et contre lui, marqua sa place glorieusement. Puis, quand après 1892, l'alliance russe eut brisé le cadre étroit où s’enfermait notre politique, les débats devinrent plus libres, la tribune plus ouverte : lopposition y paraît aujourd'hui avec l'éclat que chacun sait.

Mais, jusque-là, Delafosse fut le seul orateur de la droite, qui eut l'habitude des affaires étrangères. Aucune question, depuis 1876, ne s’est posée devant la France, sans qu’il ne fût prêt à la traiter avec un talent et une indépendance, bientôt reconnus et admirés de ses adversaires eux-mêmes, sans que jamais, un seul moment, malgré la fermeté de ses opinions monarchiques, l'esprit de parti dénaturât la patriotique inspiration de ses critiques ou de ses conseils. |

Fort de ce passé si bien rempli, il vient, dans un volume intitulé : La France au dehors, de faire en quelque sorte une revue de notre histoire diplomatique pendant les trente années du gouvernement républicain. C’est un beau livre, animé d’un souffle généreux. où bat, d’un bout à l’autre, le cœur d’un bon Français, que l’amour de la patrie élève constamment au-dessus des disputes intérieures, que l'intelligence de ses intérêts et la connaissance des affaires éclairent et inspirent en toute circonstance. Fa

Une impression s’en dégage, à la fois pénible et fortifiante. Les étapes de cette longue route sont assurément douloureuses. En nommant l'Égypte et Fachoda, J'ai rappelé les plus lointaines. Celle de Tanger fut pire encore : nous souffrons encore du désarroi qu’elle nous. laissa. Quand, il y a deux mois à peine, le gouvernement refusa au général d’Amade la permission de saisir Moulay-Hafid, et de trancher ainsi d’un coup le nœud gordien du Maroc, c'était le souvenir du navigateur couronné qui hantait ses conseils.

Le mal chronique que j'ai dit, n’a pas cessé de nous anémier, aggravé depuis dix ans par la déprimante action de l'anarchie qui nous dévore, et par le malaise dont la criminelle désorganisation de notre force militaire nous à pénétrés.

La rupture avec le Saint-Siège, œuvre encore presque incomprise de la révolution cosmopolite, marque, sur le calvaire de notre gloire nationale, une chute plus grave que toutes les autres par ses inévitables conséquences. Nulle atteinte plus profonde ne pouvait être portée à l'autorité morale de la nation française, et à son prestige dans le monde chrétien. Le discours où Jules Delafosse la dénonça, et qu’il reproduit dans son livre, en forme une des pages les plus émouvantes.

Cependant, à travers ces tristesses el ces défaillances, notre France garde dans cette longue histoire un étrange rayonnement : et c’est le côté vraiment poignant, de ce drame de trente années, que le contraste perpétuel entre les fautes, les faiblesses, les abandons

des gouvernants, et la puissante vitalité d’un pays qui, malgré tout, demeure, pour les empires voisins, l’objet constant des inquiétudes et des jalousies, des espérances et des sympathies.

On peut théoriquement disserter sur le choix des. alliances ; pratiquement, les situations les imposent. La pire des conditions, en face d’un voisin menaçant, c'est l'isolement.

Jules Delafosse le montre dans son livre, avec la force et la hauteur de vues qui lui sont habituelles.

Un fait éclatant, d’ailleurs, domine toutes les disputes théoriques : en dépit des épreuves subies, les circonstances ont fait à la France une place de plus en plus large et forte. Depuis le jour de Cronstadt où, pour la première fois, elle se sentit affranchie, elle a pris, entre les nations, une place tous les jours plus large et plus forte. C’est la consolation du patriotisme blessé. | |

Mais elle apporte avec elle des charges. des soucis et des obligations. Il ne suffit pas d'enregistrer avec orgueil les politesses internationales. Ce n’est pas la joie de notre amitié qui nous les vaut : c'est la crainte des périls prochains. Comme la France a sa part des ententes, elle aura celle des dangers contre lesquels elles sont formées.

Les hommes qui, dans le délire du pacifisme, l’illusionnent sur ces inéluctables perspectives, la trompent cruellement. Devant les Chambres d'Angleterre, des orateurs qualifiés parlent tout haut des conflits probables. La presse allemande est déchaînée. L'Orient est plein de troubles. Les esprits, partout, sont inquiets.

Ce serait la plus inexcusable des folies, continuant la grande faute de M. Delcassé, de resserrer et

à les: conséquences et sans nous armer pour se e. Telle est Fe conclusion que Jules Delafosse aïe

, nous, il lerminerait cha cune de ses ne par cetle adjuration patio.

l : Censeo el. Je pense, en outre, qu'il faut nous | re une armée prête à tous les accidents. »

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