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du soir, la nuit avait suspendu la bataille de Borny.
Le [IT corps n’avait pas reculé d’une semelle, quoiqu'il eût perdu, blessé mortellement, son nouveau chef, le général Decaen, qui, depuis la veille, remplaçait Bazaine, promu, sous la pression des républicains du Corps législatif, et pour le malheur de la France, au commandement suprême de l’armée. À onze heures,
l’ordre arriva de reprendre, à travers Metz, le mouve-
ment de retraite. Quelle nuit, quelle journée, dans les rues encombrées, où les chevaux n'avançaient qu'en piétinant ! Tard, dans la nuit suivante, nous débouchions enfin, de l’autre côté du fleuve, à Devant-les- Ponts, près de la route qui mène à Rozérieulles.
Je cherche vainement à me reconnaitre : il faudrait de longues heures. La démolition des remparts, les maisons de la banlieue ont tout transformé. Sur ce chemin, il y avait des cafés et des guinguettes : l’une d'elles nous servit d’abri pour dormir par terre deux ou trois heures, après un repas plus que frugal.
Au point du jour, nouvel ordre : gagner en hâte le plateau de Gravelotte, du côté de Verneville. Maintenant, c’est comme un livre ouvert : sur cette route bordée d'arbres, qui s’allonge à plat vers Moulins-lès- Metz, en dépit des changements, des maisons, du tramway, les souvenirs surgissent à tous les pas. Nous filions, au trot, les régiments étaient pleins d’entrain, malgré le combat de l’avant-veille, malgré deux journées et deux nuits passées presque continuellement à cheval.
À l’endroit où la route monte à gauche, vers Gravelotte, je suis resté une grande heure, pour diriger les têtes de colonne du côté du plateau. En passant, les camarades me criaient : «Où allons-nous ? » Au hasard,
je répondais : « À la bataille! » et les hommes poussaient des acclamations.
Il fallut abandonner la piste que j'essayais de suivre, et qui n’offrait aucun chemin à notre automobile, pour prendre la route de Châtel-Saint-Germain, encaissée dans un ravin boisé. Le 18 août, à dix heures du soir, à la fin de la bataille de Saint-Privat, notre division de cavalerie, jetée maladroitement, par un ordre préeipité, dans un des chemins qui descendent du plateau, dévala vers cette route, en désordre, parmi les imprécations des blessés, entassés sur des chars de paysans, qu'elle heurtait au passage.
Nous voici hors du ravin : en haut, c'est Amanvillers. Nous traversons le village, et, un peu plus loin, à côté du premier monument que surmonte en bronze un soldat prussien, le bras étendu, nous nous arrêtons. Que dire ? Le cœur est dans un étau : les larmes obscurcissent les yeux. YŸ a-t-il, quelque part, un lieu plus émouvant ? Près de nous, les trois enclos funèbres, et, tout autour et au loin, surgissant dans la plaine, jusqu'à perle de vue, des tertres de gazon surmontés de petites croix noires et blanches, toutes pareilles. Cimetière prodigieux et poignant ! Les champs sont cultivés, la vie a repris, féconde, sur cette terre sanglante. Mais le drame y reste écrit, à tout jamais, horrible et splendide, et le douanier prussien, assis, insouciant, à l'ombre du tombeau, est comme l’image de son fatal dénouement.
En face de nous, à droite et un peu en arrière de la
grosse ferme de Montigny-la-Grange, ma division est restée tout le jour, immobile, inutilisée. La bataille était sous nos yeux : de 1à, nous avons vu dans Amanvillers le IV° corps repousser tous les assauts, plus bas la garde royale prussienne monter à Saint-Privat, fauchée par les obus et les balles en un holocauste suprême. puis, dans le rayonnement magnifique d’un soir d'été
semblable à cette journée d'automne, les incendies
tourbillonner dans les deux villages, rouges au milieu des fumées noires, et les soldats de Canrobert, forcés enfin de pliér et battre en retraite : à droite, là sur ces pentes qui semblent si proches, la garde impériale attendait l’ordre de courir au feu et de gagner la victoire |
Derrière ces bois de Châtel-Saint-Germain, que nous venons de traverser, Bazaine était au Ban-Saint-Martin. indifférent et lointain, pendant que son armée livrait la plus grande bataille du siècle ! Le maréchal Lebœuf, qui, depuis trois jours, écrasé par la destinée, avait quitté la charge de major général et pris, après le. général Decaen, le commandement du IE corps, se tenait en avant de la ferme de La Folie, entouré de son état-major, où le vieux Changarnier s'était volontairement enrôlé. Quand, à huit heures du soir, envoyé par mon général, je vins lui demander des ordres, il était avec ses officiers près d’un grand arbre mort, dont les branches, comme des bras tragiques, se dressaient sur le ciel, rougi par le soleil couchant. Tous étaient à pied; les projectiles ennemis, sans trêve, éclataient autour d'eux. Seul, à cheval, j'attendais, le képi à la main. Le maréchal restait muet : à la fin, le général Manèque, son chef d'état-major, me dit brusquement : « Que votre général ramène sa division à
Metz, rapidement comme il pourra! » Ge fut alors qu'elle se jeta dans le ravin de Châtel-Saint-Germain.
Du plateau d'Amanvillers, nous courons à Verneville. À droite et à gauche de la route, des tombes, toujours des tombes! Voici le château, avec sa petite cour intérieure, plantée d'herbe, son perron, sa jolie façade : on dirait une apparition ! |
Le 16 août, à neuf heures du matin, ma division, arrivant de Metz, à travers champs. fit halte ici. Le colonel de Verneville, propriétaire du château, commandait un des régiments. Il appela tout son monde : cuisinière, jardinier, serviteurs, et, dans la grande salle, un déjeuner fut improvisé pour les officiers, des omelettes, avec du vin de la Moselle! festin magnifique pour des gens qui, depuis trois jours, ne mangeaient presque rien. Les hommes firent le café : on leur distribua toutes les provisions de la maison.
Tout à coup, en avant, dans la direction dé Saint- Marcel, le canon se mit à tonner à coups pressés. Vite ! à cheval, et nous voilà repartis dans les champs, en colonne serrée, au petit galop, le cœur joyeux. Le temps était superbe, le soleil haut. Ah ! que c'était joli, et que nous frémissions d’impatience et d'espoir !
L'automobile nous porte à Saint-Marcel, et je reconnais le petit village dont, le 16, au soir, les blessés et les mourants remplissaient les maisons. Tout au bout, vers la gauche, en voici une, bâtie un peu obliquemment son chemin, qu'il me semble retrouver intacte : nous y avons dormi, recrus de fatigue, mais le cœur content, car nous croyions tenir la victoire.
Un peu plus loin, nous découvrons toute la plaine. Devant nous, de légers flocons de fumée marquaient la place de nos canons dont les obus éclataient en l'air ; à gauche, autour de ces bois, la bataille crépitait, furieuse ; de cette pente qui nous fait face, une batterie prussienne couvrait notre division de projectiles énormes, qui passaient près de nos têtes avec un grand souffle, et dont l’un abattit le capitaine de Maussion, Jeté sur le sol, la face en avant : en tombant, il ne dit qu'une parole : € Maman ! »
Voilà sur l'horizon les arbres de la grande route de Verdun. le clocher de Tronville ; à droite, le chemin de Mars-la-Tour, et tout ce champ de bataille, intelli-
gible pour le dernier des sous-lieutenants, où il sufli-
sait de regarder, de vouloir, de marcher, pour prendre à revers et précipiter dans la Moselle l'ennemi trop audacieux.
Ici le général de Ladmirault nous rencontra, entrainant avec lui une division du IV° corps ; René de La Tour du Pin, son aide de camp, tenait le fanion dont un obus avait brisé la hampe, en tuant le sousofficier chargé de le porter ; il me tendit les bras et dit Joyeusement : « Allons! il y aura encore de beaux jours pour la France. » Deux régiments du IF corps élaient près de nous, immobiles ; qu'ils eussent, d’un élan spontané, soutenu ceux du IV°, et c'était la victoire. Ils attendaient un ordre : Bazaine était à l’autre extrémité du champ de bataille.
Vers le soir, un grand nuage de poussière nous apparut à droite, là-bas, derrière les peupliers qui
bordent l'horizon. Las d’errer au hasard, le général de Clerembault, l’apercevant, enleva ses régiments et courut au point où ils’élevaiten un rideau mouvant. C'était la grande charge du plateau d’Yron. Quand nous arrivâämes près du terrain où, dans un choc formidable, les deux troupes venaient de se heurter, 1e1même où passe l'automobile, des cavaliers des deux nations et de toutes les armes tourbillonnaient, en liraillant et en sabrant, comme dans un carrousel fantastique. C’est là que les lanciers de la garde, revenant de Conflans, jusqu'où ils avaient escorté l'Empereur, et tombant dans la mêlée, furent à cause de leurs habits bleus, pris par les nôtres pour des dragons prussiens et poursuivis par eux à coups de pointe. Les Allemands se rallièrent vers Mars-la-Tour, et je montre à mes compagnons le champ où, prêts à renouveler la charge, nous vimes passer le général Legrand, mort et porté par un dragon, en travers de sa selle, le colonel Campenon brandissant sa latte rouge de sang, et enfin, au lieu d’un ordre de combat, arriver un officier de l'état-major général, Campionnet, qui nous prescrivit d'aller nous établir à Saint-Marcel. Je lui dis : « Sommes-nous vainqueurs ? » il répondit : « Nous étions ainsi le soir de Solférino! » Il était plus de huit heures. R
La nuit se passa dans cette espérance. Les régiments des deux armées se touchaient : de tempsen temps on entendait des coups de fusils. Avant le jour, l'ordre vint de rétrograder sur la ferme de Montigny-la- Grange. Nous partimes stupéfaits.
L'heure s’avance : il faut retourner à Metz. Nous traversons Vionville, Rezonville, Gravelotte, tous ces lieux où, le 16 août, se livra jusqu'au soir un combat de géants. Tout le long de la roule, ce ne sont que des monuments et de longs tertres couronnés de croix funèbres. |
Enfin Metz reparaît, dans la ceinture élargie des forts nouveaux, dont son nouveau maître l'entoure pour lui donner la « robuste carrure d'une fille de Germanie », et nous descendons vite par les pentes rapides de Rozérieulles. La vue estadmirable : mais comment y songer ? Les ravins de Gorze sont à deux pas. Bazaine aurait pu, sil l’eüût voulu, y jeter pêle-mêle les régiments prussiens.
De nouveau, nous traversons la ville. ls nous croisent, à chaque pas, sortant des casernes, tranquilles, installés, chez eux ! Je crois bien que voici, dans une rue qui descend vers la porte des Allemands, Ia vieille demeure où, ie 13 août, M. de Coëtlosquet nous donna à-diner. C'était un ancien officier : on raconta des histoires de batailles. En retournant dans notre carriole au bivouac de Borny. la lune nous apparut, toute rouge au fond du ciel. « Lune sanglante, dit le général, présage pour demain ! » |
Au delà de l'ancienne porte, plus encore qu'à Devant-les-Ponts, tout est changé. Le long de la route de Sarrebrück, au milieu des casernes et des établissements militaires, entre lesquels nous croisons des officiers élégants, en charrettes anglaises, impossible de retrouver le terrain, jadis couvert des débris laissés
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par le génie, lorsqu'il détruisit les maisons et les jardins de la zone militaire où, deux mois durant, notre division agonisa.
La nuit qui tombe ne nous permet plus de parcou-
ir lentement, comme je l'aurais voulu, le champ de
bataille de Borny et celui de Noisseville. Je ne puis que montrer à mes compagnons la plaine où, le 14 août, à quatre heures du soir, les soldats d’infanterie, couchés près de nous dans les sillons, en attendant que leur tour vint de suivre vers Metz le mouvement de retraite, se dressèrent d’un bond quand le canon tonna en avant d'eux, et applaudirent en poussant des clameurs Joyeuses.
Plus loin, dans ce pli du terrain, s'élevait le château de Colombey, où se succédaient les avant-postes de l’ennemi et les nôtres, et que les Allemands brûülèrent enfin le 1° septembre, sous les veux de son propriélaire, notre camarade de Tricornot, officier d'ordonnance du général de Juniac.
Enfin, voici Noisseville. Là, dans ce champ, à neuf heures du soir, notre division, dont un des régiments venait, dans un brillant combat à pied, d'enlever le village de Coiney, fut arrêtée par la nuit. Les fantassins étaient pêle-mêle avec nous ; on dormit par terre, la bride au bras, si près des Prussiens, que nous entendions dans l’obscurité Les mouvements des troupes et les commandements des officiers. Au point du jour, les obus recommencèrent à tomber, les balles à siffler. Nous croyions marcher en avant, percer les lignes enncmies : l’ordre vint de battre en retraite.
Je montre à mes jeunes amis, en avant de nous. sur Ja route de Sarrelouis, le point où le maréchal Lebœuf, le 1° septembre au matin, était à cheval, entouré de
morts jetés sur le bord du chemin, etattendant, sombre et silencieux comme à Amanvillers, le coup qui met-
{rait fin à ses remords et à sa vie. Son chef d’état-
major fut tué [à : mon camarade de collège, Bernard de Vaudrimey, y fut, au moment où j'’arrivais près de lui, coupé en deux par un obus : la mort ne voulut pas du maréchal.
La nuit vient tout à fait. Dans l'obscurité naissante, le monument français inauguré la veille se dresse, énorme : on dirait que, d’un geste impérieux, l’image de la France nous montre les morts invengés qui dorment à ses pieds. Hier, le drapeau tricolore flottait
à cette place !
Au loin la brume, levée sur la Moselle, enveloppe la place de Metz d'un grand voile noir pareil à celui qui, il y à trente-huit ans, couvrait l’image de Fabert.
C'est fini. Nous rentrons, oppressés, repassant entre nous les souvenirs de la journée.
Eternel entretien de haine et de pitié.