‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 7 sur 97 · février · texte numérisé non relu

février

la vieille basilique, et, avec lui, l'amour de [a sainte religion, dont elle est l’image magnifique, l'amour de la patrie, dont elle a vu, depuis six siècles et demi, se dérouler l’auguste histoire.

Là, sous le triple portail en ogive, on vit un jour paraître, pieds nus, dans l'éclat de cette humilité qui brillait en lui « comme la pierre précieuse d’escarboucle en l’ornement de fin or », le saint roi Louis, suivi de sa cour, et portant la couronne d’épines du Christ, offerte par l’empereur de Constantinople Baudouin Il de Courtenay : il avait été la chercher en cetle pompe, jusqu'à Vincennes, pour la déposer ici en attendant que Pierre de Montereau eût terminé la Sainte-Chapelle.

Là, sur cet autel lointain, reconstruit par son ‘ordre, Louis XIIT avait voulu qu’une image de la Vierge s'élevât, « tenant entre ses bras celle de son précieux

fils descendu de la croix, pour monument et marque

incontestable » de la consécration qu'il faisait, par ses lettres patentes du 10 février 1638, de son royaume à Notre-Dame.

Là, sur ce seuil, tandis que le Te Deum, chanté pour la victoire de La Marsaille, remplissait de son accent triomphal les voûtes sonores, d’où pendaient, en un héroïque mélange, les drapeaux de Fleurus, de Steinkerque et de Nerwinde, le prince de Conti, perçant la foule qui obstruait l’entrée, prenait par la main le maréchal de Luxembourg, en s’écriant : « Place au tapissier de Notre-Dame ! »

Là, à l'endroit même où s'était déroulée l’ignoble

mascarade du 20 brumaire an IT, où, sur un autel de verdure, entre des théories de jeunes filles vêtues de blanc, une actrice de l'Opéra s'était assise pour figurer la Liberté et recevoir les hommages de ses adorateurs impies, dans cette nef où la Commune de 1794 empilait, pour les garder au frais, les tonneaux de vin destinés aux volontaires, un soldat victorieux, tout rayonnant de gloire, avait bravé les répugnances de ses compagnons impatients, les plaintes des intellectuels irrités, pour ramener dans son temple purifié la majesté divine et renouer avec la papauté l'alliance séculaire de la nation française ; et, là encore, spectacle prodigieux, le successeur de saint Pierre était venu, condescendant envers le restaurateur de l’Église de France, marquer de l’onction sainte le front orgueilleux du conquérant, jaloux, en égalant Charlemagne, de prendre sa place dans la famille des rois.

Ainsi, J'évoquais en mon esprit ces fastes immortels. Soudain, un silence écrasant fit taire la houle discrète de l'énorme foule. Sur le rythme antique du chant grégorien, l'hymne des morts descendit vers elle, et, sans gardes, sans aucun appareil de la puissance humaine, porté par quelques hommes, enveloppé dans la robe rouge, comme dans un étendard, le cercueil passa. L'instant d’après, sur un socle sans ornement, il se dressait, incliné vers le peuple.

Un grand évènement s’accomplissait. Pour la première fois, depuis un siècle, l'archevêque de Paris descendait dans sa tombe, sans l’escorte officielle des pouvoirs publics, sans l’ hommage commandé des corps de l’État.

De nouveau, les maîtres de la France, déchirant son histoire, brisant sa tradition, l’avaient violemment

séparée de l'Église catholique, et, parce qu’il était son représentant, ils refusaient de saluer d’un dernier hommage la dépouille de ce cardinal chargé d’ans et de vertus, de ce chef vénérable du premier des diocèses français, afin de marquer par un acte définitif que cette séparation voulait être une rupture.

La pauvreté du décor ajoutait à l'émotion qu'éveillait ce spectacle inusité. La ruine de l'Église dépouillée criait vengeance dans cette humilité, et une angoisse montait dans les âmes, à la pensée que cette basilique superbe, cette tombe elle-même où dorment les archevêques, n’est plus pour Dieu, pour la prière, pour la mort, qu’un asile incertain, demain peut-être profané.

Le spectre de l’avenir, sombre et troublé, avait chassé de mon cœur les grandes images du passé... Qu’attendre, que craindre, qu’espérer ?

Cependant le rayon qui, depuis le commencement de la fonction solennelle, à travers les images des verrières, descendait vers le chœur, s'était étendu, élargi, comme un voile transparent. Maintenant il venait s'épanouir sur le cercueil, où le vêtement de pourpre resplendissait ainsi d’une gloire inattendue.

Il me sembla que cette lumière répondait à mes secrètes pensées, et que, pardessus le chant funèbre, ce cercueil éclatant jetait un grand cri de confiante espérance.

J’entendais la voix du saint archevêque. Qui ne s’en souvient, de ceux qui l’ont connu? Qui n’a gardé la mémoire de cette parole calme et toujours sereine au milieu des douleurs, parmi les tribulations, et jusqu'à cette heure funeste où, chassé de sa demeure, il demandait un asile pour sa vieillesse outragée ? Qui

recueillit jamais de sa bouche un mot de désespérance, un soupir découragé ? Chaque fois que nous l’allions visiter, nous recevions le même réconfort : © Gonfiance ! nous sommes avec le Pape ! le salut viendra ! » Le cercueil lumineux jetait la même promesse. Defunclus adhuc loquitur. |

Alors mes veux rencontrèrent la foule innombrable ; elle se pressait dans la mef, dans les bas côtés, s’élevait le long des colonnes, se serrait contre les grilles | du chœur, Pourquoi ?

Il n’y avait rien à voir, rien que la basilique illustre, symbole de pierre qui portait vers le ciel l’image de la foi ; point de pompe, point de costumes, point de cérémonies, aucun spectacle ; les chants étaient craves ei rares. |

Pourquoi cette foule, sinon pour attester, par un mouvement peut-être chez beaucoup irraisonné, la persistance de la foi qui, malgré tout, vit dans ces ames, la force atavique qui, malgré tout, empêche ce peuple, façonné par le christianisme, d'oublier ses origines, de renier son sang et de retourner au paganisme barbare ? |

Près de moi, dans une longue file de places réservées, se tenait une troupe, nombreuse et serrée, de jeunes prêtres ; il ÿ avait là des fronts pleins de pensées, des yeux ardents, des joues creusées par l'étude et la fatigue. Ces hommes, presque tous, dépassaient à peine la vingtième année. À l'entrée de la vie, dans un temps où le sacerdoce ne leur offre aucune promesse terrestre et ne leur apporte que des menaces, üls ont

choisi délibérément cette voie rude et cet habit décrié ; ils ont sacrifié les joies humaines, les plaisirs de la jeunesse, peut-être les tentations offertes à leur ambition. Pourquoi ?

Pour servir Jésus-Christ, gagner à son nom, à sa cause, celte foule qui les entoure, inconsciente du grand acte qu’elle accomplit, et, derrière elle, plus loin, hors des vieux murs, là-bas, dans les quartiers immenses où le peuple s’agite, cette autre foule ignorante de Dieu, de son âme et de sa destinée ?

Ah ! comment dire les pensées enfermées dans ces fronts, les espoirs qui font briller ces yeux, les émotions qui remuent ces cœurs ! C’est là qu'est le secret de l'avenir. Si ces jeunes hommes sont une génération d’apôtres, la France verra renaître un peuple chrétien.

Comme j'éloignais d'eux, par discrétion, mes regards inquiets, ma vue retourna vers l'autel. Le rayon n’était plus sur le cercueil. IL couvrait de son large faisceau les robes rouges et violettes des deux cardinaux et des quarante évêques, assis dans les stalles sculptées, et venait, au pied du siège métropolitain, s'arrêter sur le front pàli par les veilles et par la douleur, du nouvel archevêque de Paris.

L'Église m'apparut dans la force de sa hiérarchie et dans l’éternelle jeunesse de sa vie sans cesse renouvelée. Je connus, au plus intime de mon âme, qu’une puissance invincible, plus grande que toutes les puissances de la terre, unissait, soutenait cette phalange vénérable, dont la troupe des lévites, debout près de moi. formait le dernier bataillon.

Une foi profonde, une confiance passionnée remplit mon âme. J’entendis, en mon cœur, la grande voix de la basilique, victorieuse du temps et de l’outrage des hommes, qui chantait le triomphe de l’Église catholique, et quand, porté par la foule, je me retrouvai dans la ville où commandent ses ennemis, je me sentis tranquille et fier d’être contre eux, avec la vieille cathédrale où commande le Christ.

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