MAT
statue de Jeanne d’Arc. Un petit perron donne accès
dans une pauvre maison. J’entre et, pendant que la q
Sœur qui m'a ouvert va chercher la supérieure, j’attends dans un humble parloir, étroit et nu, ciré comme
tous les parloirs de couvent, et meublé de chaises enpaille.
La fenêtre donne sur une petite cour sans arbres, où
de pauvres enfants s’ébattent joyeusement : une religieuse est là qui les surveille, les amuse ou les gronde doucement : des ouvriers, employés à quelque travail dans la maison, passent à côté d'elle, respeclueux et confiants.
Je contemplais ce spectacle, humble et tranquille, en songeant à M. Combes, comme on pense aux bourreaux devant les survivants de quelque tragique hécatombe, quand la porte du parloir livra passage à la supérieure et à sa compagne, souriantes et nobles, dans le grand habit blanc, qui les enveloppe et les couronne de lumière.
La visite de la maison commença, d’abord par une station dans la chapelle, modeste, et sans ornements, où, pareilles à des vols de mouettes abattues sur le rivage à l'heure du crépuscule, les religieuses sont prosternées devant l'autel, rivage immortel qui, au soir des journées de labeur, rassemble et repose les âmes fatiguées. Le dimanche, une centaine de pauvres gens,
hommes et femmes, viennent là, eux aussi, chercher,
au milieu des prosaïques douleurs de leur vie, une bouffée d’air surnaturel et de céleste poésie. Il y avait ici une école primaire : des centaines
d'enfants y recevaient gratuitement l'instruction, la nourriture et le vêtement. M. Combes a délivré la république de ce redoudable danger, afin d'assurer, comme disait M. Clemenceau au banquet Brisson, « la libération des intelligences écrasées sous le joug du dogme ».
Maïs la persécution, comme le sang, est une semence.
Les Franciscaines avaient des âmes à garder : on leur
arrachait celles des enfants : elles ont pris celles des jeunes filles. À la place de l’école, elles ont fondé un atelier d'apprentissage ; et cela aussi est une école, non pas seulement école de métier, mais école de travail, consciencieux et loyal, et par là école de courage : car « l’accoustumance à porter le travail est accoustumance à porter la douleur ». |
J'ai parcouru les chambres, largement aérées, où l'atelier est établi. Dans chacune, une religieuse enseigne elle-même la broderie aux enfants et aux jeunes filles. Il y en a quatre-vingts, depuis l’âge de treize ans. Dès le premier jour, l'enfant gagne un salaire qui s'élève de six mois en six mois, à partir de o fr. 25 : à seize ans et demi, la jeune fille gagne environ deux francs par jour. Elle devient alors ouvrière, reste dans la maison si elle le veut, et se fait des journées de cinq et six francs par jour. Tout se passe, d’ailleurs, le plus légalement du monde. Le travail dure neuf heures chez les petites, dix chez les grandes, avec un grand repos d’une heure et demie pour Île repas qu'elles apportent ou vont prendre chez leurs parents, et une autre interruption d’une demi-heure. L'inspectrice vient très souvent examiner les livrets, les registres et la tenue de la maison.
J’ai vu les broderies des grandes : ce sont de superbes
motifs, exécutés d’après des dessins qu’elles font ellesmêmes, sur les documents du Louvre. L'éducation artistique revit dans cette demeure avec ses belles et fortes traditions:
Tandis que nous parcourions les petites salles, la supérieure me parlait des autres œuvres établies dans la maison : un vestiaire pour les pauvres; un dispensaire où deux mille malades ont été, en 1907, soignés par un médecin spécial ; un patronage que fréquentent le dimanche trois cents enfants, venus des écoles laïques du quartier ; ajoutez à cela la visite à domicile des malades et de deux cents familles pauvres. « Alors, ma Sœur, vous parcourez tout ce quartier populaire sans difficulté ? » — « Jamais aucune. » — « Avec votre habit? » — « Mais oui, on le connaît et on le respecte : on nous voit faire le bien et je crois qu’on nous aime : les mamans ‘nous arrêtent dans la rue, pour nous dire que leur petite va avoir treize ans et qu'elles nous l’enverront ! »
Ce que je voudrais rendre, ce qui m'a frappé par dessus tout, c’est la gaîté, l’entrain, l'air de joyeuse sérénité avec lesquels me parle cette religieuse, même lorsqu'elle me raconte les difficultés du début. Songez qu'elles ont commencé leur œuvre dans une maison misérable de la rue de l’Ebre, un autre coin de la Glacière, où le réfectoire était une ancienne écurie servant aux ânes d’un nourrisseur, dont les mangeoires n'étaient pas enlevées.
Tandis que je l’écoutais, regardant avec respect, dans ses voiles blancs, ce visage calme et rayonnant, je son-
geais au grand mystère de la souffrance imméritée, à tant d’autres femmes pareilles à celles-ci, sous les uniformes divers de l’armée du Christ, condamnées, pour le bien qu’elles avaient fait, à l'exil, à la proscription, à la misère, comme ces Ursulines de Saint-Pol-de-Léon, que j'ai vues, entre deux rangs de soldats humiliés, traînées hors du couvent où elles élevaient, depuis deux siècles, six cents enfants du peuple, et qui s’en allaient, recueillies, la prière aux lèvres ! Je pensais aux injures, aux lourdes railleries, aux basses calomnies dont les abreuvent, chaque jour, les obscurs agents des haines maçonniques et qui retombent à leurs pieds, impuissantes à les irriter, et non pas dédaignées, mais recueillies avec amour, en ces âmes pressées de l’avide besoin des expiations volontaires.
Les récits que j'entendais accompagnaient étrangement mes pensées.
Un jour cinq de ces femmes en blanc débarquaient dans l’île de Madagascar, et, portées en filanzane, montaient de Tamatave à Ambohidratrimo, près de Tananarive. C'était en 1900 : le général Galliéni y avait établi une léproserie, pour isoler et soigner les malheureux atteints de l'horrible mal, qui ravage encore la grande île. Les Franciscaines, dès les premiers temps de leur fondation, avaient pris, près des lépreux de l’Inde, où leur ordre naquit il y a trente ans à peine, l'héroïque habitude de ce terrible métier d’infirmières. Le gouverneur leur demanda des religieuses pour sa léproserie ; elles acceptèrent avec joie, et, six ans du-
rant, au prix d’un courage ignoré du monde, elles furent, non pas seulement les gardes-malades, mais les mères, mais les sœurs, de tous ces misérables sans figure humaine, qui disputent au tombeau, un corps rongé de sa pourriture anticipée.
Oh! ne leur demandez pas de détails : elles ne diraient rien ; elles parlent de cela avec le même air de Joie, simple et naturelle, que tout à l'heure elles avaient cn me montrant les fines broderies.
Mais regardez les photographies qui sont là, dans ce livre posé sur la table : contemplez ces groupes de malheureux, réunis dans le village maudit, au seuil des demeures souillées, tendant leurs moignons mutilés, essayant de faire rire leur face gonflée, et vous verrez, au milieu d'eux, les femmes en blanc, nobles et souriantes comme celles-ci, qui passent entre leurs rangs, dans l’air chargé de vapeurs mortelles, pansant les plaies, distribuant des remèdes et des paroles Joyeuses, arrangeant des décors de fête, et berçant avec de tendres caresses, oui, avec des caresses, les enfants marqués déjà du funeste stigmate.
Vous pensez bien qu’un pareil scandale ne pouvait pas durer : que serait devenue la libération des intelligences? En 1905, les religieuses apprirent que la France ne voulait plus de leur dévouement! Non, ce n’est pas la France qu'il faut dire, mais la secte qui l’opprime. Elles ne recevaient d'autre subyention que leur modeste entretien ; malgré leur pauvreté, elles offrirent de prendre à leur charge la léproserie, conjurant qu'on leur laissät « leurs chers lépreux », comme :
elles dirent dans la supplique où elles imploraient l’étrange faveur. |
C'était encore trop! M. Augagneur venait d'être nommé proconsul. Depuis deux ans qu'il est là, la persécution est ouverte contre le christianisme ; les protestants ne sont pas plus épargnés que les catholiques. Il paraît qu'il y a, à Tamatave et à Tananarive, une « Ligue des droits de l'homme » qui veille sur la Hbération des intelligences, et si bien, que M. Paul Viollet, membre de l'Institut, a pu conclure un article très documenté par cette humiliante constatation : « La liberté de conscience est moins respectée à Madagascar, sous le régime français, qu'elle ne l'était sous le gouvernement de la reine Ranavalo. »
On assure qu'en quittant la France, interrogé sur ses intentions au sujet de la léproserie, le commissaire de la république répondit : « Ge n’est pas la place des femmes ! »
Mot qui fait rêver et découvre une étonnante mentalité! On croyait, jusqu'à M. Augagneur, que les femmes avaient, pour les œuvres de miséricorde, une douceur, une grace et une sensibilité, qui doublent le prix des soins qu’elle donnent aux malades, el ce tableau des lépreux, tendrement pansés par des mains féminines, avait. dans son horreur, une émouvante beauté.
Nous avons changé cela. Au mois de juillet 1906, les Franciscaines furent remplacées par un ancien gendarme, pour la plus grande gloire de la pensée libre, et les moins malades, parmi les lépreux, devinrent les infirmiers.
Les Sœurs sont restées sur la colline voisine, contemplant le vallon empesté comme, d’un sommet proche, l'exilé contemple la terre natale. Les lépreux
demeurés en liberté viennent Les y chercher ; ceux de la léproserie les pleurent et elles, courageuses dans « leur accoustumance à porter la douleur », elles attendent là, comme elles attendent à la Glacière, en formant des ouvrières, l'heure où, par la grâce de Dieu, les hommes leur rendront la place dont elles s’obstinent à réclamer le périlleux honneur.
I fallait partir : je rentrai dans Paris. C'était la fin du jour : les Champs-Elysées étaient en fête ; le soleil descendait, glorieux, dans le portique triomphal, et, sur l'avenue. les automobiles se croisaient en tous sens. Le mot du roi Lear me vint à l'esprit : « O luxe, ce serait une bonne médecine pour toi de souffrir par instants ce que supportent les misérables. Cela t’inspirerait l’idée de leur donner un peu de ton superflu, pour que les dieux leur semblent moins injustes. »
Si le cœur vous en dit, passez ce soir ou demain rue de Grenelle, 84, à la salle de la Société d'horticulture. C’est la vente annuelle des Franciscaines. Vous Y verrez les beaux ouvrages de broderie qu'elles enseignent aux jeunes filles de la Glacière, et vous contemplerez, dans leur grand habit blanc, qui les couronne de lumière, les infirmières de Madagascar, inconsolées de leurs chers lépreux. Si vous avez du superflu, c'est le cas de penser à la médecine du roi Lear.