VIT. — LA CHARGE DU NOM
C'est un tableau singulièrement émouvant que la dernière scène de l’Émigré, où s'éteint l'éclat mourant des traditions antiques, chassées par l’obscure montée des temps nouveaux, quand le père, dépouillé de sa richesse et de sa postérité, se retire, enveloppé du vieil honneur de sa race, laissant un adieu déchirant à l’enfant destitué de son nom, mais, malgré lout, Re à l'esprit qui souffla sur son berceau.
Cet effondrement d’un passé dont, cependant, la trace reste si profonde, pose devant notre société désorganisée une question qui touche aux sources mêmes de sa vie, celle de «l’imbrisable unité », suivantle mot de Bourget lui-même, formée par les siècles entre les aïeux et leurs descendants. C’est par là que le drame est vraiment orand.
Sous un autre aspect, l’illustre auteur d’Un Divorce place encore ici, avec sa belle audace, les hommes de son temps en face des deux thèses dont le choc remplit leur histoire, l’individualisme et la solidarité sociale, l’égoïste indépendance de l’homme et sa subordination au bien général.
« Je revendiquais le droit de l'individu à vivre sa vie », dit Landri dans l’entrevue suprême où s’accuse
1. À propos de l’Émigré, pièce de M. Paul Bourget (10 novembre 1908).
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COMBATS D'HIER ET D'AUJOURD HUI 203 de
l’amère déception de deux cœurs brisés par la funeste révélation qui les a séparés. Mais il ajoute aussitôt : « J'ai senti que le fond du fond de l’homme est dans la solidarité entre son présent et un passé qui était le sien avant qu'il existât. »
Dans le heurt de ces deux formules éclate tout le différend dont souffre, à en mourir, la société fran-
çaise.
La situation même, si cruellement hardie, des deux
héros donne au sujet toute sa profondeur, achève, si j'ose dire, de le socialiser. |
En vain tous les liens qui les unissaient ont paru violemment rompus. L'influence familiale subsiste et s'affirme tout à coup, à l'heure décisive, quand le moment vient, pour le jeune officier, de lever la main contre la porte sainte.
Il connaît, à cette heure, le mystère et la tache de son origine; le scrupule religieux ne le tourmente point. Cependant, au jour tragique de l'inventaire voici que, tout à coup, il obéit à la sommation d’un sang qui n'est point dans ses veines.
Pourquoi? C’est que la tradition, qui mit sur son âme sa forte empreinte, l'éducation qui, profondément, pénétra son cœur, ont, elles aussi, des voix mystérieuses et irrésistibles, plus hautes à certaines heures que toutes les clameurs de l'esprit révolté. Jamais la théorie du milieu ne s’afflirma sous une forme plus saisissante.
Nul, assurément, parmi ceux dont l’insouciante lésèrelté n'’efface pas, de son souffle impatient, les impressions de chaque jour, nul ne peut entendre sans frémir la scène où l’âme de notre pauvre armée, dé-
chirée par des mains impies, est apportée toute pantelante. Il y a moins de trois ans, cette dispute d'officiers sur les obligations de la discipline torturait des cœurs de soldats : c’élaient nos amis, nos proches, nos camarades de la veille ! et, pendant qu’elle se déroulait sous mes yeux, les lugubres tableaux reparaissaient à mon souvenir, les épées brisées tombaient devant moi, à jamais perdues pour la France, et des voix montaient, de ce passé d'hier, douloureuses et fières : « En entrant dans l’armée, nous sommes prêts à faire tous les sacrifices, mais notre honneur est à nous : nous voulons le garder intact! » Ce fut toute la défense du capitaine Cleret-Langavant après l'inventaire de Saint-Servan. Ainsi parlait Blaise de Montluc : « Nos vies et nos biens sont à nos roys, l'âme est à Dieu, et l'honneur à nous : sur mon honneur mon roy ne peut rien. » |
Mais, je l’avoue, j'aurais voulu plus encore, j'aurais voulu voir, sous le porche de l’église, le vieux gentilhomme dressé, comme le spectre de l’aïeul enseveli au seuil du Saint Sépulcre, et, muet, opposant, par sa seule apparition, la barrière des siècles à l’enfant tenté de prévariquer !
Dans ce geste vainqueur s’enferme l’idée même du drame. Il ne s’agit plus seulement, en face de l’église d'Hugueville, du commandement et de l’obéissance militaires. Le refus de l'officier, c’est l'hommage rendu à la toute-puissance de la tradition : c’est l'affirmation du respect pour la « cendre des morts qui créa la patrie ». |
Contre cette tradition, contre celle cendre des morts, la Révolution a élevé l’orguecilleuse et fragile concep-
tion de la société individualiste. Tout ce qui, sur le vieux sol de ‘la France, pouvait offrir l’image de la durée et, par une succession perpétuelle, relier les vivants aux ancêtres, parut à ses législateurs un outrage à la souveraineté de l’homme. Le lien familial, la permanence du patrimoine, l'abri corporatif tombèrent sous leurs coups savamment calculés.
Le Code civil, par le titre des successions, la loi qui détruisit les corporations, celles qui bouleversèrent d’un seul coup toutes les conditions de la propriété furent, pour cette folle désorganisation, des armes toutes-puissantes. La société démocratique est née parmi les ruines qu’elle à faites. Elle s’y débat dans limpuissance, s’obstinant à construire, tantôt par la main d’un homme, et tantôt par l'effort de la multitude, un édifice sans fondements.
Depuis plus d’un siècle, philosophes, historiens, littérateurs se sont faits, pour cette entreprise, les complices des gouvernants.
La lutte contre l'Église catholique n’en est elle-même que l’inévitable conséquence. Ne garde-t-elle pas le dépôt des croyances ancestrales, publiquement reniées ? Son histoire n'est-elle pas la constante attestation de son alliance, officiellement déchirée, avec la nation française ? N’est-elle pas surtout, par sa doctrine et sa constitution, la plus haute des puissances sociales et la vivante expression de la perpétuité ? À cause de cela, il fallait que la Révolution lui fit une guerre implacable.
Nous touchons aujourd’hui au terme fatal de ces lon- gues aberrations. Le socialisme, qui, en dépit de son nom, est l’aboutissement logique de l’individualisme, va bientôt abattre définitivement toutes les forces vives de notre pays.
Ceux qui reçurent du passé l'héritage des traditions seront-ils les spectateurs indifférents ou résignés de celte irrémédiable décadence ? La douloureuse his-
toire de l’Emigré sera-t-elle pour eux une sentence ou
une lecon ? C'est à eux de le décider.
QI y a, dit Landri en parlant de celui qu'il croit son père, il y a une France contemporaine, Il y est, il n'en est pas. Elle ne veut pas de lui, qui ne veut pas d'elle. Ilaura passé sa jeunesse, son âge mûr et sa vieillesse à figurer dans une fastueuse parodie d’ancien régime, entre ses réceptions, sa chasse à courre et l’inutile patronage d'une clientèle qui vit de son luxe et de sa générosilé. »
Tout le problème du devoir social est dans cette plainte amère. Que la France contemporaine ne veuille plus des représentants de son passé, c’est peut-être une apparence plus qu'uné réalité. Mais qu'ils ne veuillent pas d'elle, c’est ce que ne leur permettent, à mon gré, ni les idées qu'ils ont à défendre ni le sang qui remplit leurs veines. De cette double répudiation, la seconde serait presque la justification de la première. |
Balzac, le grand voyant social auquel Bourget mérite si souvent d’être comparé, a écrit quelque part, en parlant de la noblesse, cette phrase profonde : « Au lieu de jeter les insignes qui choquaient le peuple et de garder la force, elle a laissé saisir la force et s’estcramponnée aux insignes. » |
Est-ce que le marquis de Clavier - Grandchamps « dans sa fastueuse parodie d’ancien régime » n’est pas.
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justement le noble de Balzac? Sa fin, j'en conviens, n’est point sans majesté, et son dernier mot exprime avec une digne tristesse le lamentable aveu de sa destinée : Q J’aurai été un vaincu ; j'aurai défendu des tombeaux. »
Mais il n’y a d’irréparables que les défaites volontaires, et les tombeaux, ne sont l'asile définitif de la mort que pour les hommes sans espérance et sans foi. Les fils n’ont pas le droit de s'asseoir, en versant des larmes stériles, sur ceux de leurs pères. Car ces tombeaux gardent des idées.
Des choses ont péri qui ne peuvent renaître. Peutêtre, en les examinant, verrait-on que, dans le nombre, beaucoup n'étaient plus que des « insignes ». Gelles-là ne suffisent plus à donner « la force », que peuvent.
seuls apporter le travail, l’énergie morale et l’intelli-
sgence des besoins sociaux.
Qu'au lieu de se cramponner aux insignes, les descendants des antiques familles, si longtemps mêlées à la vice nationale, s’arment de cette force ! Elle réveillera les idées qui dorment dans les tombeaux, et sans lesquelles la France ne peut subsister.
Si c'est, comme le veut le marquis de Clavier, une illusion de prétendre la servir malgré les hommes qui la gouvernent, cette illusion, du moins, entretient dans son corps intoxiqué le germe de la vie.
Le « poids du nom », dont Landri se plaint si rudement, peut en notre temps rendre ce service difficile, ingrat et dur. Mais le nom pèse parce qu'il est une charge, et cette charge est de donner au pays des hommes toujours prêts à le servir. Ceux qui en trouvèrent dans leur berceau l'honneur et le profit ne sont pas libres de la rejeter, à cause de sa présente incom-
modité. Leur devoir est de la remplir quand même, comme ils le peuvent, à travers les dégoüts et les obstacles.
Mon grand confrère ne me blämera pas, j'espère, d'avoir tiré cette conclusion de son drame. Elle me fut inspirée par la belle parole du vieux marquis : « Je n'ai pas assez vu, dans le rang où la Providence m'avait mis, le bien à faire. »
VII — LA VILLE DE L'AVENIR t
En cette aurore d'année, assombrie de menaces et d’inquiétudes, ceux qui, malgré tout, ne se résignent pas à désespérer de leur pays, ont l’instinctif besoin de s'élever au-dessus des tristesses et des hontes, pour chercher, loin des vaines excitations de la politique, de fortifiants spectacles et de fécondes pensées.
Je me suis, l’autre dimanche, donné ce réconfort, et je voudrais dire à mes lecteurs où je lai rencontré.
C'est aux Lilas, là-bas, bien loin derrière le Pêre- Lachaise. Ce nom, dans ma jeunesse, éveillait encore des tableaux gracieux, dans un décor verdoyant, semé de guinguettes joyeuses et de berceaux fleuris. Paul de Kock l'avait illustré : les collégiens, en ce temps-là, lisaient ses livres en cachette ! Il avaït Fà sa maisonnette, où il avait appris un jour, à ses dépens, que les lilas, propices à ses amoureux, abritaient aussi des cäambrioleurs. L'Empire la lui prit, pour en faire le kiosque à musique du fort de Romainville : il ne s’en consola point.
| Aujourd'hur, il n’y à plus de kiosque et plus de lilas, mais à la place des guinguettes et des berceaux, une ville quelconque, laide et sans poésie, d’où montent des cheminées d'usine. Un peuple flottant de dix mille ouvriers y passe plutôt qu'il n’y réside.