‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 3)Chapitre 94 sur 97 · VII. — L'ARMÉE RÉVOLUTIONNAIRE · texte numérisé non relu

VII. — L'ARMÉE RÉVOLUTIONNAIRE

Qui se souvient encore du congrès de la Confédération générale du travail, tenu à Marseille au mois d'octobre dernier ?

Depuis, la vie a marché : menaces de guerre, affaire Steinheil, affaire Mattis, grand complot réactionnaire, sans compter les élections sénatoriales et le budget de quatre milliards, c’est de quoi faire oublier un si pauvre fait divers. Pourtant, ce fait divers est la préface de l’histoire qui s’écrira demain. Dans quelques années peut-être nos fils la liront avec des larmes. |

Ainsi, en 1871, après les Jours sombres de la Commune, nous apprenions l’histoire de «l’Internationale ».

Retenons bien les noms des chefs de la GC. G. T.: qui

sait à quel drame ils sont destinés ?

Au congrès de Marseille, comme on discutait avec passion l'attitude du comité confédéral dans la récente émeute de Draveil, un orateur, M. Mathieu, conseiller prud’homme parisien du bâtiment, s’écria : « Vous voulez faire la révolution derrière votre bol de tisane.

On ne crée une armée révolutionnaire que par l’action. »

La création d’une armée révolutionnaire, voilà l’idée

dominante du congrès, celle qui a été ratifiée par 947

voix, c’est-à-dire par les voix de 947 représentants de groupes organisés, contre o et 109 bulletins blancs, en

.1. 6 janvier 1909.

déclarant que « les actes du bureau et du comité confédéral ont été l'expression du mandat qui leur avait été confié ». |

Je voudrais essayer de préciser, s’il se peut, l’état d'esprit des hommes qui préparent ainsi notre avenir.

Dans la collection si intéressante des Mémoires el Documents du Musée social, le très distingué délégué au service industriel et ouvrier, M. Léon de Seilhac, vient de publier le compte rendu de ce congrès, auquel il a assisté.

IL faut méditer cette œuvre historique, d'autant plus saisissante qu'elle est une pure et simple analyse des débats, écrite avec la sincérité d’un loyal observateur.

La municipalité de Marseille ayant refusé la Bourse du travail, le congrès se tint dans la salle de banquet Lovy, «le Brébant parisien ». Il y avait 1à 500 délégués, porteurs de 1.118 mandats. Depuis deux ans la Confédération a gagné 91.125 membres et 151 groupes, et elle compte aujourd’hui 294.308 adhérents, répartis en 2.586 syndicats. |

Évidemment ces 300.000 hommes ne sont qu'une minorité dans la massse énorme des travailleurs ; mais cette minorité est agissante et organisée ; elle incarne les revendications populaires. Le jour où, servie par les circonstances, elle se mobilisera, la solidarité ouvrière entraînera derrière elle la foule industrielle. C'est l’armée active de la révolution sociale. Dans ses états de situation figurent des corps puissants, Îles 20.000 hommes des textiles, les 4o.ooo du bâtiment,

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les 44.000 des chemins de fer, et les 45.000 mineurs dont l'admission fut un évènement.

M. Broutchoux s’en est vivement plaint au congrès,

et sans mâcher les mots. En sa qualité d’anarchiste,

c'est un homme furieusement autorilaire, comme il apparut à une des séances qu'il présidait et dans laquelle il eut, pour rappeler à l’ordre Les interrupteurs, une parole bien propre à rendre jaloux M. Brisson. «ILy a, s’écria-til, des orateurs qui embêtent, mais il y a des interrupteurs qui sont encore plus embélants, s’il se peut. » : |

M. Broutchoux, donc, se montra très irrité par l’admission de ces mineurs dont il repousse l’idée réformiste. Ge sont, dit-il, « des instruments entre les mains des politiciens », et il nomma de toute la bouche

quelques-uns de mes plus notoires collègues, Basly et

Lamendin, Bouveri et Jaurès, et encore «l’ex-camarade Briand ». | Mais le secrétaire général de la Fédération lui répliqua : « Notre entrée a trop effrayé le gouvernement pour que vous laissiez croire que ses craintes étaient

- peu fondées. »

Je ne sais pas si le gouvernement a été effrayé, en effet, de cette adhésion des mineurs. Mais s’il l’a été, ïl a eu bien raison et nous ferons bien, nous autres bourseois, d'en peser aussi la gravité.

Lorsqu'elle fut connue, les politiques avisés, dont la grande habileté consiste à se jeter dans les bras des révolutionnaires pour mieux les contenir, s’en réjouirent comme d’un coup de maître. Je les entendsencore :

« Vous verrez : ces mineurs sont des sages ; Lamendin est un conservateur et Basly presque un réactionnaire. Ces 45.000 hommes vont tenir tête, dans la Confédération, aux révolutionnaires. » Le congrès de Marseille est venu et M. de Seilhac nous apprend que « les mineurs se sont abstenus sur la question de l’antipatrio- tisme, tout en s’excusant de leur abstention. Dans tous les autres votes, ils se sont solidarisés avec le comité confédéral. » ;

Voilà, prise sur le fait, l’inévitable sujétion du nombre aux volontés actives. L'exemple est frappant et montre combien fragile est la confiance que, dans une récente discussion, M. Viviani témoignait en la vertu

des éléments modérés. M. Clemenceau, quelques jours

avant le congrès, avait, dans son discours de Bandol, fait appel à cette confiance dans le parti réformiste. « Que la Confédération, disait-il, soit momentanément aux mains des perturbateurs, cela n’est pas contestable. Mais il n’en est pas moins vrai que l'immense majorité des adhérents sont ennemis des méthodes violentes. » En effet, les statistiques sont décisives: en tenant compte seulement des organisations qui ont plus de 10.000 membres, les révolutionnaires en ont 64.000, les réformistes 95.590, presque 32.000 de plus. M. Clemenceau le savait ; il savait aussi que le vote par mandats annulait cette majorité, et il se croyait bien sûr de son fait quand il ajoutait : « Au lieu de porter la main sur ce commencement d'organisation ouvrière, il nous paraît plus politique de permettre à la majorité de rétablir elle-même sa puissance par la simple vertu d’un scrutin normal qui fera rentrer dans l'ombre une minorité de dictateurs sans mandat. »

Au congrès qu'arriva-t-il? M. Victor, du bâtiment,

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lut ces paroles du président du Conseil et il ajouta :

« Les organisations qui réclament le referendum sont condamnées d'avance par ce texte; elles savent de qui elles font le jeu. » Gela suffit pour parer «le coup du referendum ». Il fut repoussé, comme la représentation proportionnelle, par 741 voix contre 383 et 19 bulletins blancs.

La grande discussion sur l’antimilitarisme ne fut pas moins instructive. Un fait suffit à marquer ici les dispositions de l’assemblée. IL y avait, à l’ordre du Jour du congrès, un certain nombre de questions professionnelles : les heures du travail, les accidents, le lock-out. Aucune ne fut discutée. Pendant quatre jours on batailla sur le comité confédéral, sur la représentation proportionnelle, et sur les relations interna-

{ionales.

On était au vendredi. Le congrès allait finir le len-

demain. Des questions professionnelles, pas un mot.

L'antimilitarisme absorba les deux dernières journées.

Là, par exemple, on se passionne et ce qu'on entend est à faire frémir. M. Ebers dit : « Le devoir du syndicat est d’être antipatriote ; la patrie pour nous n'existe pas, nous n'en avons pas. » M. Janvion déclare

que l’antimilitarisme n’est pas suffisant et qu'il y faut.

ajouter l’antipatriotisme. M. Mathieu dit que les terrassiers « lui ont donné mandat à l’unanimité de voter läa motion qui conclut à la propagande non seulement

antimilitariste, mais antipatriotique ».

Les modérés, les réformistes essayèrent, il est vrai,

de résister au courant. Mais comment? Par une motion

qui déclarait que « la question du patriotisme et de l'antipatriotisme relève uniquement de la conscience individuelle », puis par un discours, d’ailleurs courageux et habile, de M. Niel qui, sans combattre directementl’antimilitarisme, s’attacha à montrer que c'était une discussion d'ordre politique, qui n’a pas sa place dans une assemblée syndicale.

Rien n’y fit. Le lendemain, la discussion reprit avec ardeur, et cette fois presque exclusivement sur l’antipatriotisme. Les hervéistes, nombreux dans le congrès, donnèrent en masse. IL y eut, dit le rédacteur, netlement anarchiste, de la Voix du peuple, vingt et un discours de réunion publique.

Le comité confédéral, effrayé de l'intervention des

hervéistes, modifia la formule de sa motion en disant

seulement, sans parler de désertion ni d’insurrection, «que les travailleurs n'ont pas de patrie ». C’est un mot de Karl Marx ; mais on n’en nomma pas l’auteur, suspect, paraît-il, aux confédérés.

La motion fut adoptée par 681 suffrages, contre 42x et A3 bulletins blancs, sur 1.145, les mineurs s'étant abstenus. Voilà la puissance des réformistes |

Tel fut le congrès de Marseille. Cela est un peu plus ‘important, j'imagine, que le scandale du jour.

Le pireest qu'il n’y a pas de remède à cette effrayante situation. Il faut en courir le risque formidable. Car elle est le fruit d’un quart de siècle de corruption sociale et morale. C’estune misérable illusion de croire qu'un coup de force peut y mettre un terme.

La Confédéralion générale n’est pas une cause, c’est

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un effet. [IL y eut à Marseille une discussion très instructive sur la fusion des fédérations de métier dans les fédérations d'industrie. M. Gerôme la demandait, « parce qu'il ne doit pas y avoir d'intérêt corporatif, mais seulement l'intérêt général », et cet intérêt général, quel est-il? La lutte contre le patronat organisé, pour laquelle le prolétariat doit s'organiser à son tour ; il ne peut le faire que par la fusion de toutes les fédérations. M. Latapie, des métallurgistes, dit : « Les patrons ont créé des caisses de résistance avec plus de . 800.000 francs de cotisations. Ils peuvent résister à six mois de grève générale. Pour leur résister nous-mêmes, il faut faire la fusion. »

À cet argument je défie qu’on trouve une réponse.

La Confédération est dans la logique des faits. En face des patrons, les ouvriers ont le droit de se coaliser. C’est la juste conséquence des doctrines proclamées par ceux qui, il y à vingt-cinq ans, au lieu d'organiser les professions, armèrent les patrons et les ouvriers pour la guerre sociale.

D'autres, à cette époque, la prévoyaient et annonçaient l’'épouvantable rencontre des intérêts et des passions qui grondent à nos oreilles. Dans le même temps, ils conjuraient les maîtres de la France de ne pas détruire dans l'âme populaire, en la fermant aux leçons du christianisme, la source des grandes vertus de devoir et de sacrifice qui font ies soldats et les patriotes.

Ils ne furent pas écoutés. Tout se paye à la fin.

Nous touchons à l'échéance.

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