L'EXPULSION DES SŒURS DE ROSCOFF
Eli pn'sence de l'émotion grandissante, soulevée dans le Finistère par les mesures tvranniques de M. Combes, les représentants catholiques de ce département firent auprès du ministre une dernière t(Milalive pour en olitenir le retrait, et lui adressèrent la lettre suivante :
^lorl.iix, .Hi juillet.
MoxsiELR LE Président du Conseil,
Comme représentants du départemcnl du Finistère, nous avons le devoir de vous faire connaître publiquement la situation créée dans le déiDartement par l'odieuse campagne que vous avez commencée contre les écoles de sœurs. A peine vos projets ont-ils été connus, que, dans toutes les communes menacées, la population tout entière, riches et pauvres, hommes et femmes, paysans, ouvriers et marins, s'est spontanément soulevée dans un élan d'indignation dont votre préfet a dû vous rendre compte.
Devant cette fîère et énergique attitude, vous avez déjà reculé, en effaçant de vos listes de proscription une partie des écoles condamnées, et en avouant vous-même, par le décret qu'il vous faut maintenant
iS COMBATS DIlllîK El D AL JOl UDHl I
aiiachorà M. le l'rcsidciil de la République, l'abus de pouvoir (]U{' vous aviez commis.
La |)opidalion. elle, u'a pas fait un pas en arrière; elle demeiuc résolue à défendre les victimes ((ui restent désignées. En nous associant, comme c'était notre devoir, à ces légitimes protestations, nous n'avons cessé de recommander à tous le calme, la sagesse, le respect de la légalité. Nous continuons à le faire chaque jour, à multiplier nos cfforls pour prévenir les violences.
Mais nous devons vous le diie hautement, les esl^rits sont ardemment surexcités par votre Iblle et cou- |)able enlrcprise. Si, contrairement à nos conseils et à nos eff'orts, vos provocations entraînent une résistance A'iolenle, si d'irréparables malheurs en étaient la conséquence, vous en porteriez la responsabilité devant le pays et devant l'histoire.
C'est à vous d'aviser pendant qu'il en est temps encore.
Henri de Ciiamaillaud. sciuileur : viceamiral DE Clveuvu.le, sénateur ; comte Albert de Mln. député ; G. Mios- SEC, député: Emile Villiers, député.
En même temps, ils faisaient appel h la fcimclé el au calme de la population :
PÈUES et mères DE FAMILLE,
M. Combes a reculé devant votre fîère et énergique altitude. H avait prétendu, sans lois et sans droit, ferr mer, par une simple circulaire. 2.600 écoles, en expulser les sœurs et les obliger à réintégrer sur l'heure leurs maisons mères.
COMBATS D HIER ET DAUJOURDHUI IQ
Effrayé de la révolte légitime et universelle soulevée par cet acte scandaleux de violence administrative, il n'a pas osé exécuter jusqu'au bout ses menaces.
Il a d'abord reconnu le droit à l'existence qu'une grande partie de ces établissements tiennent des décrets qui les ont antérieurement autorisés à recevoir des dons, des legs. Il a renoncé pour le moment à les fermer.
Pour les autres, qui sont le plus petit nombre, il a, en fait, avoué qu'il avait commis un abus de pouvoir et, pour couvrir les mesures de proscription, il lui faut arracher au chef de l'Etat la signature d'un décret. C'est une première et double victoire.
Elle est due à la fermeté, au calme de votre résistance. Il faut y persévérer, en lui conservant le caractère légal qui a fait sa force, sans offrir à vos persécuteurs l'occasion qu'ils cherchent d'exercer des violences contre les personnes.
En présence d'une circulaire ministérielle qui n'était qu'un acte arbitraire, nous n'avons cessé de vous recommander, dans votre résistance, de ne jamais vous laisser aller à des voies de fait contre les agents irresponsables du pouvoir.
A plus forte raison, devant un décret, illégal au fond, mais régulier dans la forme, devons-nous vous répéter, et plus nettement que jamais, les mêmes conseils.
Demain, comme aujourd'hui, comme hier, demeurez maîtres de vous devant l'odieuse provocation qui vous est adressée : ne donnez pas de prétexte à vos maîtres provisoires pour vous dénoncer comme des rebelles.
Mais demeurez debout, inébranlables dans votre protestation I Que les exécuteurs des décrets de M. Gom-
20 COMBATS D IIIEU ET D AUJOURD HLI
bcs VOUS tionvent à \otre poste, groupés par ce cri de ralliement dont retentit la France entière : « Vivent les sœurs ! Vive la liberté!
Henri de Chamaillahd, sénaleur ; viceamiral DE Clverville, sénalear ; comte Albert deMln, député; (i. Mios- SEC. député; Emile \ illjeus, député.
Malgré les avertissements si jinldiisés qui lui étaieiil adressés, ell'altitude énergique des populations, M. Combes persista dans sa funeste politique, provoquant dans toute la Bretagne des scènes déplorables.
M. de jNIun a fait, desincideiils «pii marquèrent Texpulsidii des sœurs de RoscofT, le récit que nous repioduisons :
J'arrive de RoscofT où la fermeture de lécole des Sœurs a eu lieu hier avec des circonstances particulièrement émouvantes, que les dépèches ont étrangement dénaturées.
Depuis dix jours, ainsi que je vous l'ai fait savoir, la population était dans la plus vive agitation.
L^ne garde permanente, de jour et de nuit, était organisée à lécole ; une surveillance continuelle était établie sur la route et sur la voie du chemin de fer de Saint-Pol-de-Léon à RoscofT ; des signaux convenus devaient avertir la population. Dans la nuit de vendredi à samedi dernier, une alerte avait permis d'en éprouver l'efficacité : en moins d'une heure, ime foule immense était accourue.
Depuis, cette surveillance ne s'était pas relâchée une minute. La population se montrait de plus en plus ferme et résolue. Mes amis. MM. de Guébriant. con-
seiller général, de Kerdiel, de La Sayelte, et moi, ne quittions plus l'établissement, en compagnie de M. Kelenfois, constructeur de navires, et d'un groupe de Roscovites d'un admiral)le dévouement. Malgré l'extrême fatigue de ces veilles prolongées, personne ne songeait au repos. Lundi, le maire ayant eu la malencontreuse pensée de vouloir faire lire, par l'agent municipal, une lettre du préfet exhortant les habitants à la soumission, plusieurs étrangers, actuellement en villégiature à Roscoff, et des étudiants du laboratoire de zoologie établi dans cette ville, donnèrent le signal dune manifestation spontanée qui imposa silence à l'agent et, bientôt suivie d'une partie de la population, parcourut les rues, en criant : u Vive la liberté ! », et en acclamant les Sœurs.
Lundi soir, le bruit se répandit que l'exécution aurait lieu le lendemain. Des cyclistes de bonne volonté, appartenant à des familles d'étrangers, vinrent se joindre aux estafettes ordinaires. A troi;^ heures, l'éclairage inusité de la gare révéla l'attente d'un train spécial. La foule était déjà considérable. A quatre heures et demie, les cyclistes dévalaient à toute vitesse vers le bourg, annonçant l'approcho de vingt-cinq gendarmes ; en même temps, le son des trompes, des cornes, des clairons éclatait de tous côtés dans la campagne, pendant que la sirène, installée sur la tour d'une sorte de belvédère oii venait d'être hissé un grand pavillon tricolore, remplissait l'air de ses mugissements. Alors ce fut un flot pressé de paysans et de paysannes, qui, de tous les villages environnant Roscoff, de la ville de Saint-Pol, de la paroisse voisine de Santec, vint s'engouffrer sur la route conduisant de la gare à l'école. Une acclamation salue l'arrivée d'un
22 COMbATS D IHEU ET D ALJOLRD HUI
•^roLipe compact : ce sont les c îlieiis ». (jui, au nombre (le cent, sont accourus, en l:)arques, de 1 ile de Batz, d'où ils ont vu le pavillon et entendu la sirène.
V cinq heures et demie, le train spécial est signale. 11 y a, à ce moment, devant l'école et sur la route, environ trois mille personnes, hommes et femmes, entassés en une masse impénétrable : le silence est profond. M. de Guébriant et moi, nous sommes en avant, accompagnés de quelques amis. Les hommes forment d'abord une colonne épaisse ; les femmes viennent ensuite. C'est nous qui avons fait prendre ces dispositions, dont nous nous féliciterons grandement tout à l'heure. Un, deux, trois cyclistes apportent les dernières nouvelles : les voilà !
Une troupe nombreuse s'avance : en tète, deux commissaires de police, suivis d'un fort détachement de gendarmes, et, derrière lui, deux comj)agnies du 118" en garnison à Morlaix, commandées par deux capitaines et un lieutenant ; à côté des commissaires, un homme, la tète basse, semblal)lc à un condamné conduit au poteau d'exécution : c'est le serrurier. On n'en aurait pas trouvé dans la commune !
A trente pas de la foule, la troupe s'arrête : un grand cri de «Vive l'armée! » s'élève: M. de Guébriant et moi, nous nous portons en avant et, d'une voix forte, l'un après l'autre, nous protestons énergiquement contre l'attentat ({ui se prépare ; les commissaires écoutent chapeau bas ; une immense acclamation répond aux deux représentants du pays : c Vive la liberté ! Vivent les Sœurs ! Vive l'armée ! »
L'un des commissaires prend alors la parole et, d'une voix basse el embarrassée, prie les manifestants de le laisser accomplir sa mission : ceux qui ont entendu répliquent par un liurlement de })rotestation aussitôt répété de proche en proche.
Je dis à voix haute : « Nous ne céderons qu'à la. force ! Faites les sommations. » Le commissaire veut prononcer la formule : d Vous n'avez pas le droit ! crie la foule, les tambours I vous ne savez pas votre métier ! » Geste éploré du commissaire. Trois petits tambours passent à travers les rangs des gendarmes, le visage ému. contracté. Un roulement et la voix blanche du commissaire : « Que les bons citoyens se retirent! on va faire usage de la force. » « Vive la liberté ! » répond la foule : puis un silence profond : lud ne bouge. Second roulement, et encore la formule. « Vive la liberté ! » pas un mouvement. Troisième roulement, très grave, très prolongé : le commissaire balbutie la sommation.
Cette fois, c'est un tonnerre : « Vive la liberté ! Vive la liberté 1 » La muraille humaine semble de fer. Le silence retombe, solennel, poignant : les commissaires se regardent, consternés. Un personnage passe au milieu des gendarmes et s'avance dans l'espace libre. C'est M. Caucliy, sous-préfet de Morlaix. Je dois dire tout de suite que son attitude a été très modérée et très conciliante, et a beaucoup contribué à éviter les malheurs que, à plusieurs reprises, pendant cette triste matinée, on a pu redouter. S'approchant de nous, le sous-préfet nous prie d'empêcher un conflit violent et d'user de notre influence pour engager la population à ne pas pousser jusque là sa résistance.
coMBvTs D riii:u r:r n \i .hx ud m i
Ce n'élail ni le temps ni le li<Hi. vous le eoinprenez. de discuter avec un tbncliomiaire sur lélrange attitude d'un gouvernement qui déchaîne, par ses décrets, la gnei']"e civile, et dont les représentants sont obligés, ]X)ur l'cmpécher d'éclater, de supplier ses adversaires dinicrvenir. Il fallait agir : tout était à craindre ! Il ny avait ([u"à regarder les visages, qu'à entendre les cris. Fidèles à la résolution que nous avions prise, M. de Guébriant et moi, de tout faire pour prévenirles violences, nous nous tournâmes vers la foule, et, en quelques mots, je lui demandai de se contenter de la magnifique protestation qu'elle venait d'accomplir, et de ne pas s'expos-er. ni exposer les soldats, à un irréparable conflit. « Il ne faut pas, ai-je dit, placer nos soldais entre leur devoir inilitaire et leur conscience chrétienne 1 »
Les premiers rangs répondent :
— Nous ne voulons pas céder, nous voulons la liberté, nous Aoulons les Sœurs ; qu'on nous les laisse et nous nous en irons. Sinon, nous ne bougerons j)as !
Et la foule crie :
— Non, non, nous ne bougerons pas !
M. de Guébriant insiste : il rappelle les conseils de calme, de modération, que nous avons donnés tous ces jours-ci et la veille encore.
— Non. non. nous ne bougerons pas !
La situation était, je vous l'assure, très critique : les gendarmes se portent en avant, on est à ({uelques pas les uns des autres. De la foule on crie :
coMBVTS d'hiku et d'al JOLUDHUI 25
— Pas de gendarmes, pas de gendarmes ! La troupe ! Vive l'armée !
Une espérance nous apparaît. Nous disons au souspréfet : « Veuillez faire retirer les g'endarmes. On aime les soldats, la conciliation sera plus facile ). Le souspréfet acceple aussitôt. Les g-endarmes font demi-tour et passent derrière la troupe, qui s'avance de quelques mètres.
« Bravo ! Bravo 1 Vive l'armée ! )) Mais aucun pas en arrière, au contraire et en un instant le corps à corps se produit. Les petits soldats sont là, l'arme le long du corps, la baïonnette au canon, un peu pales, émus, et si doux I J'essaie encore un effort : (> Il y a là, parmi ces soldats, des hommes qui sont vos frères, vos amis, vos fds ! Ne laissez pas se produire l'affreuse rencontre dont le gouvernement ose prendre la responsabilité ! »
(I — \'i\e l'armée ! Nous voulons la liberté I Nous ne bougerons pas d'ici : la liberté I » Et soudain de cette foule s'élève l'immense clameur de la Marseillaise ! Voilà les cris séditieux des rebelles imaginés par M. Combes !...
La situation est de plus en plus grave et émouvante : d'un instant à l'autre, elle peut devenir tragique ! Il y a là, devant nous, des visages convulsés, des yeux pleins de larmes, des poings crispés... heureusement, pas une arme ! Mais qui peut répondre d'un geste violent, d'un coup porté et de ses terribles conséquences ? Je vois encore, je verrai longtemps un jeune homme au regard bleu comme une lame d'acier, la
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ligure conliaclée, cherchant malgré moi à se iVayer un chemin et marchant vers la troui)e en criant : (( Lii)erté ! Liberté!» Alors — combien de lempsl'je n'en sais rien : ce fut un siècle ! — nous entreprenons, M. de Guébriant et moi, aidés de quelques amis, de convaincre ces braves gens, en parlant aux uns et aux autres, et c'est, je vous jur(\ nne dure et cruelle besogne.
Car enfin, ils ont raison, ils sont dans leur droit : ils sont admiral)les de courage, ils n'ont provoqué personne. Hier, ils étaient de paisibles cultivateurs, aujourd'hui encore ils n'attaquent pas et tout notre cœur est avec eux ! et il faut cependant, par devoir, par raison, essayer de les faire reculer ; ah ! oui. la douloureuse besogne !
Tout à coup, du fond de cette mer humaine, une poussée se produit, terrible, irrésistible ! A côté de nous, les hommes se tiennent par le bras, indissolublement enlacés ; on crie : u Liberté, liberté ! les Sœurs! les Sœurs! » et la Marseillaise! Et au souspréfet : « A bas Combes ! A bas le ministère ! Démission ! Démission !... » La poussée avance, elle nous enlève, nous porte serrés dans un étau toujours plus pesant. Un cri d'angoisse : c'est un jeune homme de la colonie étrangère, M. de Lavarande; à côté de moi, je le vois pâlir, s'effondrer, étoulTé. A grand'peinc, on l'entrahie, on le porte vers la maison voisine. La poussée continue et, pas à pas, les soldats reculent, reculent, étonnés, incertains! Sur les murs desjardins en bordure de la route, des hommes debout ajjplaudissent. Que va-t-il arriver !»>
Un de nous, M. de Kerdrel, propose que la troupe enlève les baïonnettes et recule volontairement de six
pas. et qu'on demande à la foule d'eu faire autant ! Le sous-préfet entend, consulte le capitaine commandant et accepte.
J'élève aussitôt la voix et je demande qu'on consente à l'arrangement :
— « Vous avez, par votre énergique résistance, obtenu qu'on reconnût l'impossibilité de la a aincre autrement que par des violences : je vous conjure de vous arrêter. » Cette fois on crie bravo autour de moi, et, en effet, la foule s'arrête. Aussitôt, sur l'ordre du capitaine, les baïonnettes sont remises au fourreau, la troupe recule de quelques pas, et une détente, une accalmie se produit.
Nous en profitons M. de Guébriant et moi. pour essayer de convaincre les plus emportés, les plus animés, surtout ceux que nous connaissons le mieux et que nous savons les plus sages.
On nous écoute, car, pas une minute, il faut le dire très liant, dans ce long et pénible débat, nous n'avons cessé de sentir les cœurs de tous ces hommes étroitement unis aux nôtres par la confiance et l'affection, alors même qu'ils résistaient à nos conseils ! Ils voyaient bien que nous agissions par devoir, par conscience, et ils ne nous blâmaient pas, pas plus que nous ne les blâmions nous-mêmes.
Peu à peu. sans s'ouvrir, la foule se laisse pénétrer par les soldats, un à un, sans force, sans brusquerie : et comment dire leur bon, leur loyal visage, pendant qu'ils avançaient ainsi, si doux, si patients, s'enten-
aS COMBATS d"uii;h et n'AUJOinD'iiLi
tlant appeler dans la foule par les amis, les parents : « Bonjour Yves ! Bonjour Jean-Marie ! » el voyant les mains chercher les leurs. Ah I quelles scènes inoubliables, et quel ciime que celui des minisires qui les ont rendues possibles !
Le sous-préfet, je l'ai dit, fut très modéré, très conciliant ; mais à l'homme qui lui criait : « Tous dites que vous ne voulez pas nous faire de mal, mais on nous en fait en nous an'achant nos Sœurs, et si vous ne voulez pas nous en faire, vous, pourquoi restez-vous là ? Retirez-vous el donnez votre démission, ce sera un grand exemple ! » à cet homme, je crois qu'au fond du cœur il a du donner raison.
Cependant, au milieu de celte foule, les soldats avançaient peu à peu, toujours accompagnés par nous, suivis du sous-préfet et des commissaires ; les gendarmes étaient loin. Le serrurier, sans doute, se faisait petit : on ne le voyait pas.
Nous arrivions vers la porte de lécole. une petite porte basse, ouverte dans un grand mur, à un tournant de la route qui passe, étroite, entre ce mur et une auberge regorgeant de monde à l'entrée et aux fenêtres... Et là. c'étaient les femmes, des mères, des jeunes fdles, des enfants, entassées, pressées, refoulées dans cette rue que, de l'autre côté, une autre foule fermait comme une impasse.
Tout à coup, de cette multitude, s'éleva une indicible clameur, une plainte sans fin, gigantesque, faite d'angoisse, de colère et de douleur. Nous qui l'avons entendu, nous n'oublierons jamais ce cri-là ! M. Combes, lui, l'entendra-t-il I* Nous nous précipitons. M. de Guébriant et moi, vers la porte devant laquelle ces femmes sont en monceau. Ah I ces Aisages. ces veux.
COMBATS D IIIEU ET DALJOLUDULT 29
ces larmes, ces cris 1 « >ous ne nous en irons pas I On fera ce qu'on voudra 1 Nous mourrons s'il faut 1 »
De nouveau, lout mouvement est arrêté ; on ne respire plus : on attend ; le sous-préfet est là. avec les commissaires, hésitant.
La foule crie : « Nous ne toucherons pas aux soldats, mais pas de crocheteur : si le crocheteur se montre, il ne passera pas. »
Comme tout à l'heure, l'angoisse renaît. 11 n'y avait que trois partis à prendre : ou laisser le sous-préfet et les commissaires accomplir le crochetage de la porte et, alors, j'en suis sûr, M. de Guébriant n'en doute pas non plus, ni le sous-préfet, ni aucun des témoins : c'était une atroce bagarre, le crocheteur. les commis saires, roués de coups, assommés, peut-être davantage, et les femmes renversées, piétinées. écrasées ; ou protéger nous-mêmes les crochcteurs et c'eût été la dernière des hontes, sans compter que nous n'aurions pas empêché la bagarre ; ou rendre le crochetage inutile en constatant que nous cédions à la force, et, parla, conjurer les violences.
Nous n'avons pas hésité : j'ai tout de suite, d'accord iixec M. de Guébriant, pris la responsabilité de conseiller qu'on ouvrît la porte.
Les dépêches adressées aux journaux ont dénaturé la situation en disant tout simplement : « M. de Mun faitou\rir lui-même la porte de l'école. )) Il en est qui ajoutent : « L'exécution s'est faite le plus aisément du monde. » Je ne pense pas que M. le sous-préfet de
3o COMBATS DllIKK in d" AL JOLUo'liLT
Morlaix soit de cet avis, ni les commissaires de police. Sans nous, j'ose le dire, sans notre résolution, il y aurait en du saiiii' : nous avons j)rotégé la vie des femmes ([ui s'otïVaieMl en victimes et nous avons probablement sau\é celle des agents de l'administration.
Mais encore, pour ouvrir la porte, comment faire !* Elle était verrouillée, barricadée, et personne, derrière elle, ne répondait à nos appels. La foule criait :
— ^ "ouvrez j)as 1 nouvrez pas ! ne sortez pas !
Trois fois, aidé de quelques jeunes gens partageant mes angoisses, j'essayai de faire passer de l'autre côté du mur un mot écrit à la hâte. On organisa une courte échelle, les femmes tiraient par les jambes le premier échelon et le faisaient tomber. Une fois un jeune paysan voulut escalader : derrière moi, on l'appela par son nom, avec des menaces, en lui criant de descendre, je dus moi-même l'arrêter.
Enfin, un homme, d'un mur voisin, sauta dans la cour de l'école et alla prévenir. M. de Kervenoaël. l'un des propriétaires, vint à la porte, et ayant entendu mes explications, m'ouvrit. La foule cria : « M. de Mun seul, pas le commissaire », et j'entrai. Dans la maison, je trouvai la vénérable et sainte supérieure et ses Sœurs, entourées d'un grand nombre de dames venues dès la nuit s'enfermer avec elles. J'expliquai la situation, la gravité du péril et pourquoi je conseillais d'ouvrir.
La supérieure, une femme d'une grande énergie qui a fait pendant ces quinze jours notre admiration, voulut bien me dire qu'elle s'en remettait à ma décision,
LOMBATS D HIIÎR ET DALJOURDHUI Ol
quelle que fût sa résolution de ne céder qu'à la force. Revenu devant la porte, il me fallut parler encore à la foule émue et irritée :
« Madame la supérieure, dis-je. consent, à ma prière, à laisser ouvrir la porte. Il est bien entendu, je le déclare en votre nom. qu'elle ne cède que devant la force, et pour éviter des violences ; d'ailleurs, quel crochetage vaudrait, comme témoignage de votre résistance, l'évidence même de ce fait que le commissaire ne pourra entrer ici que parce que vous voulez bien y consentir, sur le conseil de vos représentants, pour éviter des malheurs irréparables. »
On applaudit, tout en criant : « Ce n'est pas assez, il faut résister jusqu'au bout. » Les commissaires ne se pressaient pas, c'était à qui des deux n'entrerait pas. Enfin, celui de Saint-Pol. qui, paraît-il, était porteur du décret, se décide et passe le seuil avec moi. La porte se referme sur nous. A l'intérieur, la même douloureuse scène, cent fois décrite pendant ces tristes jours : les pauvres Sœurs blanches groupées dans l'oratoire obscur, à peine éclairé par le jour filtrant à travers les fenêtres barricadées : autour d'elles, les dames pleurant; la supérieure lisant, dune voix ferme, sa très digne protestation oii elle rappelle que ni elle ni ses Sœurs n'ont violé aucune loi et déclare qu'elle ne cède qu'à la la force ; puis le commisssaire balbutiant à grand'peine le décret signé Loubet, pendant que les dames crient : (( Vive la liberté )>, M. de Kervenoaël protestant à son tour au nom de son droit de propriété violé, puis, jetant à la face de l'exécuteur le papier que celui-ci avait osé lui présenter pour l'inviter à promettre qu'il ne ferait pas rentrer les religieuses dans sa maison.
C'est fini. Je laisse là le commissaire caché dans
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quelque hangar et j'annonce que les Sœurs \onL sortir, qu'elles désirent se rendre à l'église et que nous les y accompagnerons en masse. Un grand cri : « Oui, oui, mais à une condition, c'est que la troupe se retirera immédiatement. » Le sous-préfet se hâte d'accepter: les soldats sont rappelés et vont se reformer sur la route de la gare, accomjiagnés des cris de : « Vive l'armée ! » Le serrurier a disj)aru.
Alors la petite porte se rouvre, le silence se fait profond, et la supérieure parait au hras de madame la comtesse de (juéhriant. suivie de toutes les Sœurs, chacune également accompagnée dune dame. Une formidable acclamation s'élève: « Vivent les Sœurs ! » Toutes las tètes se découvrent, celle même du souspréfet, et, précédé d'un drapeau tricolore cravaté d'un grand nœud de crêpe, que porte une des plus vaillantes parmi toutes ces héroïques paysannes, le cortège se met en marche, immense, interminable, aux cris de : « Ai vent les Sa'urs ! Vive la liberté ! » traverse toute la ville, sans qu'aucun de ceux qui. par timidité ou par hostilité — ceux-ci bien lares heureusement — s'étaient enfermés chez eux, osât protester ; et c'était un admirable, un empoignant spectacle que ce défdc de tout un peuple chrétien, le long de la mer bleue, criant sa foi au ciel, son mépris aux persécuteurs et conduisant leurs victimes en triomphe vers la demeure du souverain Juge.
Dans la vieille église, comblée bientôt par la foule qui déborde au dehors, on chante, avec des voix tremblantes de larmes, le Miserere et le Parce Domine.
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puis le vieux cantique des Bretons, et un moment après, debout sur le mur du cimetière, j'ai la joie profonde de pouvoir crier à ce peuple pressé autour de moi mon admiration, celle de toute la France catholique, pour sa magnifique résistance, de lui dire que, quel que soit l'avenir, la Bretagne, par sa fière attitude, a sauvé la liberté, et de saluer, non pas d'un adieu, mais d'un au revoir prochain, les humbles et saintes Filles que l'inepte persécution arrache à leurs œuvres, à laffection et à la confiance de toute une population.
Telle fut notre matinée du 12 août à Roscotf. que les dépêches officieuses ont si étrangement défigurée. Je ne sais quel rapport le sous-préfet en aura fait à ses chefs. En tous cas, il a pu se rendi'e compte de l'état des esprits dans la population qu'il administre et se convaincre que bien loin de l'exciter, comme on nous en accuse, nous sommes poussés et entraînés par elle, avec un irrésistible élan.
Quant à moi. dans l'émotion que me laisse celte journée, je garde deux impressions profondes : la première, qui est accablante pour M. Combes, c'est que, par sa faute, par son crime, tout est à redouter dans le pays de Lesneven. où les têtes sont plus montées encore que chez nous, surtout depuis que le gouvernement les a encore surexcitées par ses lenteurs et ses hésitations : l'autre, qui s'applique à l'avenir, c'est que si le ministère a la folie de persévérer dans sa campagne, si, à la rentrée, la Chambre n'y met bon ordre et si la majorité sectaire, victorieuse, le pousse à appliquer jusqu'au bout le programme maçonnique, il se heurtera en Bretagne à une résistance dont l'exemple sera bientôt contagieux et dont il est im])ossible de prévoir les limites et les conséquence.
COMB\T;>. — I. — ^3.
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A la suite (les évèueiueiils du i>. ;im~il, une iiislrucliun judiciaire fut ouverte contre un ceitaiii ni)iiil)re de paysans rosco\ites. M. de Mun écrivit aussitôt à M. le sous-préfel do Morlaix pour l'aviser que, si les paysans contre qui une instruction était ouverte devaient être poursuivis, la responsabilité de leur attitude dans la matinée du i a août lui appartenait tout entière, qu'il était décidé à la revendiciuer devant le tribunal où ils le citeraient comme témoin et à demander en conséquence à être poursuivi avec eux. Une ordonnance de non lieu intervint peu après.
La session du conseil général du Finistère devant s'ouvrir le i8 août, M. de Mun proposa que, de tous les points du département, des députations fussent envoyées à Quimper, afin de porter au conseil les protestations de la population et de faire appel à son interxention en faveur dos écoles chrétiennes. La proposition, reproduite par tnuto la presse, fut accueillie avec enthousiasme.
Le jour venu, à deux Iteures, malgré la pluie qui tombait à torrent, vingt mille personnes étaient rassemblées à Quimper. Formées sur la place de la cathédrale en vme longue colonne, dontMM.de Chamaillard, sénateur, de Mun et Villiers, députés, prirent la tête, elles se mirent en marche, dans le plus grand ordre et précédées ùu drapeau tricolore, pour traverser la ville et se rendre à la préfecture. Malgré les tentatives d'une centaine de révolutionnaires qui, brandissant un drapeau rouge, tentèrent de rompre leurs rangs, mais furent immédiatement repoussés, elles parcoururent les rues et le quai de l'Odet, au milieu des applaudissements de la foule entassée aux fenêtres des maisons. Une immense et continuelle clameur de Vivent les S<eurs ! Vive In liberté ! montait vers le ciel.
Aux abords de la préfecture, la colonne l'ut arrêtée par les gendarmes et la troupe. M. de Mun, recommandant le calme
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au\ manifestants, fit porter une lettre à M. de kerjégu, président du conseil général, pour demander que le conseil reçut en séance une délégation des pères et mères de famille. Un instant après, le président lui fit répondre que la délégation ne pouvait, aux termes du règlement, être reçue pendant la séance, mais qu'elle serait admise à y assister et qu'aussitôt la séance levée, le bureau lui donnerait audience dans une salle voisine de celle des séances.
M. de Mun, avant exhorté les manifestants à l'attendre, sans se livrer à aucune violence, se rendit avec quelques personnes immédiatement choisies, à l'invitation du président.
Le conseil était saisi, par un certain nomljre de ses memljres. d'un vœu demandant la liberté et la réouverture des écoles libres. Après une longue discussion et malgré l'opposition du préfet, M. CoUignon, ce vœu fut voté par 35 voix contre 2.
La séance ayant été levée aussitôt, le bureau se rendit dans la salle voisine pour recevoir la délégation.
M. deMunla présente, et, au nom de toutes les familles chrétiennes du Finistère, proteste avec émotion contre les mesures illicites et violentes prises par le Gouvernement à l'égard des écoles de Sœurs : il invoque contre ces mesures l'appui du conseil général. M. de Kerjégu répond en donnant connaissance du vœu que le conseil vient de voter. M. de Mun remercie et s'engage à retourner vers la foule pour le lui communiquer et l'inviter à se disperser avec tranquillité. Sorti de la préfecture, il est, aussitôt après avoir franchi le barrage de troupes, environné par une partie des manifestants qui rebroussent chemin avec lui, l'entraînent vers la place de la cathédrale, où la grande masse de la foule s'est portée pour l'attendre.
Quand il y parvint, non sans peine, elle était noire de monde ; de cette immense assemblée populaire en plein air. s'élevaient des cris de colère et d'indi'jnation.
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Soulovi'- onfrc leurs l)raspar (|ii('l{iiios lialiilaiils de RoscofT ([iii reiil(>niai(Mil. M. do Muii piil, do cello trilxmo iiiipi-o- \isro, aiinoncor à la iVmlo le vctic omis |»ar l<' ((tuseil général, t'ii réponse à réclatante manifestai ion des familles finislériennes. Une enthousiaste acclamalion accueillil ses paroles. Kn quelques mots il engagea la population à reprendre le chemin de la gare et des bourgs voisins, sans se laisser arrêter par les tentatives possihl(>s des révohitionnairos ameutés dans les rues et à l'entrée des nuilcs. Il put ensuilo, non sans peine, se dégager de l'étreinte où l'oiiformail cette foule émue, et aller chercher un peu de repos après celte Journée d'extrême fatigue. La manifoslalion se piolongea encore assez tard dans la soirée, au milieu drs colères impuissantes de quelques bandes avinées. Elle eut. datis Il m le la Franco, un grand retentissement.