LA MANIFESTATION DES CHAMPS-ELYSÉES
(27 JMl.I.ET KJO2)
Le décret du i5 juillet 1902 avait provoqué dans toute la France, mais en Bretagne particulièrement, la plus vive émotion. 11 frappait d'ailleurs plusieurs écoles dans la seconde circonscription de Morlaix, en particulier celles de RoscolT, de Plouénan, de Carantec et de Sibiril. M. le comte de Mun s'y rendit immédiatement pour y organiser et diriger la résistance légale.
Témoin de l'exaspération des populations, il crut nécessaire de revenir à Paris pour en faire part au chef de l'Etat. A sa demande d'audience, M. Loubet répondit que, partant pour Rambouillet, il ne pourrait le recevoir. En même temps, une délégation des mères chrétiennes, menacées dans leurs plus chères libertés par les mesures tyranniques de M. Combes, avait projeté de présenter leurs protestations au Président de la République. Toute la population catholique et libérale de Paris voulut s'associer à leurs démarches. C'est ce qui donna lieu à la manifestation dite des Champs- Elysées.
Voici le récit, fait par M. de Mun lui-même, et reproduit dans les journaux du lendemain, de la part qu'il y prit :
Je suis arrivé de Bretagne, vendredi soir (a5 juillet), avec l'inlention de voir M. le Président de la République, de lui faire connaître l'émotion extrême suscitée
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en Bretagne par la circulaire de M. Combes et de faire appel à sa haute intervention pour en arrêter les effets ; j'avais demandé par télégramme à être reçu : à mon arrivée le général Dubois m'a fait connaître que les audiences du Président étaient suspendues par suite de son départ pour Rambouillet.
Pour le dire en passant, je regrette — et je ne suis probablement pas le seul — que, dans les circonstances actuelles, le chef de l'Etat se soit placé dans l'impossibilité d'entendre les représentants du pays et d'apprendre deux la vérité. La fiction constitutionnelle déclare, sans doute, le Président irresponsable ; mais, au-dessus des responsabilités politiques, il y a une responsabilité morale que nulle constitution ne peut abolir, et (pii enchaîne à leurs actes les dépositaires du pouvoir.
J'ai appris, en même temps, la réunion du conseil des ministres, la signature du décret que je regarde comme parfaitement illégal, et enfin la démarche si opportune faite dans la journée même, auprès de M""' Loubet, par les dames dont toute la presse a publié les noms : M"""' René Reille, de Mun. Pion, Cibiel, de Pomairols, etc.
Le lendemain, samedi, j'ai été informé qu'une manifestation des mères de famille était organisée pouidimanche, à la place de la Concorde, que des protestations se signaient en grand nombre, et que l'intention des manifestants était de prier les dames qui s'étaient rendues à l'Elysée de porter ces protestations, en leur nom et en tête de la manifestation, chez M. le président du conseil.
Il est donc bien entendu que cette manifestation de mères chrétiennes a été absolument spontanée
et que les hommes jjolitiques sont entièremeal étrangers à sa préparation et à son organisation.
Hier, je me suis rendu à quatre heures aux Champs- Elysées, avec l'intention, si besoin en était, de protéger les manifestantes, et aussi, par ma présence, de m'associera leurs très légitimes revendications ; j'ai retrouvé là un certain nombre de mes collègues, venus dans la même intention.
J"ai constalé qu'à cette heure des groupes très nomjjieux d'hommes et de jeunes gens parcouraient déjà les Champs-Elysées en criant : « Vive la liberté ! » et que rimmense majorité de la foule leur était extrêmement sympathique. Je ne sais rien d'ailleurs de ce qui s'est passé place de la Concorde même où je n'ai pas pu pénétrer. La manifestation des femmes devait se former à l'entrée des Champs-Elysées, mais par suite de la très hâtive et insuffisante organisation qui est elle-même un témoignage de sa spontanéité, les manifestantes ont eu beaucoup de peine à se retrouver dans la foule. Vers cinq heures moins un quart elles ont pu, cependant, se réunir en une colonne assez imporlanlc qui se mit aussitôt en marche vers l'avenue Marigny par l'avenue Gabriel, grossie rapidement de toutes les femmes présentes qui se joignaient à elles, et saluée sur tout le parcours par la foule amassée, aux cris de : « Liberté, Liberté ! Vivent les Sœurs. » J'aifirme qu'aucun autre cri n'a été poussé.
M'"'" la baronne Reille et les dames qui l'accompagnaient marchaient en tête. En arrivant à la hauteur de l'avenue Marigny, en face du jardin de l'Elysée, la manifestation s'est trouvée arrêtée par un détachement de gardes républicains à cheval et un cordon de gar-
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diens de la paix; nous nous sommes aiors. ^I. Lcrollc et moi, avancés vers l'officier commandant le ilétaclicment, lui demandant de permettre à quelques dames déléguées par les autres, de traverser le barrage de troupes, pour se rendre au ministèie de l'intérieur et remettre les protestationf^, nous engageant à ce que, pendant ce temps, la manifestation conservât son caractère absolument pacitique ; M"" la baronne Koillc faisait en môme temps la même demande à l'officier de paix. Le lieutenant de la garde nous répondit qu'il ne dépendait pas de lui de donner cette autorisation. Nous demandâmes alors à parler à l'officier de paix divisionnaire et nous étant avancés de quelques pas dans l'avenue, derrière les gardes à cheval, nous rencontrâmes AI. Orsatti qui venait au devant de nous, M. Lépine survenait lui-même presque au même moment.
Nous exposâmes à M. le })réfet de police notre désir ; il nous répondit très courtoisement quil navait pas à examiner l'objet de la manifestation, que ses ordres étaient précis et qu'il ne pouvait laisser passer personne.
Nous revînmes avec M. Orsatti porter cette réponse aux dames qui l'accueillirent avec des protestations bien naturelles, dominées par les cris de : Vive la liberté ! et nous les engageâmes à rebrousser chemin puisque le passage leur était interdit, et que M. Combes refusait de recevoir leurs déléguées, sauf à chercher un autre moyen de faire parvenir leur protestation. La manifestation, à chaque instant grossie, reprit alors en très bon ordre et toujours aux cris de : « Liberté ! Lil^erté ! » l'avenue de Marigny, et. parvenue aux Champs Elysées. fut contrainte par un mouvement des gardiens de la paix, de loiirner à gauche et de descendre vers la place
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de la Concorde ; elle était alors extrêmement nombreuse et; imposante. \eifs^ le milieu des Champs- Elysées elle rencontra des contre-manifestations venant de la place avec des cris et des menaces : des chaises de fer furent brandies el' lancées, des cailloux furent jetés contre nous : il y eut un commencement de bagarre : l'intervention de a garde républicaine y mit fin et peu à peu la foule grossissant toujours et devenant confuse, la manifestation, dut se dissoudre d'elle même.
Voilà tout ce que j'ai vu, tout ce que je sais, et le rôle que! j'ai joué.
Je dois dire que de ce côté des Champs-Elysées, l'attitude de la police et des gardes a été parfaitement convenable envers nous.
•lai été informé, en ren.trant chez moi, qu'un très grand nombre de femmes s'étaient maintenues, par suite des indications données ce matin par une aftiche. dans le haut des Champs-Elysées et sur les boulevards Haussmann et Malesherbes, et n'avaient pu prendife part à la manifestation dont elles auraient considérablement accru l'importance.
Quant aux intentions ultérieures des manifestantes, il m'est impossible de vous en rien dire, étant, je le répète, entièrement étranger à l'organisation de la manifestation'; mais je puis atfirmer que celles que j'ai vues et entendues ne m'ont pas paru disj)osées à renoncer à leur protestation, nia leur revendijcation, en faveur de la liberté et des Sœurs.
En somme le ministre de l'intérieur a pu. se convaincre hier que la mesure de proscription qu'il a prise a soulevé dans Paris l'indignation la plus vive et que ceux qui s'en font les interprètes au nom de lil)crté et
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(lu droil sont soliIcmius pai- la sympathie universelle; Il en aura d'autios témoignages, particulièrement ce soir au meeting de F Action Libérale de la rue d'Enghien, auquel mallicureusemcnl je ne pourrai assister, étant obligé de repartir pour Saint-Pol-de-Léon où ma présence est nécessaire. »
Voici le texte de la lettre (|ii(' M. de Miin, dans l'impossibilité de prendre part à la n'-iiiiion tle la rue d'Enghien. adressa à son président, M. Pion, qui en lit donner lecture, aux applaudissements de l'assondjlée :
Paris, le 28 juillet i()02.
Mon cher PRÉsmEXT,
J'étais revenu du Finistère, vendredi soir, ayant par télégramme demandé audience à M. le Président de la République, afin de lui exposer la situation créée dans la région bretonne par les odieuses mesures de proscription dirigées contre les écoles de Sœurs, et de faire appel à sa haute intervention pour mettre un terme aux abus de pouvoir qui troublent si profondément le pays.
M. le Président m'a fait répondre quen raison de son départ pour Rambouillet, ses audiences étaient suspendues. Une heure auparavant il avait signé les décrets que lui présentait M. Combes !
Ma démarche avait ainsi perdu son objet, puisque, désormais, l'acte de violence du ])résident du conseil avait reçu l'approbation de M. Loubet et la consécration de son autorité.
Beaucoup, sans doute, s'étonneront, comme moi, de ce qu'en de telles circonstances, le chef de l'Etat se place, par son éloignement de l'Elysée, dans l'impossi-
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bilité d'entendre les représentants du pays et d'apprendre d'eux la vérité. Beaucoup, aussi, se diront que, si la fiction constitutionnelle le déclare irresponsable, il y a des responsabilités morales qu'aucune constitution ne peut abolir et qui enchaînent à leurs actes les dépositaires du pouvoir.
Quand ce n'est pas la punition de leur violence, c'est le châtiment de leur faiblesse.
C'était pour faire appel au sentiment de cette responsabilité morale que j'avais souhaité m'entretenir avec M. le Président de la République.
Je ne regrette pas ma tentative, d'abord parce qu'elle est un nouveau témoignage du désir sincère qui m'anime, ainsi que vous et nos amis, de recourir à tous les moyens légaux pour conjurer les malheurs dont nous menace la folie ministérielle, puis parce qu'elle m'a permis, en me ramenant ici pour quelques heures, d'assister hier aux magnifiques manifestations de la place de la Concorde et des Champs-Elysées, particulièrement à celle des femmes courageuses, qui nous donnent, par leur énergie, un si bel et fortifiant exemple.
Parmi les moyens légaux dont je parle, il n'en est pas de plus efficace, de plus frappant, et aussi de plus manifestement légitime, que ces calmes et fières démonstrations de notre bon droit, accomplies sur la voie publique, comme le font chaque jour les citoyens des pays oii la liberté n'est pas un vain mot.
Vous allez, ce soir, à la réunion de la rue d'Enghien, faire, avec nos amis, un nouvel usage de ce droit de protestation légale. Je regrette profondément de ne pas être à vos côtés. J'aurais voulu m'associer à vos paroles, flétrir avec vous la folie criminelle d'un
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miiiislèro ivduil à l'aire appel auv j)assions scelaircs pour dissimuler son impuissance politique et sociale, à remplacer par la fjuerre relif^ieuse. jîar la chasse aux humbles l'illes de la Charité, les réformes eenl fois promises et dont il se sait incapable.
J'aurais voulu rendre hommage à la vaillance de ces femmes, de ces jeunes gens rjue nous saluions hier aux Champs-Elysées, dire quel écho leur exemple trouverait parmi les paysans de ces campagnes bretonnes, soulevées diudignation pai- l'attentat ministériel, et dont je vous aurais apporté le salut cordial et fraternel. J'aurais voulu remercier avec vous les libéraux de tous les partis, de toutes les opinions, qui viennent généreusement prêter main-forte aux catholiques pour la défense du droit et de la liberté.
J'aurais enfin tenu à répéter à nos auditeurs, comme O'Connel le disait autrefois aux Irlandais en les adjurant de se souvenir de leur àme et de la liberté, que notre droit est assez fort, assez puissant, notre cause assez sacrée pour que nous ne les compromettions jamais par des violences sans résultat, ni par des arrière-pensées politiques, que, plus nous resterons irréprochables dans la loyauté de notre attitude, calmes et dignes dans notre fermeté, mieux nous rallierons à nous la foule des bons citoyens, mais que, sur ce terrain de la résistance légale, rien ne doit nous faire hésiter ni reculer.
Malheureusement pour moi, je ne pourrai èlrc là. Ma place est à Saint-Pol-de-Léon. au milieu de mes électeurs : c'est à eux que je dois songer et parler d'abord ; c'est près d'eux que je retourne ce soir.
Je vous prie de m'excuser devant l'assemblée et de ei'oii'e toujours à mon bien all'ectueux dé\ouement. »