‹ Combats d'hier et d'aujourd'hui (volume 4)Chapitre 5 sur 58 · GUE FAIRE · texte numérisé non relu

GUE FAIRE

RoscofT, ô octobre i(jo2.

Donc j'ai causé, hier, avec mes amis de Roscolï'. On s'imagine un peu trop aisément à Paris, que les Bretons, avec leurs costumes, leurs grands chapeaux et leur langue incomprise sur le boulevard, sont des gens arriérés et isolés du reste du monde. Les Roscovites, au contraire, sont des commerçants très actifs et très avisés. Beaucoup sen vont, par bandes de dix ou douze, embarqués sur des goélettes, dont, l'été, leur port est rempli, vendre leurs oignons sur tout le littoral de l'Angleterre et même de l'Ecosse; d'autres, groupés à Paris en une colonie très unie, très laborieuse, débitent leurs légumes sur le carreau des Halles; et, tout Bretons bretonnants qu'ils sont, bons chrétiens aussi, ce sont des gens très avertis, comme on dit aujourd'hui, et très au courant des choses de la politique.

Je m'en aperçus bien, dès le début de la conversation. Quelques-uns avaient lu la lettre, adressée par M. Ferdinand Buisson au Temps, et. quand j'arrivai, l'expliquaient aux autres. Tout de suite on m'attaqua là dessus. On voulait des détails sur l'auteur : on avait bien vu, d'après le journal, que c'était un haut personnage, quelque chose de plus qu'un député comme les autres, puisque son avis faisait tant de bruit : mais quel était exactement son pouvoir, on tenait à en être informé pour mieux mesurer le danger de ses propositions.

J'expliquai donc à mes amis qui était M. Buisson, sa

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^ihihIo aulorilc dans les (jiioslions crcnsei^iieineiit, et pourquoi il serait probablement, en ces matières, l'inspirateur et le porte- parole de la majorité radicale. .Iiisicnient, j'avais entre les mains un journal (jui ren- (lai( compte du ('()n<irès tenu à L\on, sous sa pj'ésidence. par la Ligue de renseignement, et où le gouvernement, pour bien marquer sa solidarité, avail tenu à se faire oinciellement lepréscnter par M. Hérard, sous-secrétaire d'Etat des Postes et Télégraphes. Je lus les résolutions du congrès, eu particulier celle ((ui interdit l'enseignement à tous les prêtres et à tous les loligieux, hommes ou femmes. On devine le toile : u C'est donc la religion qu'on veut détruire I On vole les âmes de nos enfants, on veut les empêcher d'être chrétiens ! Nous ne supporterons pas cela, nous nous défendrons. Si c'est la guerre civile qu'on veut, tant pis, nous avons des faux et des fusils, nous ne nous laisserons pas faire !... » Le bruit grandissait, les têtes se montaient... Je demandai, sur cq mot redoutable, un peu de silence, et je dis à peu pivs ce que voici :

« Mes amis, je partage votre indignation, vous le savez, et je vous ai priés de vous réunir aujourd'hui, précisément pour (pie nous nous entendions ensemble sur les moyens de nous défendre. Votre émotion, toutefois, je vous l'avoue, encore que douloureuse, n'est . pas sans me donner de la joie. Car, pour éviter un danger, la première condition est de l'apercevoir clairement, et, soit dit sans reproche, il a fallu d'assez fortes et bruyantes leçons pour que vous ouvriez tout à lait les yeux. Il y a longtemps que je vous ])arle du grand péril qui menace la religion et de cette guerre ouvertement déclarée au christianisme par la francmaçonnerie qui nous gouverne. Vous écoutiez bien

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altcnlivcmciiL parce que vous èlcs toujours très aimables pour moi. Mais, au foud. tous n'étiez pas convaincus, vous hochiez la tète, et, le lendemain, l'un ou l'autre venait me dire : « Mais est-ce que vraiment « c'est si grave! Vous voyez bien qu'on laisse nos (( bonnes Sœurs et nos Frères tranquilles et qu'on ne « touche pas à nos prêtres ! o

« A cette heure, vous voyez clair. Les amis, les agents de la prcfeclure ont eu beau s'en aller roder parmi vous en vous disant à l'oreille : u Mais on n'en veut pas aux Sœurs ! Elles n'avaient cju'à demander l'autorisation et à payer les impôts comme les autres ! » ; cette fois-ci, personne ne s'est laissé prendre : aous saviez trop bien que, non seulement les Sœ'urs paient les impôts comme tout le monde, mais, en plus, un impôt spécial dont on les a chargées uniquement parce qu'elles sont religieuses et, quant à l'autorisation, vous étiez trop au courant des discussions de la Chambre pour ne pas vous rappeler que M. Waldeck-Rousseau avait déclaré tout haut, à la tribune, au nom du gouvernement, que la loi des associations ne changeait rien à la loi scolaire et ne s'appliquait pas aux écoles déjà fondées.

« Et puis, la comédie était par trop forte, en vérité, puisque, au moment même où ou essayait encore de vous tromper, en parlant d'autorisation, la presse radicale annonçait tout crûment que toutes les autorisalions seraient refusées. Pourquoi? Tout simplement parce que les Sœurs élèvent les enfants chrétiennement, et que l'éducation chrétienne, c'est l'ennemi.

« Vous vous rappelez cette abominable petite feuille, pleine d'injures ignobles contre les religieuses, qu'on jetait, cet été, le soir à la nuit tombante, sous vos

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j)ortcs. dans vos maisons, au moment même de l'exéeution des décrets, sans que vous ayez jamais pu savoir — heureusement du reste pom- lui — (pii faisait ce joli mélier : c'était, comme au commencement du drame, la légende explicative qu'on distrihne aux spectateurs. Cela a été le dernier coup, le dernier trait de lumièi'e, et je me souviens de vos colères !

(( Donc, plus d'illusions ! c'est la guerre à la religion, et nous sommes d'accord, il faut nous défendre. Mais comment?

(( J'en entends qui disent : « Nous prendrons nos « fusils, nous emmancherons nos faux ! » Et moi, je vous réponds : Non, je ne vous conseillerai pas cela : cela ne servirait qu'à vous attirer des malheurs, dont je ne me consolerais pas, ni vous non plus, et cela détournerait de vous, de votre juste cause, une foule de gens, amis, non sans raison, de l'ordre et de la légalité, sans le secours et l'ajipni desquels nous ne pouvons, ni vous ni moi, réussir à rien.

u C'est ce que je vous ai dit, le 12 août, au moment de l'expulsion des pauvres Sœurs, quand je vous ai détournés de la violence, quand je vous ai empêchés de laisser dégénérer en bataille sanglante votre maonilique et généreuse protestation. Oh! ce jour-là, vous m'en avez un peu aouIu et j'ai vu des larmes monter de vos cœurs à vos yeux! Je sais bien aussi que, hors d'ici, il en est qui me l'ont reproché, qui m'ont même attaqué très violemment dans des articles que vous avez lus. Mais, si votre émotion à vous m'a touché l^rofondément, ces attaques ne m'ont pas troublé le

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moins du monde : je suis sûr d'avoir fait mon devoir, d'abord envers vous, en vous préservant des représailles, puis envers notre cause commune, en conservant son grand caractère de justice et de bon droit, qui, seul, peut lui assurer la victoire.

« Vous-mêmes, d'ailleurs, vous m'avez donné raison : vous avez compris qu'une lutte plus longue, plus acharnée n'aurait abouti qu'à un plus grand mal ; que, sans compter peut-être des victimes dont nous ne pourrions parler sans larmes et sans remords, vous seriez traités aujourd'hui comme des rebelles par des vainqueurs trop heureux de se donner des airs de justiciers, et que. si demain, comme on le dit, ils veulent encore essayer, dans leur impuissante colère, de poursuivre quelques-uns d'entre vous à cause de cette matinée du 12 août, vous n'auriez plus, pour confondre vos accusateurs, l'inexpugnable terrain ori votre modération même vous a placés.

« Eh bien, si je reviens sur ce passé d'hier, c'est que levemple s'applique parfaitement à la situation générale, et que la question, en somme, est la même.

(( Quand il s'est agi de l'expulsion des Sœurs, je vous ai dit, j'ai dit à tous ceux qui ont voulu m'entendre : U faut protester hautement, bruyamment, en masse, non pas seulement par la parole et par la plume, mais par des manifestations publiques, car nous sommes dans notre droit absolu, aucune loi ne peut être invoquée contre nous; c'est au contraire le gouvernement qui, parla fantaisie sectaire d'un ministre, viole ouvertement les lois protectrices de la propriété et de la liberté d'enseignement.

(( Mais, justement parce que nous sommes dans notre droit, il faut y rester et, par conséquent, nous

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tenir, en protestant, dans la légalité. Ah! la légalité ! on me l'a reprochée anssi, et non moins violemment : on m'a dit qnc c'était nne duperie, un scrupule ridicule, un moyen de ne lien faii'e. Eh I sans doute, la légalité, telle que les majorités de fi-ancs-macons nous la font, n'est pas, en elle-même, hicn rcspeclahle. Je m'y tiens, cependant, et je conseille à tout le monde de s'y tenir, parce que c'est le seul moyen, pour nous, d'avoir raison devant l'opinion puhliqne et i)iès de nos alliés nécessaires.

« L'opinion publique et les alliés nécessaires : retenez, je vous prie, ces mots, ils résument toute ma pensée. Sans la force de l'opinion, sans l'ail iance de ceux qui ne pensent pas comme nous en toute cho.se, même en religion, mais qui sont sincèrement libéraux, nous ne pouvons rien, sinon ici oii nous sommes la majorité, au moins dans le reste de la France oij les catholiques sont moins nombreux. Or, nous n'aurons l'opinion et les libéraux avec nous que si nous ne demandons pas autre chose que le respect et la liberté de notre religion,

« Je ne voudrais même, pour rien au iTionde, vous encourager à refuser limpôt, comme quelques-uns vous le conseillent. D'abord, je ne crois pas l'idée pratique, parce que ce serait vous exposer à une foule d'ennuis administratifs au bout desquels il faudrait toujours payer ou être saisi. Puis, je le dis franchement, je ne la crois pas légitime, parce qu'il y a beaucoup de services publics dont aous avez besoin, (pii sont nécessaires au pays, et que je ne me reconnais le droit ni de sacrifier ni de compromettre. C'est encore, comme les fusils et les faux, un jeu qui coûte cher et où on ne gagne jamais.

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(( Je suis persuadé, au conti-aire, bien loin de la croire inutile, que la résistance légale est la seule féconde, et je pense que, dans un pays comme le nôtre, où les mouvements d'opinion sont si prompts, où la presse est si puissante, où tout se traduit en discussions publiques dans les journaux, devant les Chambres ou devant les tribunaux, elle finit, en persistant, par devenir invincible.

(( Voyez donc Thistoire des catholiques d'Irlande : ils étaient opprimés plus durement que nous ne le sommes nous-mêmes, bien que nous soyons en train d'en arriver là, puisqu'on prétend, à cause de notre religion, nous exclure des libertés publiques les plus essentielles, comme c'était justement le cas de l'Irlande. Eh bien, au plus fort de la lutte, que faisait O'Gonnell, le grand, le tout-puissant agitateur ? Il parcourait le pays, il remuait les foules, il les passionnait pour la liberté, il les excitait à la conquérir, mais il répétait sans cesse : « Restez dans la légalité, ne faites pas d'émeutes, respectez les lois ! » et c'est par cette tactique» obéie avec une admirable discipline, qu'il a forcé les portes du parlement et préparé l'affranchissement religieux de son pays.

(( Voilà ce que j'appelle la résistance légale. Seulement, il ne suffit pas qu'elle soit légale. Il faut encore qu'elle soit vraiment une résistance, non pas une protestation, une manifestation d'un jour, mais une revendication constante et persévérante qui ne se décourage pas au premier insuccès et à laquelle chacun sacrifie,

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comme vous mêmes en avez donné le magnifique exemple pendant le mois des expulsions, ses aises, son repos, sa tranquillité : c'est la première condition. La seconde, c'est qu'elle soit organisée, je veux dire, et vous me comprendrez tous puisque vous avez été militaires, qu'elle ait un chef, des soldats, un trésor de guerre, et qu'elle soit exercée à la lutte par des manœuvres IVéquenles, c'est-à-dire, quand il s'agit d'action politique, en ne laissant passer aucune occasion sans la mettre à profit pour faire valoir nos droits, aucune violence sans y résister, aucune élection surtout sans affirmer nos revendications.

« Ah I il y a bien évidemment une autre condition, sans laquelle nous continuerons toujours à être battus, c'est que tout le monde s'entende pour renoncer aux discordes des partis, à l'éternelle discussion sur la forme du gouvernement. Quanta moi, je suis parfaitement résolu à ne soulever et à n'accepter aucun débat de ce genre. C'est du temps perdu et nous n'en avons pas à perdre.

M La maison brûle, il faut courir au feu I Tous ceux qui tiennent à la religion et à la liberté n'ont qu'à se tendre les mains et à faire la chaîne !

u Du reste, c'est l'instinct universel : on la bien vu, depuis deux mois, depuis qu'est ouverte la folle et criminelle campagne contre les Sœurs. Sans mot d'ordre, sans concert préalable, tout le monde s'est, du premier jour, trouvé réuni pour crier : « A bas les proscripteurs et vive la liberté ! » Moi-même, lorsque j'ai pris, au lendemain de la circulaire de M. Combes, l'initiative d'une protestation publique, j'ai reçu, en un moment, des adhésions sans nonbre, de membres de l'Institut, d'hommes politiques, d'industriels, de commerçants.

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de gens de toutes les professions, et aussi, je vous prie de le remarquer, de toutes les opinions. Et vous vous rappelez, lorsque les exécutions ont commencé, quel magnifique mouvement dans toute la France, à Paris même où on n'était pas accoutumé à de pareils spectacles, les femmes elles-mêmes descendant dans la rue et donnant l'exemple aux hommes 1 On ne s'est pas demandé, à ce moment-là, si on était pour le roi, pour l'empereur ou pour la république : c'était comme à la gueire quand la patrie est en danger, il n'y avait qu'un cri de ralliement : (( Liberté ! » Et soyez assurés que nos adversaires, habitués à la soumission passive des braves gens, ont été fortement troublés par ce spectacle imprévu !

« Eh bien, je voudrais tout simplement que ce mouvement, au lieu de n'être qu'une source momentanée de manifestations isolées, se condensât, pour ainsi dire, en une organisation générale, ayant à Paris son centre de direction, s'étendant, par ses adhérents, à chaque ville, à chaque canton, à chaque commune, pourvue de sa caisse générale et de ses caisses locales, et se proposant comme but précis la défense des libertés publiques par tous les moyens légaux, quelque chose enfin comme ce que j'ai vu fonctionner en Angleterre sous le nom de Primrose League, et qui devint, pour les conservateurs, une si formidable puissance.

« Est-ce que vous croyez qu'avec une organisation pareille nous ne finirons pas par venir à bout de la poignée d'audacieux qui nous oppriment !'

« Car, il faut bien en arriver là : c'est la seule chose pratique. Tout le mal vient des quarante ou cinquante députés radicaux ou socialistes qui forment la majorité

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otfjuc M. \Valdcck~l\ousseau a fail anivoià la (Uianil^rc. Drplaccr ces cinquante voix, voilà le l)ul. Il faul y alleindre.

« Celle année, on a lait, il est vrai, j)our les élections, un grand elï'orl, et. comme on n'a pas réussi, il en est qui jettent le manche après la cognée et qui disenl : a 11 n'y a rien à faire ! » Ce n'est pas mon avis : j'ai été mêlé de près, vous le savez, à la campagne électorale, je sais ce qui en est. On a commencé trois mois avant les élections, pas davantage, et cela a sulll, cependant, pour déterminer un immense mouvemcnl : les élus radicaux ne l'ont été qu'à de très faibles majorités, et il n'y a eu, tout compte fait, dans toute la France, de l'aveu de nos advcrsaiies, qu'un très faible écart de voix, deux cenl mille à peu près, entre eux et nous. La conclusion, c'est qu'en trois ans et demi, avec une organisation solide, nous pouvons et nous devons réussir.

i< Eh bien ! l'organisation exisle. elle a son centre, elle a des milliers d'adhérents, elle est déjà une force. La funeste loi des associations, imaginée pour tuer les congrégations, a du moins un bon côté : elle permet la libre constitution des associations politiques ; peut-être n'avait-on pas prévu que nous nous en servirioj^s si. promptement ; le diable ne pense pas à tout.

« Nous nous en sommes servis, et c'est ainsi qu'est née l'Action libérale populaire, dont le chef est mon ami Jacques Piou. Je vais vous lire ses statuts, établis confoi'mément à la loi, et. puisque vous m'avez demandé ce qu'il Hillnil faire, je vous conseille de l'organiser immédiatement chez vous. Ce sera la meilleure ré|)onse à votre question, et la meilleure conclusion de mon petit discours. »

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Ainsi ])arlai-je aux Iloscovites. Le comité de ÏAcflon lihri'dlc de Roscoiï' est fondé, et je demande à tous les amis de la liberté d'en faire autant, chacun chez eux, le plus tôt possible.

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