I. 7 novembre iqoo
sauts dans le pays tout entier. !a foiinnle ne parait pas d'une bien audacieuse nouveauté. M. le président du conseil lui-même, qui n'en a pas aouIu. n'y faisait cependant pas d'opposition absolue.
C'est un signe du teni])s. En 189^, elle parut subversive et scandalisa d'autant mieux que son adoption eut pour effet la chute du ministère Casimir-Perier, à laquelle je dois m'accuser d'avoir ainsi contribué bien malgré moi. Il s'agissait alors des ouvriers des chemins de fer de l'Etat, et M. Jonnart, ministre des travaux publics, leur avait nettement refusé le droit d'association syndicale, au nom de ce que M. Rouvier appelle encore aujourd'hui les principes de gouA crnement.
11 s'en est fallu de peu que l'accident ne se renouvelât mardi, et, une fois de plus, est apparu le vice profond d'un régime où, dans les sujets les plus graves, les plus difficiles, introduits i)ar surprise, alors (pi'il les faudrait traiter avec le calme d'une discussion réfléchie, la liberté des opinions et des votes est sans cesse dominée par la crainte ou le désir de faire tomber les ministères.
Autour de moi. tandis que je m'apprêtais à dépose]mon bulletin dans l'urne, j'entendais les protestations : « Vous voulez donc renvei-ser HouAier. ramener Combes, lui livrer les élections P »
Mais non, je n'ai aucun de ces mauvais desseins : je prétends seulement rester fidèle à mes idées et ne pas me placer dans la douloureuse posture, où j'ai au mardi quelques-uns de MM. les ministres radicaux, obligés de courber la tête devant ceux qui opposaient leins votes de 1894 à leur attitude d'aujourd'hui.
58o COMBATS DHIKK ET d' VUJOUUd'hUI
IN)ni(Hi(»i. (lu rcslc. liinl cU' hniil? Les hoiiiics gous. comin(> moi. lu' le cornjjrciitlioiil jamais. Et il faul l)icn ([iiCii vr[[v alTairc il \ ait ou des dessous que j'iguoie. Tout le moiuit'. en ellet. est i^arfaitomcnt d'accord pour l'eeoiniaîtrc que la loi sur les syndicats profi'ssiouuels a besoin d'être eomjjlétée et élai'oie.
Coui[)lélée. dans c[uel but ? Ih'éeisément. aiin de décider une bonne fois si elle eoni'ère ou non le droit de se s\ntli(|uer aux ouvriers et employés desserxices publics. Depuis vingt aus ou eu discute, les ministres résisteut, les tribuuaux llottenl. les ou^riers et employés protesteid. et. d'ailleurs, vont de l'avaut. Ils vout de l'avant, c'est-à-dire que, portés ])ar le couiaut. ils traucbeut le débat en se syudicaut : et c'est pour ([uoi la nécessité s'impose d'élargir la loi.
En 188/1, la situation était la même, l^es syndicats, illégalement mais imjiunément. se multipliaient dans le monde {\u Iraxail. C'était la suite, leffet natuicl de la l'éaction commencée, en i8G^. par les lois sur les coalitions et les grèves, contre la politicpie sociale de l'individualisme.
Devant les faits, les gouvernements, les législateurs ont cédé. Le droit d'association ])iofessionnelle. doid la Constituante de 1791 avait déi)ouillé les triivailleurs. leur a été restitué. Ce fut une réAolution. ou. ])our mieux diie. im commencement de contre révolution.
L'événement le ûl bien voir. Le mouvement syndical, en ctîet, envahit aussitôt tous les milieux où s'exerce l'activité nationale. Sui- sa l'oule. il devait infailliblement rencontrer les ser\iees ])ublics ; il les
COMBATS d"hIEU ET d'aL JOL Rd'hUI 58 1
pénétra, cela était inévitable, et la question se posa aussitôt de savoir quelles limites il devrait respecter. Or. cette question est soumise au Parlement depuis un nombre d'années dont je ne sais plus au juste le compte, sous forme d'un projet de loi que M. Barthou a accom})agné dun très remarquable rap})orf. déposé dès ces temps préhistoriques : c'était, je crois bien, aux i)remiers jours du consulat de M. Combes. La Chambre n'y prit garde : la défense républicaine lui donnait alors d'autres soucis. M. Barthou. donc, ne pouvant discuter son rapport, en a fait un livre intitulé : V Action syndicale. Je me permets d'en conseiller la Icclure à tous ceux qui veulent se rendre un comple exact lie la situation.
Ils y verront que le droit d'association syndicale a été mis en discussion dès le lendemain du jour où la loi l'eut proclamé. L'intention des législateurs de i884 n'était cependant pas douteuse. M. Tolain. rapporteur de la loi au Sénat, lavait exprimée formellement : « Toute personne qui exerce une profession auia le droit de se servir de la nouvelle législation. »
Cependant les conflits commencèrent aussitôt, l't, qui le croirait aujourd'hui ? ce fut par les médecins ! Les tribunaux, la cour de cassation elle-même leur refusèrent le droit d'association syndicale. Comment s'en étonner ? Je lai dit. la loi de i884 était une révolution : elle devait nécessairement se heurter aux préjugés, aux habitudes d'esprit, aux prétendus principes, accumulés par un siècle d'individualisme.
002 COMBATS D IIIKU 171 1) AUJOURD HLI
Aj)rès les [jrofcssioiis librialcs, ce fui le loui' des ouvriers de l'Elal. des ('iii|)I()m's. de tonte cette masse, clia([ue jour grossissante, ([ui se confond sous la vague et menaçante appellation de fouclionnaires.
Or, qu'est-ce qu'un fonctionnaire ? Il fallul distinguer. La commission du lra\ail de la Chambre, saisie de tous les projets de loi ([ue faisaient, à chaque législatni-e. éelore les conflits toujours renaissants, s'ai)pliqua à chercher des déhnitions.
On découvrit alors (ju'il y a des agents d'autoiité et des agents de gestion, ceux-ci qui ne détienjicnl aucune part de la puissance publique, ceux-là ([ui ont ([ualité pour exercer sur les citoyens un pouvoir de contrainte. Mais à quel cheveu un homme est-il chauve ? J'ai appris, mardi, à ma vive surprise, qu'iui sous-agent des postes pouvait me dresser procès-verbal ! 1 Est-il syndicahli- .*
Ce n'était pas des facteuis. pourtant, qu'il s'agissait, mais des instituteurs. Est-ce que ce sont des agents daidorité ? Est-ce ([uils détiennent une part de la ])uissance publique ? Laquelle I La doctrine officielle. j)ent-élre ! Allons-nous donc, nous, les défenseurs de l'enseignement libre, accepter une pareille théorie ?
Là-dessus les discussions de s'enflammer, et chacun d'apporter son espèce, car il y a bien d'autres difficultés, en vérité, et auliement graves en raison des intérêts qu'elles mettent en cause, celle par exemple qui naît de la situation spéciale des ouvriers employés dans les arsenaux, assimilables, en quelque manière, aux soldats sous les draj), iin\.
La qnoslioii, on le voit, est infîiiiment complexe , et j'admire ceux qui. d'un coup sec. la tranchent en disant : < C'est bien simple, quiconque est fonctionnaire ne peut se syndiquer ! »
Les choses, je l'aroue, ne me paraissent pas aller si rondement, et, pour sortir de peine, je ne vois qu'un moyen .
C'est de discuter le rapport de M. Barthon el de compléter la loi en la précisant. Il y a quatre ans qu'on aurait pu le faire. Au lieu de cela on a mieux aimé s'occuper de chasser les moines, les Frères et les bonnes Sœurs. Voilà le résultat : à la jilace de tous ces expulsés, le monde des travailleurs se dresse, impatient : à la place de la question cléricale, la question sociale renaît, menaçante.
Je regrette infiniment que M. Rouvier n'ait pas prévu l'événement. Il eût employé le temps du Parlement plus utilement, en lui faisant voter cette loi nécessaire, qu'en l'hypnotisant sur la Séparation.
Pour comble, c'est lui-même ([ui a préparé la mèche à laquelle Lasies a mis le feu. Pourquoi, en vérité, ces poursuites contre les instituteurs parisiens, dont on ne sait plus comment sortir, sans recourir à de prodigieuses confusions de pouvoir, ou à des amnisties avant la lellre. plus étonnantes encore ?
Comment! voilà des gens qui. depuis des années, voient, autour d'eux, se former des syndicats de toutes les couleurs : il n'y a pas de joui" où les députés ne reçoivent des circulaires du syndicat des agents de ceci, des sous-agents de cela, qui leur demandent de voter pour eux telle ou telle réforme.
584 COMBATS d'hier et daujolrd'iili
Ce malin, on nous appieiid qu'il y a un syndical de membres de rcnsei^nomonl universilaire ([ni existe depuis honte ans. Hier, le syndicat des comptables de la manufaclnic d'armes de Tulle protestait, par une letti'e pnljli(pie ([ui. d'ailleurs, l'honore grandement, contre le complot formé, dit-on. par certains ouvriers socialistes en vue de refuser le travail en casdegueri-e : tout cela se passe au grand jour, sans que le gouvernement bronche. A Lorient, les instituteurs prennent la précaution de consulter, avant de se syndiquer, le procureur de la République qui les encourage. Et, c'est dans ces conditions que. tout à coup, on ouvre des poursuites ! ' Qui diable est-ce donc ([non trom[)c ici ? »
Quant à moi, il n'\ a [)as de tactique d'opposition qui puisse m'amener à ap[jrouver de pareilles méthodes de souvernement.
Je demande, d'ailleurs, qu'on m'ex[)lic[uc cet émoi soudain. Il existe en France. dejDuis quatre ans, une loi qui établit la liberté d'association, dont elle n'exclut que les seuls religieux ; c'est la loi de 1901. Beaucouj) de gens ignorent sans doute qu'à la réserve de certaines clauses relatives à la cajiacité civile, une association déclarée conformément à la loi de igoi possède exactement les mêmes droits qu'un syndicat professionnel, notamment celui d'ester en justice. Or. tout le monde peut user de la loi de 1901. les fonctionnaires, les agents, les em[)loyés. comme les autres citoyens. Il n'est encore entré dans res[Di'it de personne de le contester. Eh bien, mais alors ? D'où vient que ce qui
COMBATS d'hier ET DAL JOLIU^HUI 58.")
païaîl admissible avec la loi de 1901 est tout à cou[) impossible avec la loi de i884 i^
J'ai posé cette question ; on ma fait une réponse qui m'a stupéfait. Cest. m'a-t-on dit, que la loi de i884 institue le droit de grève, et que la grève est inacceptable dans un service public. J'accorde la mineure ! Mais la majeure ?
Quoi 1 le droit de grève lié à la loi de 188A, le droit de grève que le deuxième Empire a proclamé vingt ans plus tôt. par la loi de i864, et dont pourrait user une association formée en vertu de la loi de 1901, aussi bien quvm syndicat professionnel 1 Cela ne me paraît pas soutenable un moment, et quant à la grève des fonctionnaires, est-ce moi qui devrais rappeler à des juristes de profession comme il y en a tant dans la Chambre que le Code pénal renferme des articles non abrogés qui l'interdisent absolument ?
Le gouvernement est donc armé, s'il le faut, et. quant à moi. j'aimerais mieux, si j'avais la charge du pouvoir, trouver en face de moi des syndicats professionnels que de simples associations.
Les premiers ne peuvent se composer que de membres de la profession : ils ne peuvent s'occuper que des intérêts professionnels et économiques. Aux autres, tout est permis : rien ne limite ni leur objet ni leur recrutement.
Que les dépositaires de l'autorité fassent donc respecter la loi, qu'ils obligent les syndicats à se renfermer dans les limites qu'elle leur trace, comme les bourses du travail à rentrer dans leurs attributions ! ■" Voilà leur rôle et le plus grand service qu'ils puissent nous rendre.
M. Ilouvicr clisail mardi : n Aucun gouvenicment ne poiii rail permettre aux agents des services publics de se syntliquer. sans metli'c eu |)éiil lexisleuce non seulemeul do la Uéjîuhlique. mais de tout gouvernement régulier et normal. »
On a applaudi cette déclaration, qui a paru énergi<(uc. Quant à moi, je ne l'accepte pas.
Parce qu'elle ne distingue ni ne précise, elle ne suffît pas dans une question qui ne peut se résoudre si sommairement. Elle n'a que les apparences delà force : il y manque l'autorité que donne, seule, une politique ferme et prévoyante.
Ce ([ui met en péril les gouvernements, c'est d'abord l'anarchie à l'abri de laquelle les entrepreneurs du désordre faussent les lois et les institutions : c'est aussi l'hésitation devant les transformations sociales, don! ils devraient diriger la marche, au lieu de les laisser s'accomplir sans eux et contre eux.
La loi de i88 i n'est qu'une pierre d'attente : son couronnement nécessaire sera l'organisation professionnelle, seul moyen qui s'offre à la société démocratique, pour échapper à l'individualisme sans tomber dans le socialisme d'Etat.
C'est là que nous porte, à travers mille chaos, la grande évolution dont la séance de mardi a découvert, en partie, la marclie iri'ésislible ; mil n'est assez puissant pour la faire reculer.
M. Barthou a terminé son livic pai' cette citation d'Ernest Renan :
(' Quiconque s'imagine arrèler un mouvement social
COMBATS d'hier ET DAL JOURD'hLI 58"
par dos mesures coerciti\ es fait preuve dune eomplèle ignorance du cœur humain et témoigne qu'il ne connaît pas les vrais moyens daction de la politique. >
Je recommande cette pensée à mes amis et même à mes adversaires.
Mardi dernier donc, tandis que la Chambre sommeillait, encore ensevelie sous le mol édredon de la séparation, la question sociale, soudain, vint l'éveiller en sursaut. Il fallut que Lasies y mît la main ; depuis si longtemps les socialistes avaient désappris l'art de s'en servir! c'était du [)lus loin qu'on s'en souvînt, huit ans. au moins, et-de si belles années, si tranquilles ! « l'Affaire ». les bonnes Sœurs, les moines, la Séparation : ah 1 le bon temps on l'on était débarrassé du vieux cauchemar !
Tout à coup le voici qui revient . La Chambre, d'abord, en fut saisie comme Sganarelle dans le Festin de pierre : u Ah I monsieur, c'est un spectre 1 je le reconnais au marcher. »
Ce n'était pas un spectre, mais bien, dans sa troublante réalité, le terrible problème de l'organisation dn travail, qui hantait, il y a plus d'un siècle, l'ancieu régime à son lit de mort, et qui tourmente encore aujourd'hui le berceau vacillant delà société moderne.
L'objet même qui servit d'occasion à ce débat impromptu, n'était, on l'entend bien, qu'un prétexte, propre à couvrir les manœuvres, les ambitions et les rancunes politiques.
Malgré loul. cepondaiil. la (nicsUon sul)sislc. Il s'agit, do lai dit. de sa\(ni' si le dioil d'association jiroressionnelle a])partienl on non aiiv employés des services publies. Mon éminenl collègue M. Jules Hoclie a liancliée celle (pieslion juiidiquetnenl. dans un arliele pnl)lié ces jours deiniers, oi!i, comme c'est sa coulume, la précision des arguments ne laiss(> rien <à désirer.
Mais s'il la Iranchéc, il ne me paraît ])as qu'il l'ail résolue. En dépit de rinterprélation des lois, elle demeure posée : la jurisprudence elle-même, la trouvant loujours deboul, hésite, incertaine de ses arrêts. Les textes nou\eau\ pressent de toutes parts le bureau législatif: il faudra qu'on les discute et que, par une conception élargie de la réforme initiale, quelque satisfaction soit donnée à la croissante revendication des intérêts professionnels.
Alors même, ce ne sera qu'un pas sur la roule où nous pousse l'irrésistible puissance de mouvemeid syndical.
M. Jules Roche a nettement élabli les limites que trace à ses effets le texte de la loi sur les syndicats professionnels. Je n'ai, là-dessus, rieii à lui répondre. Mais il a voulu, du même coup, en définir le caractère, et c'est ici qu'il a, suivant moi, sinon méconnu, au moins rétréci le véritable teirain du débat.
La loi de iSS/j a bien eu, comme il le montre. j)our objet immétliat de permettre aux ouvriers de s'associer sous une foime particulière. Mais en réalité, sa portée fut tout autre. En abrogeant la loi du lijuin 1791,
COMBATS d'hier ET d'aL JOLRd'hLI SSq
l'Ile a renversé loule l'œuxi-e économique de la Révolulioii.
Qu'élait-ce. en effet, que celte loi de 1791 ? Une loi de circonstance ? Oui. comme presque toutes les lois de l'époque révolutionnaire, comme les décrets euxmêmes du 4 août, rendus dans lardente émotion qu'avait soulevée le rapport de Target sur les troubles des provinces : elles naissent d'un incident, mais elles ne sont, même improvisées, que l'effet extérieur des idées profondes.
La loi du i4 juin 1791 en est un exemple frappant. Ce n'est pas elle, en réalité, qui a détruit les corporations.
Trois mois plus tôt. une autre loi. celle du -2 mars, avait mis fin à l'antique organisation du travail national, et cette loi du .2 mars, elle-même, ne l'avait abolie qu'incidemment, à propos du décret sur les patentes. Voilà prises sur le fait les lois de circonstance. Le régime corporatif périt obscurément, par une mesure fiscale, sans que de son grand rôle social il fût dit un seul mot.
Pourquoi ? C'est que. dans tous ces esprits formés à l'école de Rousseau, le siège était fait, la cause entendue, l'individualisme établi comme une religion.
Le I^ juin, les cboses n'allèrent pas autrement. Croit-on que celle loi qui devait dominer un siècle entier, cette loi ([ue M. Floquet appelait, en i883. « la loi martiale de l'industrie ». ail donné lieu à de longs débats, à de giandes joutes oratoires P Non : la discussion tient à peine trois pages des Annales parlementaires.
DgO COMBATS D IIIEU ET D ALJOUKl) HLI
La loi est loiil cnlicTc dans le lappoit de Le Chapelier.
C'esl bien encore une loi de circonstance. Elle fui proposée et votée à l'occasion des tentatives faites par quelques anciens corps de métiers parisiens, pour protester contre la suppression des corporations ou pour en piofiler en vue de satisfaire les convoitises (luClle avail éveillé(>s ; cai" ce double courant, que noti'C l(Miips voit re|)ai'aîli"e avec tant dinipélnosilé. commença, dès le lendemain de la désorganisa lion du Iravail. à se faire jour parmi les ruines du xicil édifice. Leur renconlre engendra tout aussitôt des troubles publics. Il fallut intervenir. C'est la raison d'être de la loi de 1791. Le Chapelier l'indique au début de son rapport.
Mais immédialemeni le Ion s'élève, la généialisalion apparaît : c'esl une thèse qui s'alFirme et cpii iia [)()int fie conlradicleurs. un Credo social qui se foi'mule devant une assemblée de fidèles.
En dix lignes, Le Chapelier rassemble la doctrine de l'individualisme et celle du socialisme d'Etat : « Il n'y a plus de corporations dans l'Etat, il n'y a plus que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général : il n'apparlieni à personne d'inspirer aux citoyens un inlérêt iidermédiaire, de les séparer de la chose pul)li(pie par un esprit de corporation . » Voilà loul l'individualisme ; et l'orateur ajoute aussitôt : (( Les assemblées dont il s'agit... se sont dites destinées à procurer des secours aux ouvriers de la même profession... malades et sans travail... Mais c'est à la nation, c'est aux officiels publics, en son nom. à fournir des travaux à ceux (jui en ont besoin pour leur exislencH*. et des secours aux infirmes. » Voilà le socialisme d'Etat, la doctiine qui nous lient présentement dans
COMBATS D HIER Eï D AUJOLRD HUI 09I
ses filets, le principe de toutes ces, lois d'assistance ou de retraite entre lesquelles nous nous débattons impuissants, à riieure même où j'écris.
Toute l'œuvre sociale de la Hé\olution est dans ces courtes lignes. L'article premier du décret la formule :
u L'anéantissement de toute espèce de corporations des citoyens du même état et profession étant l'une des bases fondamentales de la Constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque prétexte et sous quelque forme que ce soit. »
Que M. Jules Roche veuille bien le remarquer : la loi vise les citoyens, tous les citoyens de même état et profession, et non pas seulemet les ouvriers et artisans.
C'est bien autre chose qu'une loi ouvrière, c'est une loi en quelque sorte constitutionnelle. Le Chapelier proclame que l'anéantissement des corporations est une des bases de la Constitution : en fait, la Constitution (pi'on élabore, qui va être promulguée, ne dit rien de semblable : on l'a vu. c'est la loi des patentes qui a détruit l'édifice corporatif.
Le Chapelier a raison cependant : la Constitution qu'il invoque, ce n'est pas la loi écrite, c'est la conception sociale que tous les constituants portent en euxmêmes, qu'ils ont tirée de leurs livres et qui préside au rêve de leur société idéale.
Nul. eu effet, ne proteste, ni à droite ni à gauche. Seul M. Gaultier-Biauzat demande — tant il est vrai (pie. pour l'Assemblée, il ne s'agit pas d'une loi exclusivement ouvrière — qu'elle soit applicable à la corporation des ci-devant procureurs au Châtelet.
092 COMBATS D HIER ET D AUJOLRD Hl I
Le CliJi|)('li('r répond que le décret com|)reiul les corporalioiis de loiile profession, celle des procureurs comme U's aulics.
Auloiii' (le lui. (pielques uns murjuuraienl qu'il faudrait excepter les Ghambies de commerce. Il y cousenl. parce (pie. dil-il. ou ne peut pas « empêcher les commerçanis de causer ensemble de lenrs affaires », et lAssemblée décièle l'exception. Mais ti'ois mois plus tard, le 27 septembre, sur le rapport d'un obscuj" député, nommé Gondard, elle })i'onojice la suppression de toutes les Cbambres de commerce. Il n'y eut pas do débat . Un inconnu demanda timidement rajouriiement : « On ne peut, dit-il, supprimer ainsi des établissements utiles », et Regnault lui répondit : (( Il est im])0ssible que l'Assemblée nationale, après avoir détiuit toutes les corporations, se sépare en en laissant subsister encore une. »
Ainsi fut décrété et organisé le règne de l'individualisme. C'est à lui que la loi de i884 a porté le coup décisif.
Sans doute, elle aussi est une loi de circonstance. Le monde du travail, plus que tout autre ])artie du corps social. dcAait souffrir du régime individualiste : la révolte devait sortirde son sein.
De toutes parts, les Chambres syndicales, de patrons d'abord, d'ouvriers ensuite, se midtipliaienl avec une croissante rapidité, entravées par l'administration, mais s'imposaut par la force d'un mouvement spontané, regardées |)ar les gouvernements avec inquiétude, mais bientôt tolérées, puis acceptées officiellement avant même d'être reconnues légalement.
COMBATS d'hier ET D AUJOURD'HUI 3(J.'Î
La loi de i884 a sanctionné, régularisé ci'l le siliialion. Elle n'a rien fait de plus, en apparence. Ce fui une réforme timide, incomplète, embarrassée, que le peuple, maître de la puissance électorale, arrachait aux législateurs inquiets.
Mais, comme la loi des patentes de 1791. elle devait aller bien au-delà de son objet parce que, comme elle aussi, elle trouvait dans les idées, dans les esprits un terrain longuement préparé.
La réaction contre les destructions de 1791 avait commencé dès l'an IX, quand Regnaud de Saint-Jeand'Angely fit établir les Chambres consultatives des aris et manufactures.
On en pourrait suivre la trace, trop souvent sanglant'\ d'un bout à l'autre du dix-neuvième siècle, à travers les secousses qui ébranlent le corps social et qui. toutes, ont leur cause profonde dans l'impalienle aspiration des ouvriers, irrités de leur isolement, vers le retour à quelque organisation collective du travail. « De tous les systèmes tendant à organiser le travail, dit M. Corbon. ancien ouvrier et député, dans le Secret du peuple de Paris, celui ([ui donnerait une existence légale à la corporation serait celui qui répondrait le mieux au sentiment des ouvriers. »
En 1862, quand revinrent de l'Exposition de Londres, ayant vu les Trades Unions et compris leur puissance, les délégués que l'intervention personnelle de Napoléon IIÏ avait permis aux ouvriers de nommer })ar corps de métier, l'évolution se prononça décidément : la loi de i864 en mar({ua U-s progrès par la proclamalion du droit de coalilion.
Dix ans plus tard. l'Assemblée nationale ouvrait une enquête sur les conditions du travail, e! contre son
gro. malgré ses ()j)iMioiis persomicllcs. M. Diicai'iv, coiiliaint par lévidence. terminait son iap])f)il par ces mots : ( Tous les remèdes j)ro])oscs abon lissent à celle coneliision : réduire ou supprimer la liberlé individuelle du lra\ail. el la r(Mnplac(T par des erdiectivités, associations on syndicats chargés de veiller aux intérêts de clia(pie piolession. C'est, en un mot. le retour au régime des corporations. »
Voilà la piéface de la loi de 188/1 . l'explication du mouvement qui lui donne son véritable caractère, la raison pour laquelle elle devait, immédiatement, franchir ses limites.
Elle porte en germe toute l'organisation corporative, et avec elle, ses inévitables conséquences, depuis le Cf)ntrat collectif jus([u'à l'autonomie des professions et à leur représentation jîoliti(pie.
C'est pourquoi M. Barthou. qui ne partage ni mes opinions ni mes idées sociales, a pu cependant, dans le livre que j'ai cité, écrire que « la loi de i88/i n'avait rien laissé subsister de l'œuvre économique de la Révolution » et commencer son livre sur l'Action syndicale par ces mots : « Toute une révolution économique et sociale sépare les deux dates du 21 mars i88/i et du i^ juin 1791. »
Ces révolutions-là ne sariôteid pas avec des distinctions légales et des moyens de jurisprudence.