LE NAUFRAGE DU HILDA
Le i8 novembre 1900, le paquebot anglais HUda ramenait de Southampton à Saint-Malo, avec un assez grand nombre de passagers, une centaine de paysans bretons, de Roscofl", de Saint-Pol-de-Léon et des communes voisines, revenant au pays, après la saison annuelle de la vente des oignons dans les villes du littoral britannique. Dans la nuit, au milieu d'une aveuglante tempête de neige, le paquebot heurta les rochers voisins de l'île de Césembre, en face du chenal de Saint-Malo, et se brisa presque aussitôt. Presque tous les passagers furent noyés, avec une partie de l'équipage et le capitaine du paquebot. Soixante-quinze paysans périrent. A la première nouvelle du désastre, M. de Mun demanda au Gaulois, qui voulut bien y consentir, d'ouvrir une souscription. Le public, ému par les récits déchirants du naufrage, répondit avec empressement à son appel et, en quelques jours, la souscription atteignit plus de 120 000 francs.
Voici la lettre adressée par M. de Mun au directeur du Gaulois (33 novembre 1900) :
Mon cher Directeur,
Je vous remercie du fond du cœur, au nom des familles frappées par l'affreuse catastrophe de Saint- Malo, de la généreuse initiative que, dès la première nouvelle du désastre, vous avez bien voulu prendre
596 COiMBA'l'S d'iIIEU ET d'aL JOl HDIIl I
poiiilciri' \ciiii' Cil aide, cl je remercie en même lemj)s ceux de vos coiirrères qui, axcc un c<^ai eui[)ressomeiil, s'y soni associés.
Après a\()ir coiisullé les rcprcscDlaiils aiilorisés delà ré<j;ion. doiil i'a\is sesl liouvc unanime. Je \ous demande dOinrir vos colonnes à une soHscri|)li(jn.
(À' moM'ii de faire ajipel à la cliarilé pnl)li(|ne leur a l)arn|)lnsen r apporl a\('c la doulenr universelle, (ju'nne soirée Ihéàlralc.
Je n'eu suis pas moins leconnaissanl aii\ (.iirecleurs de Ihéalrc qui avaient eu l'amabililé d'ofï'rir leur salle. Ils comprendront notre préférence en laison du senlimcjil qui Ta dictée.
Dès aujourd'hui, je me tiens à votre disposition pour toutes les démarches dont votre expérience vous suggérera la pensée.
La première doit être nécessairement la constitution d'un comilé de dames. J"es})èi'e qu'il s(Ma formé dès demain et qu'une première lisle de souscription lui sera immédiatemeid. adressée.
Je ne voudrais rien ajouter. Les récits que le Gaulois a donnés de la catastrophe ont suffi pour émou\ oii- vos lecteurs, et hier, Charles Le Goffic leur a fait connaître, dans un article inspiré par son âme hielonne. cette populalion si cruellement frappée.
Cependant, je ne puis étouffer Jes cris d'angoisse qui s'élèvent du pays tout entier de SainI Pol-de-Léon.
Les lettres commencent seulement à m'arriver et voici la |)remière : « Il n'y a plus d'espoir, ils sont tous perdus ! ma sœur, mes enfants ont leur pain au fond de la mer!... (^hielle nuit nous avons j^assée ! des cris, des pleins ! mon heau-lVère (pii a perdu ses deux fds est devenu fou ! »
COMBATS d'hier Eï d' AUJOURD'HUI 697
Celle lettre est dune commune rurale qui a quarantequatre victimes! A Roscoff, il y en a vingt-sept : dans une seule maison, voisine de la mienne, trois frères ont péri. Et ce ne sont que des chiffres approximatifs !
Songez qu'il y a là-bas au moins quatre-vingts foyers oii des mères, des sœurs, des jeunes femmes sont dans les larmes ! Songez que presque tous ces morts sont des jeunes gens : que ces exilés volontaires, qui vont au loin gagner la vie commune, rapportaient la subsistance de lannée; que personne ne les remplacera, et qu'ainsi c'est à la fois le deuil le plus affreux pour les cœurs, la misère la plus dure pour les corps. Qui n'aurait pitié ?
Votre bien dévoué
A. DE Ml.\, député de Saint- Pol-de-Léon.
Quelques jours plus tard, revenant de Saint-Pol-de-Léon, M. de Mua publiait le récit suivant des douleurs dont il avait été témoin :
J'arrive de Saint-Pol. le cœur meurtri, j'ai vu ces malheureux, et je voudrais faire partager mon émotion aux lecteurs du Gaulois, aux généreux souscripteurs dont rempressementnous a permis de leur donner de suite un premier secours.
Mais je ne sais comment dire : il n'y a pas de mots pour rendre les douleurs silencieuses de ce peuple, admirable de courage et de foi, réservé jusque dans sa souffrance.
Il faudrait décrire ces petites salles de mairie, mal éclairées par la lueur douteuse d'un jour de tempête et de pluie, oi^i s'entassaient, pour me serrer les mains.
598 COMBATS d'hIEU ET d'aUJOUUd'iIUI
ces mères, ces \(u\es. ces lioiiimes déjà courbés par l'âge el le Iravtul : elles, graves e1 muelles, l'œillixe, le visage coiilraclé i)ar l'efforl d'une surnaturelle rcsignalion ; eux. la ligure labourée fie larmes taries, fatigués (lavoir ])leuré les enl'aiils perdus, et ])ai('ils à de. vieux troncs ébranebés.
Le recteur, le maire sont pi'ès de moi cl me disent le deuil de chacun : celle-ci a perdu son mari cl ses liois lils : celle-là deux jeunes enfants de seize et de treize ans, une autre deux aussi de quinze et de quatorze! cette mère avail cin([ enfaids dont (rois tilles infirmes : les deux garçons, un de dix sept, l'autre de vingt-trois ans. sont morts !
V'oici une toute jeune figure, doucement plaintive. Une sœur peut-être? jNon, c'est une veuve de dix-sept ans, mariée cet été ! Son mari est parti le douzième jour après la noce : il ne reviendra plus.
Partout recommence la funèbre, l'indicible revue ; partout, sur dix morts, il y a liuit enfants, tout au plus de très jeunes gens. Ce soid eux qui composent, en grande partie, les compagnies, les petits maicbands d'oignons de Bretagne, que connaissent toutes les villes des rivages anglais.
A Cléder, il y a trente morts, trente ! Se tlgure-t-on ce que cela peut exprimer de douleur ? Dans les autres communes, il y en a onze, neuf, dix!... Et toujours des jeunes gens, uniques soutiens de leui* famille ; en tout, soixante-quinze au moins.
L'iîoireur du drame s'accroît de la perte des corps : on en a retrouvé très peu jusqu'ici. Dans toutes les paroisses, on a enterré, cette semaine, les pauvres cercueils rapportés, et quel déchirement, alors, pour celles qui n'ont même pas la consolation dernière
d'avoir là. près délies, l'on faut quelles teiiaieiil hier sur leurs genoux !
A Roscoff. ma visite fut plus poignante qu'ailleurs. J'y passe mes étés, je les eonnais tous; ce sont mes amis. Le maire, M. d'Herbais. l'adjoint. M. Quément, m'accompagnaient; leur dévouement a été sans mesure. A la première nouvelle, ils ont couru là-bas, à Saint- Malo, emmenant une partie des parents ; et, grâce à l'inépuisable bienveillance des officiers de marine, qui les portèrent sur les torpilleurs à la baie de Saint-Cast, ils sont arrivés tout de suite. Une chapelle abandonnée était là. ouverte : ils frissonnent encore en en parlant, ces homines babituésàla rude vie de la côte ! Soixante et un corps étaient étendus, dont beaucoup n'étaient pas ceux des Bretons, tous affreusement crispés, horriblement défigurés par la congestion, et il fallut longtemps pour reconnaître luers morts, dans l'horrible confusion. Ainsi de nous-mêmes, il y a huit ans, le soir de mai oij s'écroula dans les flammes le Bazar de la Charité.
Tandis qu'ils cherchaient, une de ces mères, dont ils aidaient la douloureuse enquête, tombe à genoux: elle a trouvé son enfant, un tout petit, et. enroulé autour de son poignet, elle a])erçoit le chapelet qu'elle lui a donné au déj)arL A lois elle s'écrie : « Il est mort en priant ! Je ne peux plus me plaindre. »
Ah ! ce cri de l'àme chrétienne, je l'ai entendu sur tout mon chemin : la résignation de ces malheureux, dans l'espérance et la foi qui les soutiennent, sera, pour nous tous, un exemple (jue nid n'oubliera.
6oO COMBATS d'mIEH ET d'aL JOURD'hUI
M. (le ( itK'hriaiil . maire de Saiiil-Pol. <jiii lui aussi a\ail couru à SaiulMalo. uia [)éjiélré d'uue inexprima))lL' t'iuotiou. eu me coulaul. encore tout i-emuc par celU' rermeté des âmes, le douloureuv \oyage où il accompagnai!, au relour. les pareuls el les premiers cei'cueils.
Kl ^ raimeul. ces mères oui raison dans leur confiance eu Dieu ! car le désastre où périrent leurs enlanls fut une scène des âges chrétiens.
Longuement j'ai causé avec les lares sur\ i\ants, qui gardeni encore, dans les yeux, le rellet de cette grande horreui' : ils ne racontent ce qu'ils ont \u que pressés de questions. Mais (piel i-écit !
Il elail environ onze heures du soir. Toutes les miontres. sur les corps retrouvés, étaient arrêtées à onze heures trente et" onze heures quarante-cinq. Dans la nuit noire, la tempête faisait rage, la neige tourhillonnait. Soudain, à l'avanl. un choc terrihie secoue le haleau. Les Bretons, s'atlendaut à débarquer le soir, ne dormaient pas. Ils se précipitent de l'entrepont, réservé aux passagers de deuxième classe, vers le dehors! Léchelle casse, celui c{ui me parle y arrive le dernier: à grand peine il se hisse. Les matelots anglais brisent à coups de pied l'armoire où sont les ceintures de sauvetage ; il les aide, et on les jette aux malheureux, qui les saisissent et se ruent vers l'arrière pour sauter dans les endjarcations. Mais le capilaine ciie qu'on est sur les rochers de tous c<Més. qu'aucun bateau ne pouria tenir, el. pres(pie aussitôt, l'arrière s'enfonce.
COMBATS d'hier ET d'aUJOURd'hL I 6o I
La foule icniie vers l'avant: au centre, le uaAire se tend avec un bruit affreux ; presque tous s'accrochent au bordage de bâbord qui émerge de l'eau, quelquesuns coureni plus loin et s'accrochent au mal de misaine.
Alors, dans un grand coup de mer, le vaisseau oscille violemment, et la grappe humaine, dun jet. est lancée dans l'abîme ! La bise est affreuse, l'eau est glacée.
En courant, l'homme qui me fait le tragique récit, a rencontré son père ; ils se sont jeté les bras au cou: (( Mon garçon, c'est fini, nous sommes perdus ; embrassons-nous et recommandons-nous à Dieu! » Il pleurait, le pauvre père. <.<■ Et moi, me dit son fils, j'ai pleuré aussi ! » Le coup de mer les sépare, le père est précipité, il n'a plus reparu. « Et alors? » dis-je. haletant. (( Alors, nous nous sommes craniponnés au mat. une dizaine ! On a entendu des voix qui criaient des actes de contrition ; d'autres, des voix d'enfants qui appelaient leur mère et leur- père l. .. Un de Cléder. Montfort, avait pu grimper sur le rocher, quand il a reconmi les cris de son petit frère qui. dans l'eau, ap])elait sa mère ! Sans hésiter il a sauté pour le secourir; tous les deux sont morts. »
Il y eut ainsi des traits héroïques : un des trois frères Pichon qui ont péri, un grand, bien découplé, que je connaissais, et qui faisait ])cnser au beau Yann du livre de Loti, jetait les ceintures aux autres: il disait: a Je suis fort, je nage très bien ! je m'en tirerai tout seul. » Il met la sienne le dernier, et puis il voit à c(Mé de lui un petit ([ui n'en a pas et qui pleure ! Il lui donne sa ceinture : au même instant, la mer l'emporte. Le petit a pu s'ncci-ocher au mât. il est sauvé. L'autre! Ah! à
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quoi sert do naficr i' la mer csl si froide : Ions son! morts de congestion.
Je raconte longuennent, mais (juand jai demarulé : (( Combien de tem|)s a duré la scène ? » — « Dix minutes au plus. I) Après, ça été la nuit, l'horrible nuit sur le mat. sdus la neige et la bise, et, après la nuit, la matiiKH'jnsipià dix heures ! (( Comment avez-vous l'ail pour résister pendant ces douze heures? » — <' Nous ne savons pas; on était ci'am})onné : c'est le bon Dieu! »
L'nn des deux, ainsi miraculeusement sauvé, avait sur ses épaules un enfant qui s'y était hissé, il le soutenait de son mieux; quand, à la fin, les malheureux furent délivrés, sur l'épaule de l'homme, l'enfant était mort, glacé.
L'autre avait perdu un soulier : son pied était gelé ; il ne s'en était pas aperçu : quand ou le mit dans le bateau sauveur, il le comprit à son insensibilité.
Mais il y a une question, n'est-ce pas? qui hante tous les esprits, comme le mien. On a bien lu tout à l'heure: ces hommes sont restés là douze heures : et, sur ces douze heures, il y a trois heures de jour, de sept à dix du matin. Comment ne les a-t on |)as \us ? Il y a lui phare tout près de là, à doux pas de la roche fatale. Les survivants disent qu'ils ont poussé des cris, qu'ils ont vu le gardien du phare sur la terrasse! Lui, ne les a ni vus ni entendus ! Il faudra que l'on explique une si prodigieuse incurie. Ce ne fut qu'à dix heures que le paquebot partant pour Southampton aperçut l'épave et le chapelet lamentable des malheureux snspcndus au mât : quatre étaient morts !
COMBATS d'hier ET d'aUJOURd'hUI 6o3
Voilà les récits qui, pendant ces deux jours, ont étreint mon cœur : j'écrirais sans fin.
Maintenant, il faut revenir à la réalité d'aujourd'hui, à celle de demain. Je l'ai télégraphié dès hier, les besoins sont immenses : immenses non seulement parce que, la plupart des corps n'étant pas retrouvés, l'argent, tout l'argent de la campagne, s'est perdu avec eux, mais aussi parce que* les soutiens de famille sont partis et partis pour toujours. Ce n'est pas seulement une crise à passer, la misère pour aujourd'hui, pour l'année qui vient, c'est la pauvreté longue et sans espoir.
C'est pourquoi, en remerciant encore du fond de l'ame les souscripteurs qui ont répondu si largement à notre appel, j ose leur répéter après avoir vu de mes yeux: (( Donnez, donnez encore pour les veuves, pour les mères des pauvres petits marchands d'oignons de la côte bretonne ! »
SIMPLES PIIOPOS D'UN VNCIKN
Lcllrc ;iu (liroctciir des Aiimilcs ilc la .lcuiifs<c (jithulique (iG DÉciiMniuo Kjoô)
Mon cher Ami.
Vous me rappelez avec une affectueuse insistance que je vous ai promis de collaborer aux (( Annales » et quelles attendent cependant encore mon premier article.
Cela est bien vrai, et il l'est aussi que je suis très confus d'avoir, jusqu'ici, si mal ré})ondu à votre cordiale invitation.
Je pourrais m'en excuser en vous disani (pie ic temps m'a manqué et ce ue serait pas vous tromper : mais ce ne serait pas non plus toute la vérité et j'aime mieux aous avouer, tout franc, que. si j'ai tant tardé, si aujourd'hui enc(jre je u'écris qu'en hésitant ces quelques lignes, c'est que j'ai peur de ne plus bien savoir la langue de la Jeunesse.
Angélique a raison, voyez-vous, quand elle dit à Thomas Diafoirus : (( Les anciens, monsieui". sont les anciens ci nous sommes les gens de maintenant ».
Cela est très profond et on lie trouvera pas mieux pour expliquer la jieiiie qu'ont souvent à s'entendre les générations successi\(^s.
COMBATS d'hier ET DAL JOL Rd'hUI 6o5
Les AÎcux. cependant, onl une utilité, ({iii osf de n'avoir rien à dire de nouveau.
Je crois que c'est une fonction qu'il faul conserver : ir parait ])ien qu'elle ait sa raison d'être chez Ions les peuples, puisque les Japonais, qui sont anjovud'hui à la mode, ont, pour l'exercer, un conseil tout e\i)iès.
Mais elle me semble particulièrement utile chez ceux que tourmente cette sorte de fièvre démocratisante, par quoi se iTianifeste dans le corps social le mal révolutionnaire. Entendez-moi bien : Je ne veux pas dire que les anciens n'aient rien à apprendre du temps, des é\ènements et des hommes. Je suis bien éloigné de le penser : car l'âge, entre autres choses, m'a fait connaître que la vie. la vie publique comme la vie intime, est, pour chacun, un perpétuel apprentissage.
Edouard Détaille, parlant l'autre jour aux lauréats des Beaux-Arts prêts à partir pour Rome, leur disait : « Restez jeunes sans ambitionner d'être a^Dpelés « Cher Maître ». Le véritable « Cher Maître » est celui qui reste élève jusqu'à la fin de ses jours, sachant qu'il a toujours à apprendre . Dans la même séance, le secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts, M. Henri Roujon, ajoutait à ces paroles l'autorité d'un exemple illustre : il faisait l'éloge funèbre de Gérôme et. louant son labeur infatigable, il racontait que, vers la fin de sa vie. à un ami qui lui demandait ce qu'il avait fait ce jour-là : « J'ai ajipris » répondit ce Maître comblé de gloire et d'années.
C'est la forte expression d'une pensée qui s'impose à quiconque avançant dans la vie, veut y soutenir sa marche et non point y traîner ses pas. Chaque tournant du chemin lui découvre des horizons ignorés.
6o6 COMBVTS ])'niKii ET d'al jourd'iiui
Mais est-ce vraiinoni inar([nor le constant ctToi"! . que de s'empresser aux choses nouvelles ? Je crois au contraire que. pinson apprend, moins on est entraîné à dire du nouveau.
Chateaubriand, partant en 1791 de Saint-Malo pour r Amérique, écrivait : « Je cherche du nouveau » Il avait vingt-deux ans : il était passionnément avide davciilurcs. d'impressions et de poésie : quand il revint, rapportant .4 /«/a. il était mûr pour la gloire, et l'œuvre qui la lui donna fui l'apologie du vieux chris-. tianisme. renié par les contemporains.
Avez-vous remarqué le trait principal de ce Congrès de Strasbourg, dont, l'été dejiiier, l'écho fit battre nos cœurs d'une si forte émotion faite de regrets amers, de généreuse envie et de sincère admiration ? Quelqu'un, à l'une des premières séances, rappela une maxime de Windthorst : 0 Point n'est besoin de dire toujours du nouveau. Il faut répéter très souvent les choses vraies. 0 Cela m'a beaucoup frappé. De fait, ce Congrès magnifique, où se révéla une vie catholique si intense, oii éclatèrent pour nous tant et de si douloureuses leçons, resta fidèle au conseil du grand homme : il n'entendit que des paroles très connues, il ne vota que des résolutions très anciennes. Paroles et résolutions semblèrent n'avoir qu'un objet. « répéh'r comme disait Windthorst. des choses a raies. »
Or ce n'est pas un petit mérite : car. dire des choses vraies est plus difficile qu'on ne pense.
Chacun sans doute y prétend et les docteurs en nouveauté comme les autres : d'où vient, sans doute, le ton doctrinal et l'accent de prédication, qui distinguent leurs discours.
Les vérités nouvelles sont ainsi devenues un des
COMBATS D HIEK ET d'aL JOL Rd'hL I 607
plus oraiuls périls de notre temps. Sous prétexte daccorder la science et la foi. d'affranchir les esprits, d'élargir les idées, de conquérir les intelligences, elles ont envahi les livres et les journaux, les tribunes et les chaires. En tous les sujets, dans les questions sociales comme dans les matières de foi. ce goût de la nouveauté facile s'est donné carrière : ni Tautorité de la tradition, ni celle des dogmes chrétiens, ni la divinité même de Jésus-Christ n y ont échappé. Cette passion pour tout ce qui paraît nouveau est, d'ailleurs, un mal connu, symptôme précurseur des grands troubles historiques.
Vous vous rappelez comme Bossuet en parle dans l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre. Il décrit « létat déjilorable des catholi({ues anglais » dans ce lemi)s de la persécution. « L'erreur et la nouveauté se faisaient entendre dans toutes les chaires, et la doctrine ancienne qui. selon l'oracle de l'Evangile, doit être prèchée jusque sur les toits pouvait à peine parler à l'oreille. »
Il olierche la raison profonde de ce désordre des esprits, et ce n'est pas dans les disputes théologiques, dans les querelles liturgiques qu'il la découvre. (( Quelque chose de plus violent se remuait dans le fond des cœurs : c'était un dégoût secret de tout ce qui a de l'autorité, et une démangeaison d'innover sans fin. »
Que voilà bien notre état présent 1
A cette K démangeaison » il n'y a qu'un remède, qui est la vérité vraie, la vieille vérité, la vérité intégrale.
Hoc opus, hic labor est .' Louis Yeuillot. à ([ui il faut toujours revenir, j^arce
6o8 COMBATS n'iiiEu ET d'al jolrd'hli
(jii'il a vu jusqu'au' f().M(ltle làmc de son sièclo, cciiNail, il y u (juaiaiilt' ans :
(( l.cs àmcs sonl malades, el d'une lerrible maladie :
(( La fatigue el la (erreur de la vérilé. » On dirail que le diagiioslie esl d'hier.
Viiisi (jue |)arle TEeclesiasle : « Lue généralion passe el une généialion vicnL mais la terre lonjoui-s l'este debout. »
Oui. eela esl vrai aujourd'hui comme hier : la même maladie lourmenle les oénérations contaminées au berceau i^ar le poison ré\olulionnaire. La vérilé les cho([ue et les irrite, les lasse et les épouvante tour à tour, parce (pi'elle est une condamnation el une règle, la condamnation de l'erreur fondamentale sur laquelle repose tout l'édifice moderne, la règle de toute action, destinée à construire sur ses ruines un édifice nouveau.
Mais qu'est-ce que la vérité 1> L'interrogation de Pilale a traversé les siècles. L'accusé divin voulut en souffrir l'orgueilleux défi, afin, sans doute, qu'apparût, comme une leçon pour tous les temps, la funeste C(»mi)licité qui nuit le doute outrageant et la haine cruelle.
Mais, pour y répondre, chaque fois quelle lenaî- Irait sur les lèvres des hommes, Il a institué son Eglise. C'est elle qui définit et qui garde la vérité et voilà ce qui révolte notre temps.
A la rigueur veut-on bien admettre que l'Eglise a (pielque autorité en fait de religion, pourvu que la religion, dans ses ra])ports avec la société soit considérée, commie Chateaubriand dit que renteiidait Louis WIII : (( nu élixir propre à l'amalgame des^ drogues, de quoi se compose la royauté. »
Si l'Eglise voulait bien se borner à amalganu-r. pouiempêcher l'abus (jue i)ourraient en faire les inq)i-u-