Combats d'hier et d'aujourd'hui
Ce ne fut pas, à bien dire, un combat qui mit aux prises, la semaine passée, M. Clemenceau avec M. Jaurés, mais, entre ces deux illustres tenants de la démocratie, tant est puissante chez nous l'habitude ancestrale, un tournoi de chevalerie, pareil à ceux dont nos aïeux élaient coutumiers, pour exercer leur vigueur et déployer leur vaillance. |
Les spectateurs y prirent un plaisir extrême. L'enceinte des jeux fut comble, tant que dura cette mémorable parade, et, pour que rien ne manquat à la tradi- tion, les dames. pressées dans les loges, insensibles à la chaleur du lieu, montraient aux combattants le slimulant éclat de leurs couleurs printanières.
On applaudissait aux bons coups. Le «palais de féeries » de M. Jaurès fut criblé de traits acérés : la « Cathédrale républicaine » de M. Clemenceau fut battue par les flots d’une éloquence impétueuse. Most
1. Ces articles font suite à ceux qui ont été réunis dans un volume précédemment publié sous le titre : Contre la Séparation : de la rupture à la condamnation (1904-1906), 2° édition (Poussielgue,
- éditeur).
2. À propos des discours prononcés au cours de la discussion des interpellations sur la politique générale du ministère Sarrien, au début de la session qui suivit les élections générales de 1906 (18 et 19 juin 1906).
h COMBATS D'HIER ET D AUJOURD'HUI
exciling ! en vérilé, dirai-je, encouragé par l'entente cordiale.
Pourtant, et quelle que füt la beauté du spectacle, il y manquait quelque chose : l'émotion que, seule, peut donner la sensation du vrai. On sentait que les lances élaient à fer émoussé : et, dans l’allégresse universelle, les anciens, silencieux, évoquaient les souvenirs du passé. =
Quel autre frisson quand, le jour de Langson, M. Clemenceau, à cette même place, d’un coup de son verbe tranchant, jetait à terre Jules Ferry avec cette apostrophe : « Retirez-vous ! nous ne voulons plus discuter avec vous ! » Quelle scène plus dramatique quand, dans celte tribune. voilée de crêpe à cause du meurtre récent du président Carnot, M. Jaurès et M. Rouvier s’étreignaient en un duel formidable ! |
Les âmes. en ces rencontres, se livraient tout entières : c'était le choc violent des passions et des colères, des ambitions et des haines.
Hier, sous l’âpreté des mots, promptement adoucie,
si quelque rivalité perçait entre les hommes, on ne sentait point, dans les paroles ni dans les attitudes, le heurt des volontés, moins encore le conflit des idées. M. Clemenceau ayant, à grands coups de flèches, démoli la cité future de M. Jaurès, lui disait, pour préciser ses propres conceptions : « Mon programme, vous le connaissez bien ! il est dans votre poche ! Vous me l'avez pris. » Et M. Jaurès ayant, à grands éclats de voix, prophétisé la ruine de la société défendue par M. Clemenceau, lui disait, pour en finir : « Vous êtes des nôtres ! Votre programme minimum, votre programme de tout à l'heure est le nôtre. »
Telle fut la conclusion de ce grand et solennel débat.
C’est pourquoi j'éprouvai quelque surprise, en voyant la plupart de mes amis s'abstenir, lorsqu'il fallut voter, d’abord sur l'affichage du discours prononcé par
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M. Clemenceau, puis sur l'ordre du jour de confiance
envers le ministère, dont il est le chef incontesté, reconnu par M. Sarrien lui-même.
. Je voudrais, ici, parler de ce vote, le premier de la législature, avec quelque liberté, bien moins pour critiquer mes collègues, que pour m'expliquer moi-même, en disant les raisons qui m'ont, à mon grand regret, une fois de plus en ma vie, séparé du plus grand nombre d’entre eux. | Ce ne sont pas seulement les souvenirs encore
chauds de la lutte électorale ; et, pourtant, laissé moiï-
même à l'écart du combat, j'avais appris de quelles violences les agents du pouvoir avaient partout, sans
scrupule et sans ménagement, poursuivi mes amis.
Sans doute, après la bataille, la politique peut commander une suspension d'armes : encore faut-il qu'elle soit acceptée des deux côtés. M. Clemenceau sourirait à celte seule penséeet répèterail le geste dédaigneux dont l’autre jour, à la tribune, il montrait, à la troupe enthousiaste des radicaux triomphants, les débris des vaincus, submergés par le flot débordant des vainqueurs.
Ces vaincus, d’autres luttes les attendent demain.
plus rudes et plus inquiétantes que les combats électoraux, Dans six mois, l’application pratique de la loi de
Séparation va commencer. Quelle que soit la décision du Souverain-Pontife, nul ne se fait illusion sur la crise
redoutable qu'elle ouvrira dans le pays. On n'en a pas,
ilest vrai, dit un mot durant cette semaine de débats
politiques. Pourquoi? La question cependant — qui.
pourrait en douter ? — étail présente à tous les esprits, bien autrement réelle que la discussion classique des plans de la cité collectiviste.
On n'en a pas parlé, parce qu’elle est, pour tout le monde, pleine de troublantes perspectives que nul n’est pressé d'aborder avant l'heure. Mais pendant la joute inoffensive offerte, pour ses débuts, à la Chambre nouvelle, la pensée de ce lendemain, chargé d’orages, était, au fond de tous les cœurs : avant la fin de l’année il n’y aura plus d'autre sujet capable de les passionner ! Les réformes sociales s’en iront au vent qui, déjà, emporte le bruit des paroles et des voix. La question religieuse, encore une fois, plus vivante que jamais, dominera toute la vie politique. |
Or, celui qui, dans cette grave conjoncture . dirigera le gouvernement de la France et ses affaires intérieures est un ennemi déclaré de l'Église catholique. Durant trente années, il a déployé contre elle toute l’ardeur de sa pensée, toute la vigueur de sa parole et de sa plume. Lorsque fut votée, à la Chambre, dans la loi de Séparation, cét article 4, qui. seul, permet encore aux partisans de l'essai loyal de soutenir leur opinion, M. Cle-
menceau, dans une polémique célèbre, le combattit .
avec passion ; quand vint l'heure de voter au Sénat, il n’accepta la loi, ainsi faite, que parce qu'il était, il le dit lui-même, prisonnier de son parti. :
Voilà l'homme qui, demain, va présider à l’établissement du régime nouveau. C’est à lui qu'il s'agissait de donner ou de refuser un vote de confiance !
Hier même, à la tribune, il dénonçait la « faillite morale des paroles du Christ » ; il accusait «les dis-
PPT TE VENISE
ciples de Jésus d’avoir reconstitué sous son nom la société de violence et de sang contre laquelle il avait protesté ». C’est ce discours qui, demain, va s'étaler sur toutes les murailles !
Comment, dans une question ainsi posée, ne pas prendre parti ? J'avoue que je ne le puis comprendre.
C'est, m'a-t-on dit, que M. Clemenceau a rompu avec les socialistes et s'est posé, devant la Chambre, comme dans les grèves du Nord et dans les rues de - Paris, en défenseur de l'ordre public.
De fait, son discours offrit, à ce point de vue, le plus surprenant sujet d'étude psychologique. Tandis qu'il parlait, non moins qu’à la tribune, le spectacle était dans la salle. De la droite aux confins de la Montagne, l’applaudissement crépitail, grandissait, faisait rage : la joie éclatait sur les visages en bruyants transports, et les plus notoires champions de la propriété individuelle se distinguaient dans ce concert.
Que disait donc M. Clemenceau ? il disait: « Je suis partisan de l'impôt progressif sur le revenu, je suis pour le retour à la nation des grands monopoles détenus par l’industrie privée. » Quoi donc? n'est-ce pas justement ce que demandent les socialistes ? N'est-ce pas le commencement de l’expropriation et le prélude pacifique de la spoliation violente ? D'où vient tant de liesse chez ces propriétaires qu’effrayaient si fort, tout à l'heure, les menaces de M. Jaurès ?
Ah! c’est que M. Clemenceau disait autre chose encore, et d’un ton bien plus décidé. Il disait : « Je suis contre le droit de la matraque ! » Il expliquait pour-
quoi il avait mobilisé l’armée contre les grévistes du Nord et du Pas-de-Calais : il se vantait d’avoir, le 1 mai, fait occuper militairement la ville de Paris : il disait fièrement à M. Jaurès : « Qu'’auriez-vous fait à ma place ? » Et M. Jaurès restait coi.
De cette apostrophe impérieuse et de cette crâne apologie, l'assemblée demeurait ravie. Le besoin du maître et le goût du gendarme, qui sont au fond de toutes les âmes françaises, s’exhalaient en cris enthousiastes. On oubliait la nationalisation des industries pour ne songer qu'à la matraque vaincue!
Ceci faisait passer cela et, joyeux d’avoir vu le socialisme révolutionnaire en si mauvaise posture, contents de se savoir si bien gardés par M. Clemenceau, les députés l’assuraient à l’envi de leur confiance en son socialisme légal. Qu'entre les deux il fallüt s’abstenir, encore un coup, je ne l'ai pu comprendre,
Mais l’ordre? me dit-on. Eh ! il faut s'entendre. L'ordre est le fondement nécessaire de la paix, qui, dit saint Augustin, en est la tranquillité. Mais qu'est-ce que l’ordre ? J'entends d'ici nos radicaux : « C’est le respect des lois » ! Il faut encore s'entendre. Robespierre futen son temps un furieux défenseur de l’ordre, grand partisan du respect des lois.
Le sujet, il est vrai, me mènerait trop loin : la place me manque. J’y reviendrai. Pour aujourd’hui, je veux finir par une simple remarque. J’approuve assurément qu'on empêche les gens de piller les maisons, et j'ai pour le gendarme le respect qui convient. Mais le gendarme est un outil dont les ministres tiennent le
| ie Veuillot qui Via un no éTand penseur, dit quelque ; | à Coquele : « La liberté, monsieur Coquelet, c’est belle Es ie mieux, moi, rencontrer le